Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui

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Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui

Message par Archange le Ven 30 Mai - 18:58

Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui





I – La Gnose moderne




La Gnose est cette doctrine religieuse traditionnelle qui dans l’antiquité jusqu’au 5e siècle de notre ère resta secrète, c’est-à-dire fut enseignée oralement à certaines personnes choisies.
Après la mort de Jésus, cette doctrine prit le nom de chrétienne.
En effet, plusieurs pères de l’Église tels qu’Origène et Saint-Clément d’Alexandrie appelaient leur doctrine Gnose. À cette époque les intellectuels accumulaient à Alexandrie tous les livres scientifiques et philosophiques de l’Orient et de l’Occident, cherchant à faire la synthèse philosophique de toutes les connaissances contenues dans ces livres. Plusieurs savants chrétiens essayèrent alors d’expliquer et développer la doctrine chrétienne ou gnose à l’aide de ces connaissances.
Il s’établit alors un double courant:

  • - ceux qui ne voulaient trouver les antécédents de la doctrine chrétienne que dans la Bible hébraïque
  • - et ceux qui reconnaissaient les antécédents du christianisme dans les traditions des divers peuples.

Les premiers abandonnaient la dénomination de gnostiques pour se désigner uniquement par le nom de chrétiens et les seconds conservèrent le nom de gnostiques.
Dans la suite le courant chrétien grâce à son alliance avec les princes de ce monde, triompha du courant gnostique.
Les gnostiques furent obligés de disparaître ou de se cacher. Ils se réunirent alors en secret sous les noms de Templiers, Albigeois, Rose-Croix dont les descendants en 1743 fondèrent la Franc-Maçonnerie.
Le but de toutes ces sociétés était de substituer au christianisme sémitisé et dégénéré de l’occident un christianisme ésotérique que leurs membres avaient appris à connaître en lisant les livres hermétiques de l’Orient.
Aujourd’hui la Franc-Maçonnerie française paraît avoir oublié son véritable but, n’agissant plus guère qu’au point de vue politique et n’adoptant pour ses croyances que le positivisme et le matérialisme.
Ce que la Maçonnerie française a abandonné, des ésotéristes et des maçons instruits le reprennent. Ils reviennent à la Gnose entendue comme aux premiers jours du christianisme. Armés, en outre, des magnifiques découvertes de la science moderne, ils reprennent avec plus d’espoir de succès le travail que les gnostiques avaient entrepris. Ils veulent reconstituer la doctrine chrétienne intégrale, l’appuyer sur la tradition universelle et les sciences d’observation. C’est la doctrine chrétienne ainsi exposée, qu’ils nomment gnose moderne.
Les gnostiques modernes forment une société, une assemblée ou église. Cette église est tolérante et libérale. Ses dogmes ne se présentent pas comme objets de foi, mais comme objets de démonstration philosophique et scientifique. Ses membres se divisent en parfaits qui acceptent sa doctrine intégralement et en associés à qui elle ne demande que la croyance en Dieu, en l’immortalité de l’âme, en la morale évangélique et la résolution de faire leurs efforts pour l’établissement du royaume de Dieu sur terre, de la justice et du bien.
L’église gnostique ne combat pas la civilisation moderne, elle s’interdit toute politique et respectueuse des lois civiles elle admet le divorce dans les limites fixées par les lois.
Elle est dirigée par un Patriarche, des évêques et des diacres qui s’efforcent de répandre la Gnose, c’est-à-dire une religion chrétienne qui ne soit pas en contradiction avec la science et qui tienne compte de la critique moderne.
Ses moyens d’action sont en outre du culte, les conférences et les livres.
Parmi ceux-ci nous pouvons citer : la Pistis Sophia de Valentin ; le Nouveau traité gnostique de Turin d’Amelineau, L’âme humaine avant sa naissance et après la mort de Papus, L’Arbre Gnostique, petite histoire de la Gnose par Synésius et enfin le Catéchisme de l’Église Gnostique de Sophronius où est exposé tout l’enseignement de l’Église Gnostique.
+ JOHANNÈS (Joanny Bricaud), Évêque Gnostique de Lyon.
In Le Monde Occulte, n° 3, juillet 1903.


II – Introduction à la Gnose Chrétienne


Par Volute
1. L’origine des gnostiques chrétiens
Le christianisme était devenu une religion respectable, raisonnable. Ce n’était plus une propagande religieuse agressive, et l’apostolat et les missionnaires disparaissent. Elle manquait cependant d’un Canon officiel.
À côté des 4 Évangiles et des Actes circulaient d’autres textes comportant la relation d’une doctrine ésotérique, communiquée aux Apôtres par le Christ ressuscité et concernant le sens secret des événements de sa vie. Ces livres sont qualifiés d’« apocryphes », car contenant des révélations restées jusqu’alors « cachées ».
C’est de cet enseignement secret, conservé et transmis par la tradition orale, que se réclamaient les gnostiques.
Devant les prétentions extravagantes de certains auteurs gnostiques, les Pères de l’Église, suivis par les historiens anciens et modernes, ont nié l’existence d’un enseignement ésotérique pratiqué par Jésus et continué par ses disciples. Mais en pratique TOUTES les religions de cette époque ont un enseignement ésotérique…
On en retrouve les traces dans l’Évangile de Marc et chez certains auteurs classiques. Il y aurait eu trois grades : les « commençants », les « progressants » et les « parfaits ». L’enseignement « ésotérique » aux fidèles portait sur le symbolisme du baptême, de l’eucharistie, de la Croix, sur les Archanges et sur l’interprétation de l’Apocalypse.
Pour les Parfaits, l’enseignement portait sur les mystères de la descente et de l’ascension du Christ à travers les 7 cieux habités par les anges, et l’eschatologie individuelle, c’est-à-dire l’itinéraire mystique de l’âme après la mort. Cette tradition prolonge l’ésotérisme juif et d’ailleurs sur l’ascension de l’âme et les secrets du monde céleste.
Petit à petit, de plus en plus d’influences extérieures se font sentir, introduisant des doctrines parfois en opposition avec les Évangiles. La hiérarchie ecclésiastique y voit des hérésies qui s’infiltrent sous couvert du secret initiatique.
Le gnosticisme se répandit en Palestine, dans le monde romain, en Asie, en Syrie, et en Égypte (à Alexandrie, autour de 120).
2. Les thèmes principaux
Presque tous les thèmes mythologiques et eschatologiques mis en œuvre par les auteurs gnostiques sont antérieurs au gnosticisme. Ce qui caractérise le gnosticisme est la façon dont ces thèmes sont réinterprétés : c’est la révélation d’une « histoire secrète » C’est un mythe total : l’origine et la création du Monde ; l’origine du Mal ; le drame du Rédempteur divin descendu sur Terre afin de sauver les hommes ; la victoire finale du Dieu transcendant, conduisant à la fin de l’Histoire et l’anéantissement du Cosmos.
Le Sauveur est envoyé par Dieu pour sauver les hommes. Celui-ci devra subir les conséquences humiliantes de l’incarnation pour transmettre son message à quelques élus avant de retourner au Ciel. Parfois il oubliera sa mission et devra être lui-même sauvé (mythe du « Sauveur sauvé »). Le modèle immédiat de ce Sauveur est Jésus-Christ.
Mais pour les gnostiques le Vrai Dieu n’est pas le Dieu Créateur. La création est l’œuvre de puissances inférieures, voire diaboliques, comme résultat d’un accident ou d’une agression des ténèbres.
Les idées fondamentales sont : le dualisme matière/esprit, divin (transcendant)/anti-divin ; le mythe de la chute de l’âme (= esprit, parcelle divine), c’est-à-dire l’incarnation dans un corps (assimilé à une prison) ; la certitude de la délivrance obtenue grâce à la gnose.
Le but premier du gnostique est la délivrance de sa parcelle divine, aliéné dans un monde matériel corrompu, et sa remontée vers les sphères célestes. Il fait partie d’une élite, les pneumatiques, résultat d’une sélection décidée par l’Esprit.
Une seconde classe, les psychiques, comprend ceux qui ont une âme (psyché), qui sont susceptibles d’être attirés vers le haut, mais sont dépourvus de l’esprit (pneuma).
La troisième classe, les « charnels » (somatiques ou hyliques), sont totalement immergés dans la matière et condamnés à disparaître.
L’amnésie de la condition originale est une image spécifiquement gnostique. En se tournant vers la Matière, l’âme oublie sa propre identité. C’est la mort spirituelle. Le mythe du Sauveur Sauvé tourne autour de cette notion d’amnésie, qu’illustre l’« Hymne de la Perle », dans les Actes de Thomas. La découverte du principe transcendantal à l’intérieur de Soi-même constitue l’élément central de la religion gnostique. Cette redécouverte, l’anamnèse, est obtenue grâce à un messager divin, et grâce à la gnose.
Le symbole du sommeil est également utilisé dans ces mythes. C’est un symbole archaïque universellement répandu dans la quête de l’initiation. Ne pas dormir, ce n’est pas seulement triompher de la fatigue physique, mais surtout faire preuve de force spirituelle. Rester « éveillé », être pleinement conscient, veut dire : être présent au monde de l’esprit.
Chez les gnostiques, l’image de l’ivresse est aussi employée.
Dans l’Inde médiévale, on retrouve ces principes d’amnésie à cause de l’immersion dans la « vie » et de parcelle divine.
3. Les tendances
Ménandre introduisit le gnosticisme à Antioche. Son héritier, Satornil, fut actif à Antioche de 100 à 130.
Cérinthe, un judéo-chrétien contemporain de Jean, voit Jésus comme le fils de Joseph et de Marie. Jésus reçut en lui le Christ, mais plus tard. Cérinthe s’établit plus tard à Alexandrie. Là, Carpocrate proclama une théorie analogue concernant Jésus.
3.1. Simon le Magicien
Il est vu comme le premier hérétique et l’ancêtre de toutes les hérésies. Ses disciples sont devenus gnostiques après la catastrophe de 70.
Il était adoré comme le « premier Dieu », et sa compagne Hélène, découverte par Simon dans un bordel de Tyr, était considérée comme la dernière et la plus déchue incarnation de la « Pensée » de Dieu. Rachetée par Simon, elle est devenue le moyen de la rédemption universelle. L’union du magicien et de la prostituée assure le salut universel, car cette union est en réalité la réunion de Dieu et de la Sagesse divine.
Selon la légende, Simon annonça à Rome son ascension au Ciel, mais la prière de l’apôtre Pierre le fit retomber lamentablement.
3.2. L’évangile selon Thomas
L’Evangile selon Thomas est très difficile à dater, et reproduit pour l’essentiel des paroles de Jésus transmises par une tradition autonome remontant assez haut dans le I siècle. Il n’apprend rien sur le christianisme de la première moitié du II siècle, faute d’avoir connu la même élaboration littéraire que les évangiles canoniques. Son texte intégral ne nous a été connu que depuis la découverte d’une bibliothèque gnostique en 1945 à Nag Hammadi.
Le royaume de Dieu y est non eschatologique, le rejet des pratiques juives de piété (jeûne, prière et aumône) y est absolu, comme celui de la circoncision.
3.3. Marcion
Marcion (85-160), né dans une famille chrétienne, voyagea beaucoup et s’établit à Rome vers 135. Il devint membre influant de l’église en y faisant une importante donation.
Il publia les Antithèses, où il dit que le Dieu de Jésus n’a rien à voir avec le Yahvé de l’Ancien Testament, divinité ignorante, brutale et matérialiste. Il rejette les anciennes Écritures, ne gardant qu’une sélection des nouveaux écrits. Exclu de l’église de Rome en 144, il se lance dans des campagnes missionnaires, fonda de nombreuses églises où l’on pratiquait une morale très austère, comportant la renonciation à la sexualité et à la vie de famille, tout en se préparant au martyre. Mais dès le milieu du III siècle, le marcionisme est en déclin et disparaît en moins de 100 ans.
Marcion partage l’essentiel du dualisme gnostique, sans inclure les implications apocalyptiques. Il oppose la Loi et la Justice, institué par le Dieu Créateur de l’Ancien Testament, à l’amour et à l’Évangile, révélés par le Dieu Bon à travers Jésus. Par la prédication de Jésus, Yahvé apprend l’existence du Dieu Transcendant, et il se venge en livrant Jésus à ses persécuteurs. Par son sacrifice, Jésus rachète l’humanité au dieu créateur. Mais les fidèles continueront d’être persécutés jusqu’à la fin des temps, lorsque le Dieu Bon se fera connaître, qu’Il les recevra dans son royaume, et qu’Il anéantira la matière et le créateur.
3.4. Basilide
Basilide exerça son activité de 125 à 155 à Alexandrie. Il est un des premiers maîtres gnostiques. Il écrivit 24 livres d’exégèse de l’Écriture, synthèse des doctrines enseignées par les disciples de Simon le Magicien. Mais c’est surtout par ses observations critiques qu’on connaît ses idées, reprises par son disciple et fils, puis par toute une école théologique.
Il professait la transcendance absolue de Dieu, de qui la Pensée, puis la Parole, puis la Prudence, la Sagesse et la Force avaient émané. De là étaient sortis les anges et les puissances constituant le premier ciel, puis les 365 cieux qui séparaient Dieu du groupe des anges les plus modestes, lesquels avaient créé le monde et s’étaient réparti entre eux les peuples.
Yahvé, l’ange d’Israël, était un personnage querelleur et autoritaire qui avait semé le désordre et dont le peuple était constamment agressif. Dieu intervint alors en envoyant dans le monde sa Pensée comme Christ.
À tous les niveaux, sauf le plus élevé, l’ignorance conduisait chacun des êtres intermédiaires à se prendre pour le Dieu Suprême.
Le salut était apporté par la Connaissance (Gnôsis) révélée par le Christ et les maîtres inspirés. Avec cette « gnose », le Mal était surmonté puisqu’il n’était que l’œuvre du méchant Yahvé. La souffrance des justes était vue comme une expiation pour les péchés de chacun des croyants.
3.5. Valentin
Il est le plus important des maîtres gnostiques. Il est né en Égypte et fut éduqué à Alexandrie. Il enseigna à Rome entre 135 et 160. L’Évangile de Vérité, ainsi que d’autres textes découverts à Nag Hammadi, se rattachent à l’école valentinienne.
Le Père, Premier principe absolu et transcendant, est invisible et incompréhensible. Il s’unit à sa compagne, la Pensée (Ennoia) et engendre les 15 couples des éons, formant le Plérôme. Le dernier des éons, Sophia, veut connaître le Père et provoque une crise qui entraînera l’apparition du mal et des passions. Sophia et ses créations sont rejetées, produisant une sagesse inférieure.
En haut, un nouveau couple est créé, le Christ et son partenaire féminin le Saint-Esprit. Le Plérôme, de nouveau pur, engendre le Sauveur Jésus. En descendant dans les régions inférieures, le Sauveur mélange la matière, provenant de la sagesse inférieure (hylique), avec les éléments psychiques, engendrant le Démiurge, le dieu de la Genèse, qui se croit seul Dieu. Celui-ci crée le monde et le peuple de 2 catégories d’hommes, les hyliques et les psychiques. Mais des éléments venant de la Sophia supérieure s’introduisent dans le souffle du Démiurge, donnant naissance aux pneumatiques. Le Christ descend alors sur Terre pour révéler la connaissance libératrice. Les pneumatiques, réveillés par la gnose, remonteront vers le Père.
La rédemption du dernier pneumatique sera accompagnée par l’anéantissement du Monde, de la Matière.
La Matière a une origine spirituelle, c’est un état, une « expression externe solidifiée » de l’Être absolu. L’ignorance (l’aveuglement de Sophia) est la cause première de l’existence du Monde. La connaissance constitue la condition originelle de l’Absolu.
Annonciation, Fra Angelico, 1433-1434.
4.1. Éléments historiques
Mani naquit en 216 à Babylone. Il était infirme. Il grandit pendant 20 ans dans une communauté judéo-chrétienne, dans une grande ferveur.
Il reçut 2 révélations à l’age de 12 ans et de 24 ans, le poussant à quitter sa communauté et à révéler au monde sa doctrine.
Il fit un premier voyage apostolique en Inde de 240 à 242, qui influencera ses idées.
De retour, le roi Shahpur lui accorde la liberté de prêcher et la reconnaissance officielle de sa nouvelle religion. Il voyagea beaucoup en Iran, et envoya des missions à l’étranger.
À la mort de Shahpur, il est confronté à la cour du nouveau roi au chef des Mages, et il sera condamné et jeté en prison. Il y subit de grandes souffrances, vivant sa « passion ». Il succomba en 277, à l’âge de 60 ans. Une répression impitoyable s’abattit alors sur l’église manichéenne.
Au III et IV siècles, les missions se multiplient en Europe, Afrique du Nord et Asie Mineure. Puis le manichéisme décline et ne survit que dans quelques centres.
Une forte poussée reprend au VIII siècle en Asie Centrale et en Chine, où il survit jusqu’au XIV siècle. Les vues cosmogoniques du manichéisme influencèrent l’Inde et le Tibet.
Le manichéisme fut considéré comme l’hérésie par excellence par les chrétiens, les Mages, les juifs, les musulmans, mais aussi par des gnostiques et par des philosophes.
4.2. La gnose manichéenne
Le manichéisme était une gnose, tout en se voulant religion universelle, c’est-à-dire accessible à tous. C’était une religion missionnaire et une religion du livre. Afin d’éviter les controverses, Mani rédigea lui-même les 7 traités qui en constituaient le canon. La théologie, la cosmogonie et l’anthropogonie manichéenne semblent satisfaire n’importe quelle question relative aux « origines ». C’est une doctrine plus « vraie », plus « scientifique ».
Mani opéra une synthèse de toutes les sagesses : il accorda un rôle éminent à Jésus et fit sienne l’idée du Paraclet ; il emprunta à l’Inde la notion de transmigration ; il reprit le dualisme iranien et le mythe eschatologique.
L’incarnation dans le monde matériel est la source de la souffrance, l’homme incarné est la proie du mal. La délivrance ne peut être obtenue que par la gnose, la seule vraie science, celle qui sauve. On retrouve les idées du dieu transcendant, du Démiurge mauvais, d’une condition de l’homme antérieure et pure, et de sa chute.
La connaissance (l’origine de l’univers, la cause de la création de l’homme…) équivaut à l’anamnèse : l’adepte se reconnaît comme une parcelle de lumière, donc de nature divine, car il y a consubstantialité entre Dieu et les âmes. L’ignorance est le résultat du mélange de l’esprit et du corps/matière.
Mani répartit les fidèles en une classe inférieure, les Auditeurs ou Catéchumènes, et une élite, les élus. Le corps étant de nature démoniaque, il prescrit, au moins pour les Élus, un ascétisme des plus rigoureux, tout en interdisant le suicide. On ne doit pas valoriser ce qui appartient à l’adversaire de Dieu : la Nature, la Vie, l’existence humaine. De plus, chaque enfant qui vient au monde ne fait que prolonger la captivité d’une parcelle divine. Mani enseigne donc d’éviter la procréation.
L’illumination obtenue par la gnose suffit au salut, il y a peu de rites en dehors de quelques gestes symboliques. L’enseignement constitue donc la véritable activité religieuse des manichéens.
4.3. Le Grand Mythe
Le conflit entre les deux Principes, Bien et Mal, a éclaté suite à un accident.
Le mythe anthropogonique est des plus tragique et humiliant. L’existence humaine n’est que le stigmate ignoble d’une défaite divine. Dieu ne s’intéresse pas à l’homme, mais à l’âme, qui est d’origine divine. Il ne cherche qu’à se sauver lui-même.
Dans le « Temps antérieur », le Bien (la Lumière, le Dieu chrétien ou Zurvan ; au nord) et le Mal (l’Obscurité, le Diable ; au sud) coexistent, séparés par une frontière. Se rapprochant de la frontière, le Mal est tenté par la Lumière. Le Père projette à partir de lui-même la « Mère de la Vie », qui à son tour projette l’« Homme Primordial » (assimilé à Ohrmazd en Iran). Ce dernier affronte les Ténèbres et est vaincu, et en partie dévoré. Ainsi, l’Obscurité possède maintenant une portion de la Lumière.
Le Père « évoque » alors l’Esprit Vivant, qui re-hisse l’Homme primordial vers la patrie Céleste. L’Esprit Vivant terrasse les Archontes démoniaques et de leurs corps façonne le monde. Il achève une première délivrance de la Lumière en y extrayant le Soleil, la Lune et les étoiles.
Le Père procède à une ultime évocation, celle du « Troisième Messager ». Son but est de délivrer les particules de Lumière. Il se montre aux démons sous une forme désirable. Cela entraîne une suite d’actes répugnants de cannibalisme et de sexualité entre les démons, qui donne naissance au premier couple Adam et Eve, contenant la Lumière. Le corps gardera des stigmates de son origine diabolique : la libido, qui le pousse à se reproduire, transvasant de corps en corps les parcelles de Lumière. On trouve d’autres parcelles de Lumière dans les animaux, et surtout dans les arbres.
Adam et sa descendance sont avilis et sans connaissance. Ils seront réveillés par le Sauveur, le « Fils de Dieu », identifié à Ohrmazd ou à « Jésus la Lumière ». Cette délivrance comprend le réveil, la révélation de la science salvatrice, et finalement l’anamnèse.
Le « Troisième Temps », la fin eschatologique, commence par la « Grande Guerre », précédent le triomphe de l’Église de Justice et le Jugement dernier. Après un court règne, le Christ et les élus s’élèveront au Ciel, ainsi que les dernières parcelles de Lumière, et le monde sera anéanti dans un gigantesque incendie. La Matière et tous ses aspects seront définitivement écartés.
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Message par Archange le Jeu 11 Déc - 21:16




Introduction: les racines du Gnosticisme

La fascination pour l’Orient

Ex oriente lux: c’est de l’Orient que vient la lumière.  Cet adage en vogue chez les alchimistes et les théosophes durant la Renaissance, illustre bien la fascination exercée par le mysticisme oriental sur les mentalités occidentales[1]. Cette fascination se trouve pour une large part à la racine du mouvement gnostique, aussi bien dans son expression antique qu’à notre époque. On la trouve déjà présente au VIe siècle avant Jesus-Christ, avec les théogonies élaborées sous l’influence des doctrines orphiques (du nom du personnage mythologique Orphée, dont elles prétendaient tirer leurs sources).  Ces théogonies, ou récits mythiques de la naissance des dieux, s’écartent sensiblement de celle d’Hésiode, lequel organisa et classifia le panthéon de la mythologie grecque au VIIIe siècle avant Jésus-Christ.  Les théogonies orphiques, au vrai peu populaires,  comprenaient trop d’éléments asiatiques pour pouvoir être considérées comme grecques de caractère.  Cependant, leurs préoccupations philosophiques et scientifiques, leur subtilité ainsi que les nombreuses abstractions qu’elles comportent, en font davantage des systèmes métaphysiques que des mythologies[2].  Comme le notent plusieurs spécialistes, avec l’Orphisme, qui continua à se développer jusqu’au début de l’ère chrétienne, nous avons affaire à une des racines du Gnosticisme antique[3]. L’aspect spéculatif des théogonies orphiques, axé sur une connaissance destinée à un groupe d’initiés, sera en effet un trait dominant du Gnosticisme dans ses diverses expressions. 
 Le mythe de Dionysos
Le mythe de Dionysos sous ses diverses formes, va revêtir une signification existentielle de la plus haute importance en tant qu’autre matrice du Gnosticisme.   Dionysos est originellement la divinité rustique du vin et, chez les Orientaux, du délire orgiaque. A ce propos le philosophe français Jean Brun, dans son ouvrage “Le Retour de Dionysos”, écrit:
 
L’ivresse dionysiaque tente (…) de conférer au corps de chacun le pouvoir de vagabonder en dehors des cadres de l’ici et du maintenant qui lui sont assignés; telle est la raison pour laquelle, dans le culte de Dionysos, le vertige joue un rôle si important: il vise à mettre hors de lui-même celui qui s’abandonne à des tourbillons qui l’engloutissent dans l’océan d’une sensation illimitée où toutes les synesthésies sont permises.  (…) Dionysos promet la dilatation du moi jusqu’aux frontières du monde et prétend briser l’étroite prison corporelle dont chaque homme est prisonnier, en lui faisant goûter l’extase d’une vie infinie.  Ainsi, Dionysos, maître du temps et de l’espace, se veut l’évangéliste d’une sensation cosmique.”[4].  
 
Plus tard, il deviendra le chef du panthéon de l’Orphisme, symbolisant le retour de la mort à la vie et, partant, la vie éternelle, comme l’atteste Plutarque[5].  La forme la plus développée de ce mythe mérite qu’on s’y arrête: Dionysos-Zagreus est le fils de Zeus et de Demeter.  Les Titans, symbolisant les forces tumultueuses de la nature, le mettent à mort à l’instigation de Junon, jalouse de Demeter, et jettent les morceaux de son corps dans un chaudron.  La déesse Pallas-Athéna réussit cependant à retirer le coeur encore palpitant de la victime et l’amène immédiatement vers Zeus, qui frappe les Titans par des éclairs, et, à partir du coeur qui bat encore, crée Dionysos.  Les membres du corps de Zagreus sont enterrés au pied du Parnasse, et Zagreus devient une divinité des régions inférieures où il accueille les âmes des morts et les aide à accomplir leur purification.  Avec cette forme tardive du mythe de Dionysos se dessine un dualisme entre une partie supérieure de l’être (le coeur, à partir duquel Zeus ressuscite Dionysos) et une partie inférieure (destinée au séjour des morts).  Ce qui rend le mythe de Dionysos fort intéressant dans sa récupération orphique c’est la théologie qui le sous-tend, et qui nous rapproche du Gnosticisme: quand, au commencement de la vie des dieux, Dionysos est tué par les Titans, des particules de sa divinité tombent dans les corps humains, de telle sorte que le corps humain est appelé la prison de l’âme (notion tout à fait platonicienne par ailleurs).  Dans cette prison corporelle, l’âme souffrante doit endurer le cycle des temps.  Seuls les initiés qui vivent de manière juste et suivent un régime végétarien trouveront le salut, tandis que les impies seront condamnés à la transmigration éternelle des âmes et aux châtiments de l’enfer[6]

Alexandre le Grand et la divinisation du monarque

Au IVe siècle avant Jésus-Christ Alexandre le Grand, conquérant l’empire des Perses, atteignit les rives de l’Indus et du Syr Daria, non loin des frontières actuelles de la Chine. Par ce biais, La religion des Perses faisait son entrée dans la sphère occidentale, même si Alexandre lui-même semble avoir été davantage intéressé par sa propre divinisation comme roi d’un empire s’étendant des rivages méditerranéens jusqu’aux contrées mentionnées[7].  Cette divinisation du souverain, notion typiquement orientale très éloignée de la culture politique hellénique, et qui rencontra bien de l’opposition du vivant d’Alexandre, aussi bien parmi ses troupes qu’en Macédoine, serait pourtant un jour reprise à Rome même, devenant l’expression de l’unité politique de l’empire.  Plus encore, elle deviendra l’expression politique d’un mouvement mystique ascensionnel par lequel l’homme prétend conquérir un statut divin par ses propres actes ou sa propre pensée.  Le culte de l’empereur, hérité de la tradition despotique orientale, organisait en quelque sorte un cadre culturel et politique à l’intérieur duquel d’autres formes de mystique ascensionnelle, comme celle du Gnosticisme, pourraient se développer.

Les religions à mystère

Parallèlement, les religions à mystères qui fleurissent au sein de l’empire romain à partir du premier siècle avant Jésus-Christ renouvellent cette fascination pour l’Orient: culte d’Isis ou de Mithra, ce dernier importé en Europe par les légions romaines.  Des liens entre le Mithraïsme et les Vedas indiennes ont été mises en relief, même si elles demeurent indirectes.  De plus, le Mithraïsme maintient avec le Mazdéisme perse (sous sa forme zoroastrienne) deux idées essentielles: d’abord un ardent zèle pour la pureté morale, laquelle est maintenue par une attitude belliqueuse, celle d’un soldat de la foi (d’où le succès de cette religion orientale parmi les légions romaines); ensuite une vénération de la lumière, le soleil étant considéré comme le seul principe à ne jamais avoir été conquis, d’où l’expression sol invictus, reprise par l’empereur Julien l’Apostat au 4e siècle de notre ère.  Julien, adepte du culte de Mithra, se fera baptiser dans le sang d’un taureau égorgé au-dessus de lui, autre résidu de l’ancienne religion perse.  Dans la mythologie perse, le premier homme, Gayomart, et le taureau primitif, Gosh, étaient les créatures originelles à la source de toute vie.  Cette paire homme/animal semble avoir été un reste de croyances plus anciennes encore d’après lesquelles tout était le résultat de l’immolation d’une victime par un sacrificateur originel. 
 
Tout ceci ne nous donne cependant pas la clé de la naissance du Gnosticisme antique, nébuleuse de courants difficile à cerner, en raison de ses multiples facettes.  De plus, il faut distinguer entre les racines juives et les racines helléniques du Gnosticisme, car elles donnent naissance à deux branches différentes de cette religion antique.  On a souligné la désillusion du monde gréco-romain vis-à-vis de sa religion traditionnelle, devenue obsolète à ses propres yeux et ne répondant pas aux aspirations d’hommes et de femmes pénétrés de culture grecque[8].  Le questionnement philosophique né des dialogues de Platon, le contact du monde païen aussi bien avec le Judaïsme (et plus tard le Christianisme) qu’avec les religions orientales, allaient servir de base à cette concoction théosophique qu’on appelle le Gnosticisme, du mot grec “gnosis” c’est-à-dire “connaissance”.  A ce propos Hans Jonas décrit la formation du Gnosticisme durant les premiers siècles avant Jésus-Christ, comme le point de rencontre des anciennes religions orientales avec la culture rationelle de l’Hellénisme occidental[9] .  Une forme initiale de  Gnosticisme semble se frayer un chemin dans les toutes premières communautés chrétiennes, comme en témoignent les mises en garde qu’on trouve dans  plusieurs épitres du Nouveau Testament (la lettre de Paul aux Colossiens, la première lettre de Paul à Timothée, où le mot “gnosis”  apparaît dans l’expression “la fausse connaissance” [pseudônumou gnôseôs]; première lettre de Jean, peut-être aussi la lettre aux Hébreux.)[10]

Les racines judaïsantes du Gnosticisme

La branche juive du Gnosticisme quant à elle (celle sans doute contre laquelle réagissent  les auteurs du Nouveau Testament) peut-être rapportée à Philon d’Alexandrie, cette figure centrale du Judaïsme au premier siècle de notre ère, qui, dans ses commentaires sur l’Ancien Testament,  interprète de manière allégorique les récits bibliques en faisant d’ailleurs violence au texte.  Philon, grand admirateur de Platon, veut réconcilier la pensée de ce dernier avec le Judaïsme, raison pour laquelle il sera appelé le premier néo-platonicien.  Ceci dit, il introduit dans la pensée de Platon de nombreuses opinions empruntées a l’Orient.  Ainsi on a pu dire dans l’Antiquité que “soit Platon philonise, soit Philon platonise”[11].  Philon trace une frontière très nette entre Dieu et le monde matériel.  Dieu, selon lui, ne peut exercer directement une action sur le monde matériel; il le fait à travers l’intermédiaire d’agents, les anges juifs ou les démons païens.  Pour lui, la Création a été un processus graduel de moulage de la matière, et c’est au cours de ce processus que le mal a surgi (thème central dans la pensée gnostique, comme on le verra).  L’âme, emprisonnée dans le corps, a connu une existence antérieure.  Pour s’assurer de son salut, l’humanité doit donc briser la servitude de cet emprisonnement et s’élever par une sorte d’extase vers une vision immédiate de Dieu[12].

Les écrits gnostiques

A partir du deuxième siècle, de nombreux écrits à caractère gnostique, en particulier des évangiles apocryphes, commencent à pulluler: Évangile de Thomas, très à la mode aujourd’hui, dont le texte coptique fait partie des documents retrouvés à Nag-Hammadi en Haute-Égypte en 1945, et qui datent du quatrième siècle. La version originale grecque de l’Évangile de Thomas remonte aux alentours de l’an 140, et a probablement été composée à Édesse, l’actuelle ville d’Urfa en Turquie du sud-est [13].  Parmi les 52 traités de la bibliothèque de Nag-Hammadi, se trouve l’Évangile de la Vérité, attribué à Valentin, lui-même fondateur d’une des principales écoles de spéculation gnostique.  Voici comment Barnstone, dans son introduction à cet évangile gnostique, en résume le message:
 
Dans la spéculation valentinienne, les péchés du monde, notre erreur, notre esprit enfermé dans l’ignorance, les ténèbres et la matière, sont directement causés par Dieu, le Dieu des Juifs et des Chrétiens.  Mais le salut demeure possible dans chaque personne.  A travers l’illumination et la connaissance (gnosis), le salut peut atteindre l’âme individuelle.  Chaque “événement cosmique” de connaissance de soi-même affecte l’univers tout entier, contribuant à apporter la grâce au monde et à réduire les dommages causés par Dieu.[14].
 
 Saint Irénée, père de l’Église du deuxième siècle est l’auteur d’un traité intitulé “Contre les Hérétiques”, dirigé contre les Gnostiques.  Ce traité est une source primordiale pour notre connaissance du Gnosticisme antique, et la précision des détails fournis par Irénée sur la doctrine gnostique a été confirmée par la recherche contemporaine. Voici comment il résume de façon lapidaire la pensée valentinienne: “La connaissance est le salut de l’homme intérieur” (I, 21, 4).  L’Évangile de Philippe, généralement valentinien de caractère, a sans doute été rédigé en Syrie dans la deuxième moitié du troisième siècle.  Il comprend une série de paroles concernant l’éthique et les sacrements, ainsi que des métaphores et des arguments ésotériques[15].  Avec Mani, né en Perse en l’an 216, et père de la secte des Manichéens dont fit partie Saint Augustin dans sa jeunesse[16], le monde est le théâtre où s’affrontent le Bien et le Mal.  Le monde étant l’oeuvre du Mal, il faut travailler à sa disparition en s’abstenant de toute procréation.  Mani voyait en Jésus la Lumière révélée qui devait permettre à l’humanité de libérer la lumière qui était en elle, alors que l’univers disparaîtrait dans un gigantesque embrasement[17].
Les principales doctrines du Gnosticisme antique
La liste des écrits gnostiques est longue, et plutôt que de la passer en revue, tâchons de présenter les traits principaux de l’enseignement gnostique, par delà la diversité voire le caractère hétéroclite de ces écrits relevés par tous les chercheurs contemporains. Je me limiterai ici aux écrits gnostiques liés d’une manière ou d’une autre au Judaïsme et au Christianisme, laissant volontairement de côté la tradition gnostique païenne, comme la trilogie “Hermès trismégiste”, ainsi que l’oeuvre du plus grand penseur de l’Antiquité païenne tardive, Plotin, dont la pensée rejoint par certains côtés le courant gnostique, même s’il le critique sévèrement, notamment dans un traité spécifiquement intitulé “Contre les Gnostiques”[18].
 

  • Le salut se trouve dans une connaissance de type spéculatif, réservée à une élite intellectuelle d’initiés, de sages, de philosophes, connaissance inaccessible aux masses.  Cette connaissance cachée est révélée à ces initiés dans les écrits gnostiques, comme en témoigne le tout début de l’Évangile de Thomas: “Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites et qu’a transcrites Didyme Jude Thomas.  Et il a dit: “Celui qui parvient à l’interprétation de ces paroles ne goûtera point la mort”. 

 

  • La connaissance est jugée supérieure à la foi, et la question primordiale n’est pas celle, intensément existentielle: “Que dois-je faire pour être sauvé de mes péchés?”, mais plutôt celle-ci, abordée de manière spéculative: “Quelle est l’origine du mal?  Comment l’ordre primitif de l’univers peut-il être restauré?[19]

 

  • Un dualisme matière/esprit très prononcé prévaut chez les Gnostiques.  La matière est intrinsèquement mauvaise, et la source de tout mal.  Notons que ni chez les Platoniciens, ni dans la pensée zoroastrienne on ne trouve une telle dépréciation du cosmos[20].  C’est aussi sur cette dépréciation que portera l’essentiel de la critique de Plotin contre le Gnosticisme.

 

  • Si la matière est mauvaise, c’est que l’acte de la Création de l’univers est lui aussi mauvais, et doit être attribué à une forme inférieure de la divinité, nommée le Démiurge, que les gnostiques identifient avec Yahweh, le dieu de l’Ancien Testament, rebaptisé Ialdabaoth, ou Yao.  D’où la suppression de tout l’Ancien Testament dans le canon biblique établi par le chrétien gnostique Marcion au deuxième siècle.  Dans le traité gnostique l’Hypostase des Archons (“la réalité des autorités”) Ialdabaoth blasphème même contre la divinité. Il est l’ennemi de Dieu. On retrouve Yaldabaoth dans un traité assez proche, probablement composé à Alexandrie vers la fin du 3e siècle, auquel on a donné le titre “Des Origines du Monde”, et qui est un résumé de toutes les idées gnostiques, rassemblant des éléments de la pensée juive, des motifs manichéens, des idées chrétiennes, des concepts philosophiques et mythologiques grecs, des thèmes astrologiques et magiques, des traditions égyptiennes[21].  Dans les Diagrammes Ophites, autre texte gnostique rapporté par Origène, on peut lire: “L’archon des soi-disant Archontiques est le dieu maudit des Juifs, qui fait la pluie et le tonnerre.  Il est le Démiurge de ce monde, le Dieu de Moïse décrit dans son récit de la création[22].  On ne saurait donc être plus éloigné du récit de la Création, dans Genèse 1:31 où il est dit: “Dieu vit alors tout ce qu’il avait fait, et voici: c’était très bon.”[23]

 

  • Le Dieu suprême, lui, n’a pas de personnalité, et demeure totalement inconnaissable.  Il est l’ “Abîme insondable”.  Cependant sa perfection et sa plénitude (le Plerôme) ne peuvent que se transmettre à d’autres sphères spirituelles, par voie d’émanation.  Ces sphères spirituelles, anges ou éons, sont organisées dans une hiérarchie commençant par le plus spirituel (le plus près du Dieu suprême) jusqu’au moins spirituel, le démiurge, qui crée la matière et l’humanité, c’est-à-dire le domaine du mal.  Les éons qui se trouvent en haut de la hiérarchie spirituelle peuvent être adorés, par exemple l’éon de la Vérité[24].  Le premier chapitre du Livre Secret de Jean, importante théogonie gnostique, s’intitule: “De Sophia, mère du Créateur monstrueux Ialdabaoth Yahweh”[25].  Sophia est parfois une émanation directe du Dieu suprême (elle fait partie du Plérôme), parfois la mère d’une autre Sophia qui elle-même engendre le Démiurge.

 

  • Le Dieu Suprême ne peut se manifester que par une auto-limitation de sa part, puisqu’il ne peut avoir aucun contact avec la matière.  Ses pouvoirs ou attributs (le Plérôme), qui sont auparavant cachés dans l’abîme insondable, évoluent hors de lui et deviennent les principes de tout développement ultérieur de la vie; ils se déroulent par vagues d’émanations successives jusqu’à ce qu’ils se soient tout-à-fait éloignés de la pureté de Dieu, atteignant le domaine de la matière.

 

  • Le mal, pour les Gnostiques, c’est l’enveloppe matérielle ou charnelle dans laquelle des particules de lumière divines sont tombées au commencement (souvenons-nous ici du mythe de Dionysos dans sa forme orphique).  Le mal n’est donc pas la transgression éthique d’un commandement divin, comme dans la Genèse, mais une condition de l’être (ontologique). Alors que dans la Bible la Chute est une déchéance morale et radicale liée à cette transgression, la Chute gnostique est celle des étincelles divines dans la prison de la matière du corps humain. La rédemption consiste donc à se libérer de cette enveloppe charnelle mauvaise, et à remonter vers le dieu du Plérôme.  L’ascétisme caractérise souvent le style de vie gnostique, puisque le corps est dévalorisé.  Cependant, certaines sectes gnostiques étaient connues pour leur licence sexuelle, autre forme de dévalorisation du corps humain, lequel, pour ces groupes, n’est de toutes façons pas destiné à être sauvé.  Avec Marcus, chef d’une secte gnostique au deuxième siècle, l’activité sexuelle en dehors du mariage est une forme de conscientisation spirituelle. Marcus engageait certaines femmes à devenir prophétesses par le biais des relations sexuelles qu’il entretenait avec elles. A l’inverse, d’après le Père de l’Église Hippolyte, la secte des Naasènes pratiquait une forme d’émasculation.

 

  • Le récit du jardin d’Éden est transformé de la façon suivante: l’arbre de la connaissance du bien et du mal devient le véhicule de la connaissance (gnosis) établie par le royaume divin du Plerôme.  En revanche, l’arbre de vie devient le véhicule de l’esclavage et de la dépendance établies par le royaume du démiurge.  Le messager divin du Plerôme (le serpent) encourage la femme à manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, laquelle instruit  l’homme. En en mangeant, l’homme découvre que le démiurge jaloux n’est en fait pas le Dieu suprême, mais un ennemi de Dieu.  Il est un un dieu jaloux car il s’est aperçu qu’il n’était pas le seul dieu. Le démiurge jette alors l’homme dans un corps terrestre, et en même temps dans un sommeil d’oubli, ce qui pousse le royaume du Plerôme à initier un processus de réveil spirituel à travers le messager divin[26].   Dans ce retournement de la Genèse, le serpent est l’enseignant, le maître à penser, symbole de la sagesse.  La secte des Naasènes et celle des Ophites (du mot hébreu “nahas”, et du grec “ophis” qui tous deux signifient “serpent”) vénéraient d’ailleurs le serpent.  Certains ont vu dans cette vénération la fascination pour les ondulations serpentines qui suggèrent le mouvement circulaire perpétuel de l’univers et le pouvoir cosmique qui entretient ce mouvement[27].  Après le serpent, Éve était aussi vénérée comme instructrice, initiatrice d’une connaissance salutaire.

 

  • A la mort, les Gnostiques ayant fait l’expérience du Réveil, laissent derrière eux les vestiges de la mortalité en s’élevant au travers du royaume des planètes, comme au travers d’un Purgatoire, jusqu’à ce qu’ils atteignent la limite de tout ce qui constitue le mal, et franchissent le seuil du royaume éternel.  Ce voyage ascendant est nécessaire dans la mesure où ce sont les planètes, éons soumis au Démiurge, qui ont été les agents de celui-ci pour l’enfermement des hommes de lumière dans la tombe du corps.

 

  • Il existe trois classes d’êtres humains: les pneumatikoi (spirituels); les psychikoi (psychiques), enfin les sarkikoi (charnels, matériels).  Les premiers sont ceux qui possèdent les particules de lumière et n’ont qu’à être réveillés pour hériter leur destinée; les seconds, un cran spirituel au-dessous, sont ceux qui doivent travailler pour leur salut, quelle que soit la forme que celui-ci revête.  Les Psychiques sont souvent assimilés par les Gnostiques aux Chrétiens non gnostiques.  Il leur est possible d’obtenir le salut par des oeuvres morales, dont les pneumatikoi, eux,  sont dispensés, puisqu’ils possèdent des particules de la lumière divine.  La  dernière classe, celle des charnels, se compose de tous ceux qui n’ont aucune chance d’obtenir le salut, et sont destinés à la destruction. Une vue déterministe très prononcée caractérise visiblement l’anthropologie gnostique[28].

 

  • Pour les Gnostiques,  la différentiation sexuelle entre homme et femme fait partie de la création mauvaise.  Originellement, toute vie est conçue comme androgyne, ou hermaphrodite, même dans le monde des éons. Dans le traité sur les origines du monde, sept êtres androgynes apparaissent au sein du Chaos.  Ils ont leur nom masculin et leur nom féminin[29].  Dans le traité Trimorphic Protennoia (rédigé autour de 200 après Jésus-Christ), voici ce que déclare celle qui se présente dès le début comme “Protennoia, la Pensée qui demeure dans la Lumière”: “Je suis androgyne.  Je suis à la fois Mère et Père, puisque je copule avec moi-même.  Je copule avec moi-même et avec ceux qui m’aiment, et c’est à travers moi seule que le Tout se maintient fermement.  Je suis les entrailles qui donnent forme au Tout en donnant naissance à la lumière qui brille dans la splendeur.  Je suis l’Eon à venir.  Je suis l’accomplissement du Tout, c’est-à-dire Meirothea, la gloire de la Mère.  Je projette le Son de la Voix dans les oreilles de ceux qui me connaissent.  Et je vous invite vers la Lumière exaltée, parfaite (…)[30].

 

  • La Rédemption passe par l’abolition ici-bas de la différentiation sexuelle.  Ainsi, nous lisons dans l’évangile de Thomas (logia 27): “Jésus leur dit: “Lorsque vous ferez les deux êtres un, et que vous ferez le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas!  Et si vous faites le mâle et la femelle en un seul, afin que le mâle ne soit plus mâle et que la femelle ne soit plus femelle (…) alors  vous entrerez dans le [Royaume]!”[31].  La dernière des logia de l’évangile de Thomas est encore plus explicite à cet égard: “Simon Pierre leur dit: “Que Marie sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie!” – Jésus dit: “Voici; moi je l’attirerai pour que je la rende mâle afin qu’elle aussi devienne un esprit vivant pareil à vous, les mâles! Car toute femme qui sera faite mâle entrera dans le Royaume des cieux.”[32]. Comme le note Jones[33], il y a là un refus de la sexualité telle qu’elle est présentée dans les deux premiers chapitres de la Genèse.  Yaldabaoth, le démiurge fou et mauvais, étant, semble-t-il, passé de l’état d’androgyne à celui de mâle,  et la divinité suprême étant androgyne, les Gnostiques se doivent de rechercher l’androgynie.  D’après le Père de l’Église Hippolyte, la secte des Naasènes croyait que l’Adam originel était un hermaphrodite.  Les Naasènes s’appuyaient sur la parole de Saint Paul dans sa lettre aux Galates (3:28): “Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Christ-Jésus”.  Le contexte sotériologique dans lequel Saint-Paul fait cette déclaration n’est bien sûr pas pris en compte par les Gnostiques, mais il devient tout à fait clair pour peu qu’on lise le passage qui précède immédiatement le verset 28: “Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Christ-Jésus: vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ”.  D’un côté l’androgynie gnostique se manifeste par l’absorption du féminin dans le masculin, comme dans l’évangile de Thomas, mais d’un autre une forme supérieure de divinité, Sophia (la Sagesse), reprend sévèrement le Démiurge, éon masculin inférieur, dont elle est d’ailleurs la mère. 

 

  • Pour le Gnosticisme, qui se développe au sein de l’Église chrétienne des seconds et troisièmes siècles, Jésus-Christ est un des éons supérieurs, le Messager divin, celui qui vient réveiller les particules de lumière tombés dans les créatures spirituelles (les pneumatikoi ).  En tant qu’éon supérieur, il ne peut s’incarner, car si tel était le cas, il aurait part à la matière mauvaise et ne pourrait  jouer le rôle de rédempteur.  Dans le Nouveau Testament,  on trouve déjà un avertissement contre une forme primitive de cet enseignement, au début du quatrième chapitre de la première lettre de Jean: “Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit; mais éprouvez les esprits, pour savoir s’ils sont de Dieu, car plusieurs faux-prophètes sont venus dans le monde.  Reconnaissez à ceci l’Esprit de Dieu: tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair [én sarki] est de Dieu; et tout esprit qui ne confesse pas Jésus, n’est pas de Dieu, c’est celui de l’antichrist, dont vous avez appris qu’il vient, et qui maintenant est déjà dans le monde.” Certains Gnostiques professaient que le Christ divin, l’éon supérieur, était descendu sur l’homme Jésus au moment de son baptême par Jean-Baptiste, et l’avait quitté juste avant la Crucifixion. Selon cette vue, Christ et Jésus sont en fait deux entités différentes, l’une spirituelle, l’autre matérielle, humaine. D’autres soutenaient que Jésus possédait un corps divin, et non humain.  D’autres encore enseignaient que le Jésus humain n’était qu’un fantôme, et que si de sa naissance à sa mort il avait semblé humain aux autres, il ne l’avait pas réellement été[34]. L’apparence corporelle du Messager divin n’est en fait qu’un instrument au service du but recherché par le Plérôme. Il est significatif de constater que dans le canon biblique établi par le gnostique chrétien Marcion,  le seul des quatre évangiles traditionnels conservé, l’Évangile selon Luc, a été vidé de tous les éléments rattachant Jésus à l’histoire de son époque[35].  Or, de tous les évangiles canoniques, celui selon Luc est le plus riche en précisions chronologiques, biographiques et historiques. Ces éléments sont pour Marcion indésirables dans la mesure où ils plaident pour l’historicité et la réalité corporelle de la personne de Jésus.  Pour les Gnostiques, suivant en cela la secte chrétienne des Docètes, Jésus ne pouvait avoir réellement souffert sur la croix. Quant à sa résurrection, elle n’est pas non plus corporelle.  Jésus, délivré de l’enveloppe charnelle, a désormais le pouvoir de réveiller les hommes spirituels de leur sommeil d’oubli. Il est tout aussi significatif de retrouver cet élément docète et gnostique dans le Coran, qui affirme que ce n’est pas Jésus qui a été crucifié, mais un autre homme, substitué à sa place[36].

 

  • Un dernier élément doit être mentionné, à savoir l’aspect initiatique qui caractérise le Gnosticisme.  Dans le Zostrianos (du nom du sage perse Zoroastre), des techniques de méditation sont prescrites afin de réduire “le chaos de l’esprit”.  Zostrianos doit passer par une série de baptêmes, qui sont une initiation.  La progression par ces étapes constitue une progression dans la connaissance spirituelle[37]. Dans un autre écrit, le Discours sur le Huitième et le Neuvième, neuf niveaux de connaissance sont révélés par lesquels il faut monter pour pouvoir communier avec le Dieu parfait et invisible.  Un maître conduit ensuite le disciple dans une prière chantée faites de voyelles et de mots sans signification.  S’ensuit un état d’extase et une vision du divin, grâce à la médiation du maître.  A la fin du Discours, le maître commande au disciple d’écrire ses expériences dans un livre afin de guider d’autres, qui ainsi avanceront pas à pas et entreront dans la voie de l’immortalité[38]. Dans l’Évangile de Thomas, les initiés sont appelés à devenir d’autres Christs.  C’est le sens de la gemellité de Thomas “Didyme” (c’est-à-dire “jumeau”) auquel sont révélées les paroles cachées de Jésus-Christ.  Quant à Jésus lui-même, il est passé par toutes sortes de phases initiatiques durant ses années de jeunesse qui ne nous sont pas rapportées par les évangiles du Nouveau Testament.  D’où, à partir du deuxième siècle, la floraison des évangiles de l’enfance, qui remplissent cette période de la vie de Jésus avec toutes sortes d’événements initiatiques propres à justifier les enseignements gnostiques.

 La logique interne à la pensée gnostique
Tâchons maintenant de cerner, même si imparfaitement, la logique spirituelle qui préside aux enseignements gnostiques, par delà leurs différences: Puisque le mal est ontologiquement inhérent à la Création, et non la conséquence d’une transgression humaine d’ordre éthique, commise dans un rapport personnel avec Dieu, il doit être attribué au Créateur.  Mais, s’il en est ainsi, celui-ci n’est pas qualifié pour être le Dieu suprême, bon et parfait.  Il faut alors postuler un Dieu suprême tout autre, très éloigné du Créateur.  Cependant, il est nécessaire qu’un lien existe entre la forme supérieure de la déité, et la forme inférieure du créateur-démiurge, puisque ce dernier est lui aussi doté de pouvoirs divins.  Les émanations successives des éons (par processus de génération) et la perte graduelle de perfection qu’une telle génération entraîne, sont censées rendre compte de cette relation.  Elles impliquent bien, néanmoins, une forme de dégénérescence liée à la génération d’éons inférieurs.  Toute forme de génération ne peut donc qu’aboutir vers le bas de l’échelle, et sera donc mauvaise (d’où, chez certains, le refus de la procréation).  C’est là, chez les Gnostiques, le sens profond de la Chute, déjà envisagée comme telle dans le mythe de la chute des étincelles divines.  Quant au Dieu suprême, il est nécessaire qu’il soit inconnaissable, car si on le connaissait, on serait en mesure de situer en lui la racine, l’origine d’une imperfection croissant graduellement dans le processus d’émanations en dehors du Plérôme.
 
Il semble qu’à la racine de cette théologie l’on trouve le refus du changement, de la condition temporelle et, à l’inverse, la recherche de l’Etre éternel, inchangeable, seul porteur de la Vérité.  Nous trouvons sans doute ici l’autre racine hellénique du Gnosticisme, non plus au travers des mythes orphiques, mais, cette fois,  par le biais des philosophes pré-socratiques Anaximandre et Parménide.  Pour Anaximandre, nous explique Jean Brun dans L’Europe Philosophe[39], l’existence est pensée comme une perte, comme l’abandon d’une source primitive.  Elle est une ex-istence, une sortie de l’Etre originel inchangeable.  En naissant, les choses commettent un acte impie, puisqu’elles se détachent de l’unité primitive.  “Le temps est donc ce tout au long de quoi expie l’ex-sistence sortie de l’Etre, le Multiple naît de la Chute dans l’individualité. (…) Dès lors, on comprend que le principe des choses soit, pour Anaximandre, l’Apeiron, l’Indéfini, l’Indifférencié qui ne souffre pas des limites fondatrices de l’individu.  C’est pourquoi Anaximandre qualifiait l’Indéfini de divin, d’immortel, d’impérissable; il est l’Originaire d’où sont issus tous les individus qui s’en sont exilés mais auquel ils finissent par retourner lors de leur dissolution finale.”  On ne saurait trouver notion plus proche de l’éon supérieur des Gnostiques.  Quant à Parménide, il tient l’Etre pour indivisible, sans manque, inengendré et impérissable; l’Etre ignore donc la dispersion, le temps et l’espace; le multiple, le mouvement et le devenir relèvent du Non-Etre et sont par conséquent incompréhensibles.  Étienne Gilson, dans son ouvrage fondamental “L’Etre et l’Essence”, l’expose comme suit[40]:
 
(…) l’être se définit comme l’identique à soi-même et comme l’incompatible avec le changement.  Dès son origine, l’ontologie du “ce qui est” aboutit donc à la négation du mouvement qui, parce qu’il contredit l’identité de l’être à soi-même, se trouve exclus d’entrée de jeu comme étant à la fois irréel et impensable.  Il résulte immédiatement de là que tout le monde de l’expérience sensible, avec les changements perpétuels dont il est le théâtre, doit être exclu de l’ordre de l’être et renvoyé à celui de l’apparence (…) ou exclus de l’ordre de la connaissance vraie et renvoyé à celui de l’opinion.  Traduite en langage simple, cette conclusion équivaut à refuser l’être à tout ce qui naît et meurt, à tout ce qui cause ou est causé, à tout ce qui devient et change, c’est-à-dire à tout ce qui nous apparaîtrait d’abord comme doué d’une existence empiriquement constatable.
 
Ce refus de Parménide de considérer ce qui existe (dans le temps et le monde sensible) comme relevant de l’Etre me paraît une source primordiale de l’a-cosmisme gnostique, lequel cherche à échapper aux contingences de la temporalité, de l’histoire et de la matière, non pour aboutir au non-Etre, mais justement pour passer du stade de l’étant (provisoire) à celui de l’Etre.  La vie terrestre comme passage change alors de direction, pour autant qu’un mouvement initiatique lui imprime cette nouvelle direction: de condition misérable liée au changement qui la prive de la stabilité que connaît l’Etre, elle se meut vers une appropriation progressive de cet Etre, et retourne à l’état initial dont elle s’était séparée.  Pour comprendre la pensée gnostique, il faut saisir qu’à sa base se trouve affirmée une continuité ontologique entre Dieu et toute chose ou créature, continuité qu’il convient de franchir de manière ascendante afin de la replacer au sein du Plérôme et recouvrer ainsi l’unité initiale perdue.  C’est sur ce point que ce situe la différence fondamentale qui sépare la pensée gnostique de la théologie chrétienne:  à savoir d’une part la distinction radicale entre l’être de Dieu et celui de sa créature, d’autre part, comme l’a souligné Van Til, la creatio ex nihilo, création de l’univers matériel non à partir d’une quelconque matière préexistante, mais à partir de rien.  (… Van Til?)
 
Le crépuscule du Gnosticisme antique.
Au cinquième siècle après Jésus-Christ, il semble que le Gnosticisme ait cessé d’exister dans le monde méditerranéen, du moins comme courant religieux bien établi.  Certes, les écrits gnostiques ont été préservés, et ont même continué à circuler (certains jusqu’au 8e siècle), mais comme courant significatif au sein du Christianisme, le Gnosticisme avait été défait par les écrits des Pères de l’Église.  Ce courant hétérodoxe, comme l’Arianisme ou le Montanisme, avait forcé l’Église apostolique à définir la doctrine chrétienne (la Christologie en particulier) et à exclure les évangiles ou apocalypses tardifs de la lecture publique durant les offices religieux.  A la fin du quatrième siècle (Concile de Carthage, 397) un consensus sur le canon du Nouveau Testament s’était dégagé.
 
Il convient de signaler que la disparition du Gnosticisme en tant que courant religieux établi au 5e siècle n’a pas signifié la fin de toute pensée gnostique, qu’on retrouve en Occident sous des formes diverses au cours des siècles qui nous séparent de l’Antiquité.  Signalons quelques étapes importantes:
 
-         les Bogomiles bulgares vers la fin du 11e siècle, qui maintiennent une position typiquement gnostique en ce qui concerne l’Ancien Testament, et attribuent la création du monde à Satan.
-         Les Albigeois, ou Cathares en France à la même époque (ils étaient déjà connus à Orléans en 1017).  Ils pratiquaient un ascétisme très rigide, rejetant le mariage et la sexualité.
-         Jacob Boehme, cordonnier-théosophe allemand ayant vécu à la fin du 16e et au début du 17e siècle, et dont les réflexions mystiques sont difficiles à cerner.  Chez lui, l’Abîme est Dieu, considéré comme Ungrund .  Il écrit, dans son traité “De la triple vie de l’homme”: “Dieu est lui-même l’être des êtres, et nous sommes comme des dieux en lui, par lesquels il se manifeste.”  “Vous n’avez pas besoin de dire: où est Dieu? Écoutez, vous, hommes aveugles, vous vivez en Dieu, et Dieu est en vous; et si vous vivez saintement, dès lors vous êtes vous-même Dieu.  Quelque part où vous jetiez la vue, là est Dieu.”  [41].
-         Le mouvement poétique du Symbolisme, en France au 19e siècle, en particulier Gérard de Nerval et Charles Baudelaire, est considéré par plusieurs penseurs comme fortement influencé par les idées gnostiques[42].  L’idée de l’âme préexistante et de la Réincarnation (comme dans “La Vie Antérieure” de Baudelaire), du parcours initiatique à travers des sphères inexplorées (“El Desdichado”, de Nerval) motivent sans doute un tel jugement.
-         A la fin du 19e siècle, un ensemble de maîtres à penser remettent à l’honneur le Gnosticisme sous forme d’ésotéro-occultisme: Allan Kardec et le spiritisme, Eliphas Lévi et l’occultisme, Helena Blavatsky et la société théosophique, ainsi qu’un ensemble de courants orientalistes[43].  En 1907, Levi Dowling publie son “Évangile Aquarien de Jésus-Christ” qui comprend déjà tous les thèmes du Nouvel Age.  On peut y lire: “Jésus n’a pas toujours été le Christ.  Il a gagné son statut de Christ par une vie pénible (…)  Jésus est le messager venu en chair pour montrer la lumière aux hommes.  Mais dans les temps à venir, l’homme atteindra des hauteurs plus élevées encore, et des lumières plus intenses brilleront.  Et puis, à la fin, une puissante âme maîtresse viendra sur la terre pour éclairer le chemin qui mène jusqu’au trône de l’homme parfait.”[44].
-         Carl Jung, père de la psychologie moderne et de la notion d’inconscient collectif écrit “Les Sept Sermons aux Morts”, suite à une expérience d’ordre psychotique vécue entre 1912 et 1917 (qu’il qualifiera plus tard de “spirituelle): il dira avoir dialogué avec Basilides, un des penseurs gnostiques antiques les plus importants avec Valentinien. Un des symboles récurrents chez Jung est celui du serpent, éveilleur de la conscience qu’il ne faut pas tuer.  On connaît la fascination de Carl Jung pour les écrits gnostiques.  Le codex 1 de Nag Hammadi lui fut même présenté en 1952 par celui qui était entré en sa possession.
 
Signalons enfin l’existence des Mandéens, la seule secte gnostique ayant survécu jusqu’à notre époque.  Elle est composée d’une quarantaine de milliers d’adeptes, vivant au sud de l’Iraq, et pratique deux rites baptismaux: un lavage rituel fréquent au nom de la Vie et de la connaissance de la vie,  auquel s’ajoutent  une onction d’huile et un repas rituel comprenant du pain et une eau sainte; puis un lavage sur le lit de mort.  La figure de Jean Baptiste extrêmement légendarisée joue un rôle central dans la croyance de cette secte, qu’on a dans le passé désignée sous le nom de “Chrétiens de Saint Jean Baptiste”.  Le Mandéisme combine de manière typiquement syncrétiste des éléments bibliques, d’autres matériaux sémitiques, des ingrédients babyloniens tardifs, en particulier astrologiques et le dualisme iranien.

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Re: Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui

Message par Archange le Jeu 11 Déc - 21:16

Le renouveau du Gnosticisme

Or voici que quelque quinze siècles après le crépuscule du Gnosticisme antique, plusieurs gourous du New Age réclament à nouveau cet héritage gnostique, certains de façon voilée, d’autre sans aucune ambiguité.  On n’a cette fois plus affaire à des mouvements isolés, mais à une véritable résurgence du Gnosticisme.  Time Magazine consacre la couverture de son édition du 22 décembre 2003 aux “Évangiles perdus”, et, dans les pages intérieures, publie un article consacrés aux textes gnostiques, opérant le lien avec le film-culte “the Matrix”, à la trame typiquement gnostique, ainsi qu’avec le best-seller “The Da Vinci Code” de Dan Brown.  D’après cet auteur, des textes sacrés ignorés ou rejetés dans l’ombre feraient partie d’une tradition secrète que Léonard de Vinci aurait transmise dans certains de ses dessins.
 
 Dans son best-seller intitulé Going Within et paru en 1989, l’actrice américaine Shirley MacLaine déclare qu’il n’y a rien de neuf dans le New Age, mais que les anciens gnostiques chrétiens opéraient avec la connaissance du New Age.  Et encore: “Ce New Age est le temps où les croyances intuitives de l’Est et la pensée scientifique de l’Ouest pourraient se rencontrer et se rejoindre, tous deux enfin mariés.  Pour moi, ajoute-t-elle, tous les deux sont nécessaires et désirables.”[45]  La revue Gnosis (parue entre 1985 et 1999) présente la secte contemporaine des Séthiens, résurgence d’un groupe du même nom de l’Antiquité tardive.  Elle donne la parole a des néo-gnostiques avérés, tels Stephan Hoeller, qui écrit ceci[46]:
 
Toutes les traditions spirituelles reconnaissent que le monde est imparfait; elles diffèrent les unes des autres seulement sur le point de savoir comment un tel état de choses a pu survenir, et comment y remédier.  Les Gnostiques ont toujours eu leur propres vues là-dessus.  Ils considèrent que le monde n’est pas vicié à cause du péché humain, mais parce qu’il a été créé de manière viciée.  Le Bouddhisme (considéré par de nombreux spécialistes comme le Gnosticisme de l’Asie) a son point de départ dans la reconnaissance que dès le début la vie terrestre est pleine de souffrances.  Les Gnostiques, antiques aussi bien que modernes, sont d’accord avec cette conception. 
 
Et, plus loin, Hoeller ajoute qu’il ne sert à rien de cultiver un sens de la faute, occasionné par le mythe d’Adam et Eve, car une telle attitude n’est pas un remède contre le mal: “Les Messagers de la Lumière reconnus par la tradition gnostique, tels que Jésus, Mani et d’autres, ont toujours été envisagés comme facilitant le salut.  Leur mission salvifique est de rendre la conscience de l’individu capable de faire l’expérience de la gnose”. 
 
 Voici ce qu’on peut lire à l’article “Le réveil du Gnosticisme”  du Dictionnaire des Religions, sous la plume de J. Vernette:
 
L’ésotérisme et les sciences occultes connaissent une vogue étonnante et sont l’objet d’un vif engouement.  Parallèlement, une multitude de groupes et d’écoles surgissent, sous les dénominations les plus diverses.  Ces mouvements florissants monnayent une anthropologie, une cosmologie et une théologie identiques, de facture gnostique.  (…) Chaque mouvement, se sentant détenteur privilégié de la Connaissance absolue, se présente comme la nouvelle religion mondiale pour le Nouvel Age qui vient et qui sonnera le glas du christianisme à la fin de ce millénaire, avec l’arrivée à terme de l’Ere des Poissons et l’entrée dans l’Ere du Verseau.
 
 L’auteur de l’article en question note encore la propension au syncrétisme qui atteint nombre de chrétiens:
 
“Un certain nombre de chrétiens pratiquent la double appartenance: chrétiens et rosi-cruciens, fidèles du christianisme et du spiritisme, adeptes de l’Église et de l’anthroposophie.  Ils conservent le vocabulaire chrétien sur Dieu, Jésus, l’Évangile, l’Église.  Mais ils le vident peu à peu de son sens authentique pour le remplacer par des représentations gnostiques: l’Energie cosmique, l’esprit christique, les “paroles secrètes de Jésus” (…) la fin du monde comme commencement d’un nouveau cycle, la réincarnation et le karma. (…) Le gnostique d’aujourd’hui, comme celui d’hier, est un homme angoissé par sa condition d’ homo viator jeté dans l’existence, particulièrement quand la société est “en manque de sens”.  Il cherche la voie cachée pour échapper au monde, l’illumination salvatrice pour échapper à l’angoisse.  Ces Voies foisonnent en période de crise des sociétés et des Églises.” [47].
 
MacLaine écrit encore dans son livre “Going Within” (p.100) : “Dieu se trouve à l’intérieur, donc nous sommes tous des parcelles de Dieu.  Comme il n’y a pas de séparation, nous sommes tous comme Dieu, et Dieu est en chacun de nous.  (…) Nous sommes litéralement fait de l’énergie de Dieu, par conséquent nous pouvons créer ce que nous voulons dans la vie, car chacun de nous crée ensemble avec l’énergie de Dieu –l’énergie qui fait l’univers lui-même.  D’après Matthew Fox, le Créateur et Rédempteur personnel de la Bible est phallique et sadique, il doit être abandonné et remplacé par le Dieu intérieur[48].  Ce dernier exemple rappelle d’assez près Ialdabaoth, le démiurge des Gnostiques antiques.  Ce qu’écrit MacLaine, outre l’idée gnostique des parcelles de Dieu habitant à l’intérieur  des humains,  illustre un autre aspect de la dotrine gnostique, à savoir l’impersonnalité de Dieu, qui peut être identifié à tous sans jamais se distinguer de la Création. 
 
Dans l’ouvrage populaire A Course in Miracles (que j’aimerais traduire par: “La Cour des Miracles”)  son auteur, Helen Shucman, psychologue clinicienne américaine, rejoint l’Évangile de Thomas, en affirmant que nous sommes les égaux de Christ, étant déjà parfaits en lui. En effet, dans l’Évangile de Thomas, Jésus se dit non pas le maître du disciple, mais plutôt son frère jumeau. Dans l’introduction à son ouvrage, Shucman prétend avoir transcrit une dictée intérieure qu’elle a identifiée comme provenant de Jésus.  Nous avons en quelque sorte affaire à un évangile apocryphe gnostique contemporain, dont le style et même la division en chapitres et versets, cherche à revêtir un caractère sacré de Révélation ultime. Comme dans tous les écrits qui peuvent être assimilés au Nouvel Age, le Jésus historique des Évangiles canoniques, le Jésus de l’Incarnation, est nié, et remplacé par une “conscience christique”, tout à fait intemporelle.  Pour Shucman, le mal et le péché sont une illusion qui nous séparent de notre propre divinité intérieure. Rien de réel ne peut être menacé, et rien d’irréel n’existe. Le parallèle avec la Science Chrétienne est assez frappant: pour cette secte, la matérialité c’est le mal, et le péché, la maladie, la mort sont irréels.  Jésus de Nazareth n’est pas Dieu; seul Christ, en tant que Principe de l’Esprit, est Dieu.  Dieu comme Esprit est Tout en Tous; autrement dit, il n’y a pas de réalité en dehors de l’Esprit. 
 
Vernette[49]  propose de caractériser le but du néo-gnosticisme de la façon suivante:
 
Ce que cherchent à réaliser les nouvelles religions gnostiques, qui se croient toutes indispensables à notre temps, c’est l’expérience directe et immédiate de la Conscience divine et cosmique.  En d’autres termes, offrir à l’homme une expérience intérieure régénérante et divinisante où il se ressouvient et reprend conscience de son Soi, de sa nature et de son origine authentiques.  Dans cette illumination, il se reconnaît en Dieu, il connaît Dieu, il s’apparaît comme émané de Dieu et étranger au monde.  Il est de toute éternité sauvé. Son salut est le fruit d’une (re)connaissance du “moi” comme étincelle du divin, au terme d’une exploration intérieure, et n’a rien à voir avec l’action salvatrice de Jésus selon le Christianisme.
Les traits communs entre gnosticisme antique et moderne
Dans quelle mesure le Gnosticisme de l’Antiquité et la nébuleuse du New Age se rejoignent-ils?  Plus particulièrement, comment se définissent-ils par rapport au Christianisme, dont ils tâchent d’emprunter, d’absorber des éléments tout en s’en détachant radicalement?  En abordant ce thème, je suis conscient de la tentation qu’il y a à vouloir créer des parallèles trop faciles, des amalgames forcés.  Je tâcherai de dégager ce qui me semble être les traits communs les plus saillants du gnosticisme antique et moderne.
 
-         Tous deux sont des courants très larges, des nébuleuses de mouvements comprenant de grandes variations entre eux, mais centrés sur quelques idées, les  principales étant sans doute celles-ci: la connaissance de Dieu est la connaissance de soi-même, celle-ci menant à la prise de conscience de la divinité du soi-même. Cette prise de conscience est en fait le dévoilement d’une condition originelle oubliée, oubli provoqué d’une manière ou d’une autre par la matérialité du monde, dont il convient de se dégager.  La matière indique une limitation de l’être divin, tandis la communion avec une conscience cosmique universelle nécessite l’investissement dans les expériences psychiques-intuitives, voire psychédéliques les plus diverses. La connaissance en question ne doit donc pas être comprise au sens de rationalité, car le domaine de l’expérimental est, pour les Gnostiques, suspect[50].
-         Tous deux sont marqués par un fort syncrétisme, recherchant l’union d’éléments religieux orientaux et occidentaux, pour aboutir à une religion culturellement globalisée.
-          La spiritualisation et l’allégorisation des récits bibliques empruntés par la cause gnostique va de pair avec une tendance très poussée à déhistoriser, à  désincarner.  Christ et Jésus sont deux entités différentes, la première (qui prime sur la seconde) d’ordre spirituel, la seconde purement contingente.  La pensée qui se dégage est dans les deux cas essentiellement mythique et intemporelle.  Elle recherche la divinisation de l’homme en lui proposant de vivre ici-même de manière intemporelle, en dehors de l’histoire, du temps et de ses vicissitudes. 
-         L’irréalité des souffrances de Jésus-Christ selon les courants gnostiques antiques (influencés en cela par le Docétisme) a pour parallèle l’irréalité de la souffrance dans nombre de mouvements apparentés au Nouvel Age (cf A Course in Miracles).  Dans les deux cas il ne s’agit pas de porter sa croix, selon l’injonction du Christ, mais de nier que la souffrance soit autre chose qu’une illusion passagère (seule compte la réalité ultime ).
-         La notion de péché et la nécessité d’un sacrifice expiatoire sont niés. C’est en découvrant la source du mal (notion imposée de l’extérieur soit par le démiurge, soit par le Dieu chrétien) que l’on parvient à s’en libérer.  Toute notion de culpabilité personnelle fait partie du domaine du mal. Éthique et responsabilité personnelles sont avant tout tournés vers soi-même (c’est en quelque sorte Protennoia copulant d’abord avec elle-même, ensuite avec ceux qui l’aiment).  Il s’agit en effet de découvrir Dieu en soi-même, et non en dehors de soi.  A cet égard, Ken Wilber, qui lui-même favorise l’émergence d’une religion globale en phase avec le stade de l’évolution où se trouve l’humanité, écrit que de nombreuses expressions du Nouvel Age mettent l’accent sur l’auto-actualisation qui trop souvent aboutit à un égoïsme magique; ce narcissisme magique est transformé en une mythologie de la transformation du monde qui cache à peine ses visées impérialistes[51].
-         L’anthropologie androgyne des gnostiques de l’antiquité peut être mise en rapport avec l’activisme homosexualiste contemporain, notamment en Amérique du Nord. Dans les deux cas, la différenciation et complémentarité sexuelle est combattue comme un obstacle sur la voie de l’union et de l’unité.  L’influence des conceptions de l’Antiquité grecque sur la sexualité, celles de Socrate et de Platon notamment (pour qui homosexualité et plus particulièrement pédophilie représentaient la forme supérieure de la sexualité) permet d’établir un lien entre les moutures antique et moderne de la pensée gnostique.  (l’unité de l’être brisée dès l’origine par la
-         Paradoxalement, monisme et dualisme vont de pair: certes, tout est un, ou destiné à rejoindre l’un, mais la résistance rencontrée à l’encontre de ce mouvement ascensionnel unificateur est le fait d’un dualisme latent où s’affrontent esprit et matière.
 
Pour ce qui est des adeptes des formes anciennes et modernes de Gnosticisme, il est malaisé de savoir si le New Age est plus populaire qu’élitiste.  Popularisé par les médias, il atteint certainement une couche sociale beaucoup plus large que son ancêtre.  Cependant, il est significatif que sa propagation soit surtout le fait d’une classe d’artistes et d’intellectuels.
 
Divergences apparentes entre le Gnosticisme antique et sa résurgence moderne.
Sur le plan des divergences, on pourrait noter que l’a-cosmisme et l’identification de la matière au mal des Gnostiques antiques semble contredits par le panthéisme dominant du Nouvel Age.  Davantage que la métaphysique des Pré-socratiques – de moins en moins connue à mesure que les études classiques perdent en importance - le Nouvel Age connaît  l’influence du Bouddhisme et d’autres formes orientales de panthéisme[52].  Le néo-gnosticisme contemporain ne reconnaît pas non plus de démiurge assimilé à Yahweh.  Tout comme pour le Bouddhisme, il n’y a pas d’acte de Création, mais un cosmos éternel au sein duquel les êtres sont appelés à transiter selon une ligne ascendante.  Quoiqu’il en soit, on a, du côté du Gnosticisme antique, affaire à une démonisation de la nature, et, du côté du Gnosticisme moderne, à une divinisation de cette même nature.  La cause commune de ces deux vues extrêmes n’est-elle cependant pas la même, à savoir une incertitude au sujet de la différence ontologique qui sépare Dieu de la réalité sensible, et du rapport qui les unit?  Il est impossible aux Gnostiques de l’Antiquité d’imaginer un acte direct de Création par le Dieu suprême, sur la base d’une certaine conception de ce qui est spirituel et ce qui ne l’est pas, ou l’est moins.  Seule une émanation inférieure de la divinité peut être capable (et coupable) d’un tel acte.  Le question du mal et de son origine n’en est pas pour autant résolue, puisqu’on ne peut empêcher d’attribuer le mal à une forme de divinité.  On est inévitablement amené à spéculer pour tenter de déterminer à partir de quel moment le mal (considéré comme degré inférieur d’Etre inchangeable, donc de spiritualité) s’infiltre dans la divinité.  Ce n’est qu’avec le Manichéisme, forme tardive du courant  gnostique, qu’est postulée une séparation originelle radicale entre le domaine du bien, de la lumière, et celui du mal et des ténèbres[53]. Parallèlement, la continuité ontologique entre l’homme et Dieu (qui doit être recouvrée par le biais de l’initiation et de la quête intérieure) nous rapproche du panthéisme cher au Gnosticisme contemporain.  Quant à celui-ci, s’il prend le panthéisme comme point de départ, c’est animé de la même présupposition religieuse selon laquelle Dieu est inconnaissable, sauf à parvenir à s’identifier soi-même avec la divinité par toutes sortes d’expériences psychiques.  Celles-ci ont pour but la perte de l’identité personnelle, des caractéristiques de l’individu, lequel est appelé à se confondre avec le cosmos en tant qu’être inconnaissable divin.  Paradoxalement, il faut donc désapprendre à se connaître soi-même dans son individualité propre, pour se fondre dans le Tout cosmique[54]. Ainsi, la voie descendante du Gnosticisme antique (émanations inférieures de la divinité et chute des étincelles divines dans certains êtres humains) destinée à être progressivement remontée par le biais de la gnose, n’est fondamentalement pas différente de la voie ascendante préconisée par le New Age (remonter vers Dieu à partir d’une descente en soi-même).  La direction est la même, seul diffère le sens dans lequel cette direction est empruntée.  Il est évident qu’à la racine de la théologie émanationiste gnostique se trouve la question non résolue de l’Un et du Multiple dans l’être même de Dieu, question que de son côté la théologie chrétienne trinitaire formule en affirmant l’absolue unité de l’essence divine dans la distinction des trois personnes, sans préjudice de l’unité ou de la diversité.
Conclusion
Le survol de deux mouvements religieux marquant l’un les premiers siècles de notre ère, l’autre notre époque (avec nombre de chaînons entre les deux), ainsi que les traits communs qui les rapprochent, invitent à un questionnement sur l’essence religieuse du Gnosticisme, dont il serait erroné de penser qu’il survient accidentellement à telle ou telle époque de l’histoire humaine.  Bien plutôt, le Gnosticisme, en tant qu’il se pose les questions de fond sur l’origine de l’univers, du mal, sur l’essence et la destinée humaines, tout comme sur de l’être de Dieu et sur le rapport que l’homme entretient avec ce dernier,  ne saurait être considéré comme un mouvement passager de la pensée religieuse.  Sa résurgence contemporaine, au milieu et en dépit de l’explosion des connaissances scientifiques modernes, témoigne de ce que les questions fondamentales qu’il pose, et la similarité des réponses qu’il y apporte, se trouvent au coeur de la réflexion humaine sur l’existence.  On peut donc s’attendre à ce que de nombreuses moutures du Gnosticisme apparaissent dans maints courants de la pensée contemporaine, et voient même le jour dans les époques à venir.  L’une de ces moutures, qui mériterait toute une étude à elle-même, est celle qui pénètre et informe la théologie libérale issue de l’Aufklärung, et prend comme point de départ le Deus absconditus, le dieu caché et inconnaissable kantien, qui ne se manifeste ni dans une Révélation, ni dans l’Incarnation, tandis que la personne de Jésus se trouve dissociée du Christ de la proclamation chrétienne.  A cet égard, les thèses de Wilhelm Bossuet, Richard Reitzenstein, Rudolph Bultmann et ses disciples, semblent continuer la tradition du syncrétisme christo-gnostique, cette fois par le biais de l’amalgame historique opéré entre ces deux religions (le Gnosticisme étant - de manière entre temps démontrée anachronique – supposé avoir été la matrice religieuse du Christianisme primitif[55]).  Hans Jonas a montré la voie pour une telle étude dans le dernier chapitre de son étude “The Gnostic Religion”.  Cet épilogue, intitulé “Gnosticism, Existentialism and Nihilism”, s’attache à montrer les similarités existant entre ces trois courants.  Une étude portant sur la théologie issue des Lumières pourrait par exemple mettre en évidence l’influence des tendances gnostiques sur le rapport entre l’éthique qu’elle propose et l’ontologie qui en forme le support.

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[1] David, 74.
[2] Guirand, 90.
[3] Rudolph, 286.
[4] p. 18.
[5] Guirand, p. 160.
[6] Rudolph, p. 286.
[7] Jonas, p.3.
[8] LaSor & Renwick, p. 484.
[9] Jonas, p. 23.
[10] Adolphe von Harnack et, après lui, les théologiens allemands issus de la Haute Critique, jusqu’à Bultmann et ses disciples, ont supposé que les doctrines gnostiques étaient déjà formées au moment de la rédaction des Évangiles. Le Christianisme primitif  aurait une forte dette à l’égard  du Gnosticisme, qui aurait été “une forme aigue d’Hellénisation du Christianisne” (Jonas, p. 36).  Pour Bultmann, l’évangile selon Jean (qu’il date de la première moitié du second siècle) serait passablement gnostique.  Cette hypothèse repose sur une double faute de datation, largement mise en évidence depuis: bien trop tardive en ce qui concerne l’évangile de Jean, bien trop précoce en ce qui concerne la formation des doctrines gnostiques.  Il est significatif de constater qu’Elaine Pagels, quant à elle, voit dans l’évangile de Jean une réaction contre une tradition thomasine gnostique, interprétation qui repose sur un échafaudage chronologique tout aussi fragile: tout en datant Jean vers la fin du premier siècle, elle émet l’hypothèse d’une tradition thomasine (peut-être même d’une source déjà écrite, source de l’évangile de Thomas) uniquement sur la base de la lecture anti-thomasine –donc anti-gnostique- qu’elle fait de Jean.  Cf Time Magazine, p. 46-47, .
 
[11] Yonge, p. xix.
[12] LaSor & Renwick, p. 485.
[13] The Gnostic Bible, p. 44.
[14] The Other Bible, p. 286.
[15] Borchert, p. 445; The Other Bible, p. 87.
[16] Cf Les Confessions, V, xi, p.102:  “Ils disaient que le Nouveau Testament était falsifié par je ne sais quels imposteurs, qui avaient voulu enter la loi des Juifs sur la foi chrétienne.  Au reste ils n’en pouvaient montrer eux-mêmes aucun exemplaire sans altérations.” Cf  également V, xiv, p.104-105. 
[17] Brun, 1988(2), p.86.
[18] Id, p. 30; Rudolph, p. 61.
[19] LaSor & Renwick, p. 486.
[20] Rudolph, p. 60.
[21] The Other Bible, p.62.
[22] Id., p. 665.
[23] Cf Saint Augustin, Les Confessions, XIII, xxviii, p.344: “Vous avez vu, ô mon Dieu, tout ce que vous aviez créé, et vos oeuvres vous ont paru excellentes.  Nous les voyons, nous  aussi, et elles nous paraissent excellentes”.
[24] Latourette, p. 339, LaSor & Renwick, p. 488.
[25] The Other Bible, p. 53.
[26] Borchert, p. 446.
[27] Jones, p. 37.  Cooper (p. 147) writes about the symbol of the serpent in ancient cosmologies: “The serpent which is visible is only a temporary manifestation of the causal, a-temporal Great Invisible Spirit, master of all natural forces and the vital spirit or principle.  It is the god found in early cosmogonies which, later, gave way to more psychological and spiritual interpretations.”
[28] Borchert, p. 446.
[29] The Other Bible, p. 64.
[30] The Other Bible, p. 589.
[31] Quéré, p. 169-170.
[32] Quéré, p. 182-183.  Il est frappant de constater une anthropologie similaire dans certaines branches du Bouddhisme: en Birmanie, des couvents de femmes pratiquant un ascétisme rigoureux préparent celles-ci au prochain cycle de réincarnation durant lequel elles revivront sous la forme humaine supérieure consistant à être un homme.  Il leur sera alors permis d’approcher certains lieux saints.  En attendant, elles se doivent de servir les moines bouddhistes, puisque la masculinité est considérée comme très sainte.  A l’inverse, un mari se comportant mal vis-à-vis de son épouse risque de revenir sous forme de femme dans une vie ultérieure.  Cf  “The Forgotten daughters of Buddhah”, Marie-Claire, Jul. 2002 p.17-23.
[33] p. 32-33.
[34] Yamauchi, p. 417; Latourette, p. 339.
[35] LaSor & Renwick, p. 490.  Le choix de l’Évangile selon Luc par Marcion repose sur le fait que son auteur n’était pas juif, donc, selon Marcion, plus éloigné de l’Ancien Testament que les autres évangélistes.  On peut cependant douter si cette motivation tient la route en constatant l’importance que Luc attache au Temple de Jérusalem, où débute et se termine son Évangile.
[36] Sourate 4, verset 157.
[37] Rudolph, p. 188-189.
[38] Jones, p. 33-34.
[39] 1988(1), p. 28-30.
[40] 1981, p. 26-27
[41] Brun, 1990, p. 160.
[42] Vernette, p. 777; Rushdoony, 2003, p.151.
[43] Vernette, p. 776.
[44] Jones, p. 57.
[45] Jones, p. 15.
[46] 1999:20.
[47] Vernette, p. 776-777.
[48] Jones, p. 59.
[49] p. 779.
[50] Tresmontant, p. 116-117
[51] p. 609.
[52] Une influence directe du Bouddhisme sur le Gnosticisme antique n’a jamais pu être mise en évidence de manière convaincante (LaSor & Renwick, p. 485).  Time Magazine (p. 42) cite Elaine Pagels rapportant la boutade d’un prêtre Zen né aux États-Unis: “Si j’avais eu connaissance de l’évangile de Thomas, je n’aurais pas eu besoin de devenir bouddhiste!”
[53] Cf Jonas, p. 210.
[54] On ne peut s’empêcher ici de remarquer l’opposition radicale qui caractérise le programme de l’Institution de la religion Chrétienne de Jean Calvin par rapport à cette vue dépersonnalisante.  Ce programme, qui concerne justement la connaissance de Dieu et de soi-même soi-même, est exposé comme suit dès la première phrase de l’Institution (p. 50): “Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d’estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties: c’est qu’en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se connaisse”.
[55] On sait que Bultmann s’est intéressé de près à la secte gnostique mandéenne, notamment dans le cadre de son Commentaire sur l’Évangile de Jean, publié en 1941.

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Re: Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui

Message par Archange le Jeu 11 Déc - 21:18

LES GNOSTIQUES


Le gnosticisme est un mouvement philosophico-religieux qui s'est développé aux II et IIIème siècles pour pratiquement disparaître au VIIème siècle. Son environnement est le monde méditerranéen et plus particulièrement dans des petites communautés disséminées en Égypte, Palestine, Syrie.
Il n'y a pas un gnosticisme mais des gnosticismes, disons plutôt des gnostiques qui partagent des croyances et des principes de base.
Tout d'abord la gnose (du grec gnôsis "connaissance"), une quête de la connaissance des mystères de dieu, de l'origine et de la fin des temps. A noter que si les gnostiques sont repérables dans le temps la gnose est intemporelle et n'est pas spécialement attachée à une religion car elle est la propension vers la connaissance de la pensée religieuse. Il est vrai que nous connaissons mieux les gnostiques "chrétiens", surtout parce que l'église chrétienne naissante a bataillé dur pour les éradiquer, les écrits des pères de l'église sont essentiellement négatifs à leur égard, le monde romain était vaste et mêlait nombre de peuples et de croyances et le gnosticisme a fermenté dans d'autres sphères religieuses, malheureusement peu de témoignages subsistes.
Le gnostique n'a pas la foi et ne croit pas en la raison, la gnose répond aux questions cruciales qui le hantent, qui suis-je dans ce monde mauvais, et qui étais-je avant ? Car ce monde est imparfait et cruel, il y a comme un malentendu, une erreur, sur cette terre nous sommes comme des étrangers, elle n'est pas notre vrai patrie. Il n'est pas possible qu'un dieu de bonté en soi responsable. De même le corps est une prison, une enveloppe de souffrance traversée de désirs et de passions dont la manifestation la plus grotesque est la procréation car elle mène à l'emprisonnement d'autres âmes dans cette enveloppe corporelle honnie. Cela explique les comportements des gnostiques en matière de sexualité, effrénée ou contrainte mais sans reproduction. Un dieu a créé l'univers, il est bon mais lointain et inimaginable, son œuvre a été pervertie par le véritable responsable un dieu mauvais (pour beaucoup de gnostiques le dieu des juifs et des chrétiens), le démiurge, Satan, qui a rendu le monde atroce et y a exilé l'homme dans une misérable enveloppe charnelle en le rendant inconscient de sa vraie nature. 
Il n'est pas question de pêché originel mais plutôt d'une réintégration, pour le gnostique il faut quitter ce monde et ce corps débile pour retrouver l'autre monde, dénué de mal, spirituel. Le dieu transcendant n'a aucun pouvoir direct sur le démiurge et ne peut rendre meilleure la vie ici-bas, donc prier dieu dans ce but n'a pas de sens. Le salut viendra de la gnose, de la connaissance de dieu, par un retour sur soi. Un messie (ou maître) viendra pour le gnostique seul l'aider à remonter auprès de dieu. Le maître donne les moyens de se révéler à soi même. 
L'esprit de la gnose ne fut jamais de déclencher une guerre fratricide dans une même religion, ou d'une religion à une autre, mais de les comprendre toutes et de fixer une tradition qui les harmonise. La règle générale de tous les gnostiques était le refus de la procréation ; ceux qui prônaient la continence, l'abolition du mariage, le faisaient dans cette intention ; ceux qui s'adonnaient aux rapports sexuels les rendaient inféconds au moyen de la contraception et de l'avortement. Il croyaient que le démiurge avait dit : "croissez et multipliez" afin de perpétuer le malheur de l'humanité sur terre, et qu'il fallait rompre la chaîne de l'évolution, ramener définitivement les âmes vers le huitième ciel, en s'abstenant de faire des enfants.
Sophia et les femmes gnostiques. Une des originalités les plus séduisantes de la gnose fut l'importance exceptionnelle qu'elle accorda à l'élément féminin en métaphysique et en morale. Pour la plupart des gnostiques, le saint-esprit s'identifie à une femme immatérielle, sœur et épouse de Christos ; l'âme est comme une jeune fille emprisonnée dans le corps de l'homme, les souffrances de Sophia incitent Jésus à la soulager et, à travers elle, à délivrer l'humanité tout entière. Ce féminisme ardent est la différence essentielle de la gnose avec la Kabbale, foncièrement misogyne. La valeur imprégnant de sa féminité la gnose fut Sophia, figure abstraite à laquelle on prêta bientôt une personnification romanesque. On savait qu'elle représentait la sagesse, un éon impalpable, mais on se passionna tant pour elle qu'on en fit une sorte d'Isis christianisée. Presque chaque groupe gnostique avait sa version de ses mésaventures. Le féminisme des gnostiques suscita parmi eux des femmes chefs d'école, ce qui ne se voyait pas ailleurs (Marcellina, Agapé).
Suivant les maîtres les interprétations différent, les mythes ne sont pas identiques. Si le démiurge est le fils de dieu, il est avant tout le fils de Sophia (ou pour d'autres Barbélô), le dernier des éons.
Peu de visionnaires dans le gnosticisme (Valentin, à qui le verbe apparut sous la forme d'un nouveau-né, Marcos, qui vit dans le ciel la Vérité comme une immense femme nue tatouée des lettres de l'alphabet, sont des exceptions), on y détestait les prophètes de la bible qu'on accusait d'être tous inspirés par le mauvais dieu (ce qui expliquait qu'ils annonçaient généralement des catastrophes).
                  
Simon le magicienSaturninBardesane
ValentinMarc le mageMarcion
CarpocrateEpiphaneBasilide
JustinLes OphitesLes Caïnites
Les SéthiensLes BarbélitesLes Pérates
Les ArchontiquesHermès Trismégistes Le manichéisme
                           
           
 
Le salut par la connaissance : la gnose
 Seule la gnose (du grec gnôsis, "connaissance") peut sauver le gnostique, l'élu, le "Vivant", l'"Unique", l'élever au delà du monde terrestre, l'extraire de son enveloppe corporelle pour l'emmener auprès de l'Être suprême. La gnose est comme un pont qui relie l'homme à l'au-delà, au paradis perdu.

La connaissance est entourée de merveilleux, d'une aura magique pour celui qui part à sa recherche. L'esprit de la connaissance, ce n'est pas la foi chrétienne. Le gnostique n'a pas la foi, il n'est pas non plus adepte de la raison. Il n'est aucunement fidèle à l'exemple du Christ sur la croix, qui a souffert pour les hommes, selon les catholiques. Ce n'est pas l'imitation du geste messianique qui le sauvera, mais la gnose. Par celle-ci, il redeviendra une pure intelligence, un Noûs (divinité représentant la pensée suprême).

La gnose prend volontiers pour support des livres mystérieux, dits « allogènes » , d'origine lointaine, différente, supérieure aux autres livres. Ce sont des livres écrits par les maîtres d'une part, mais aussi par les entités vénérées dans les sectes. Ainsi, le Livre sacré du Grand Esprit invisible, en usage dans la secte des séthiens, aurait été écrit par Seth, l'un des fils d'Adam en personne, et déposé par lui au sommet d'une montagne.

L'esprit de la gnose répond à un double questionnement : d'une part, savoir qui je suis dans ce monde mauvais, et, d'autre part, savoir qui j'étais avant. Cette question de l'origine du gnostique est cruciale. Le catholique se pose la question de l'avenir, du rachat de la faute et du paradis promis. Le gnostique, lui, cherche à savoir qui il était, et, lorsqu'il le saura, il se demandera qui il sera. L'avant et l'après se mêleront. Il n'y aura plus ni passé, ni avenir, ni présent, et la connaissance assurera l'éternité, qui est un temps aboli. Lisons ces quelques lignes du logion 18 de l'Évangile selon Thomas pour bien comprendre ces concepts : « Les disciples dirent à Jésus : "Dis-nous comment sera notre fin." Jésus dit : "Avez-vous donc découvert le commencement pour que vous cherchiez la fin ? Car là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort'." »

Le repos est assuré pour qui trouve le royaume, qui est avant et après : « Où veux-tu aller, Paul ? » demande l'Archonte, le gardien du septième ciel. « Je veux aller au lieu d'où je suis venu », lui répond Paul (tiré de l'Apocalypse de Paul). Le logion 10 de l'Evangile selon Thomas propose une autre vision, plus métaphorique, voire allégorique : « Jésus a dit : "[...] Vous avez, en effet, cinq arbres dans le Paradis qui ne bougent ni été ni hiver et dont les feuilles ne tombent pas. Celui qui les connaîtra ne goûtera pas de la mort." » Notons au passage que ces cinq arbres ne sont pas étrangers à la tradition manichéenne qui les nomme les « cinq arbres de lumière » . Ce sont en réalité les cinq sens « spirituels » , les cinq sens de l'âme, et se rapportent au Noûs, à la pensée, ou encore à l'intelligence. Ces cinq sens symbolisent la perception, l'intellection, le jugement du « nouvel homme ».

Le gnostique veut «connaître» . Mais que veut-il connaître ? La réponse au pourquoi de l'existence du gnostique, d'une part, mais aussi la réponse à la question de son devenir. Par conséquent, le gnostique connaîtra les mystères de Dieu et l'origine des choses divines. Le visible et l'invisible, l'infiniment petit et l'infiniment grand, la structure du monde et son devenir n'auront plus de secrets pour lui. La phrase de Jésus, dans la Réfutation du Psaume des naassènes (transmis par Hippolyte) résume bien le sens de la gnose : « Je dévoilerai le mystère de la voie sainte, en l'appelant connaissance. »

Cette connaissance n'est pas « intellectuelle » , il ne s'agit pas pour le gnostique de lire la Bible ni de détenir la science du monde d'ici-bas. Cette quête est d'abord bien évidemment celle de la signification des phénomènes humains : pourquoi ont été créés la lumière, les ténèbres, la bonté, la haine, la pureté, l'esclavage, les animaux, etc. Mais cette connaissance est encore ressentie comme une révélation intérieure. Car connaître, c'est aussi se connaître, se re-connaître. L'être s'unit à lui même par la gnose, il se lit comme s'il se voyait dans un miroir que lui tend le divin. On se connaît tel qu'on est connu de Dieu, tel qu'on est réellement en soi. Et, du même coup, on connaît Dieu. De ce fait, l'initié peut entrer dans le royaume de Dieu, au plérôme (mais nous verrons plus loin que ce voyage est semé d'embûches). « La connaissance de l'homme est le commencement de la perfection ; la connaissance de Dieu en est la consommation » (cité par Hippolyte dans Philosophoumena).

On le voit, cette connaissance est, dirions-nous aujourd'hui, une prise de conscience de son moi intérieur et de son identité, une attitude existentielle. Elle peut être aussi une connaissance de soi qui consiste à percevoir au fond de soi les dualismes primordiaux : bien/mal, lumière/ombre, ignorance/savoir, juste/faux, bien-être/mal-être... et à renverser la tournure des choses voulues par le démiurge, le mauvais dieu, qui, rappelons-le, a créé un monde factice, où toute valeur est inversée, détournée de son sens initial. Une connaissance qui, dès que le gnostique la possède, se donne tout entière, d'un seul coup, ou pas du tout.

L'absence de connaissance, l'ignorance, qui caractérise les autres humains, les non-élus, les non-gnostiques, les ramène au rang de "pauvres", selon un terme consacré. Ainsi, le logion 3 de l'Évangile selon Thomas dit: "Quand vous connaîtrez, alors vous serez connus et vous saurez que vous êtes les fils du Père qui est vivant, mais si vous ne connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté." Ne pas connaître, ignorer, c'est être voué à la pauvreté, c'est-à-dire à la mort. Celui qui ne connaît pas a les mains vides. Il peut être riche sur terre, posséder beaucoup, jouir d'une adulation auprès de ses semblables, être en bonne santé mentale et physique. Qu'importe, cela ne suffira jamais à le protéger de la mort, du néant, à lui donner l'immortalité. Seule la gnose donne la vie, même si le séjour sur terre se révèle des plus insoutenables.

Cette idée que l'ignorance et le mal vont de pair existait déjà chez Platon et n'est par conséquent pas neuve, mais elle prend une force dans la doctrine gnostique qui reflète bien l'élitisme de celle-ci. Les auteurs catholiques ont d'ailleurs reproché cet élitisme, eux qui voyaient dans la figure du Christ le seul "élu" de Dieu : des humains ne pouvaient avoir ce privilège au même titre que l'envoyé de Dieu.

Toutes sortes de termes symbolisent chez les gnostiques le passage de l'état d'humain emprisonné à celui de connaissant. Tout d'abord, et le mot revient très fréquemment, il faut "réveiller" le gnostique qui dort dans son enveloppe terrestre. C'est le premier pas vers la connaissance. Connaître, c'est passer du stade du mort à celui du vivant. Et être vivant, c'est ressentir la joie de vivre, être libéré des jougs terrestres, des maux quotidiens.

La connaissance, si elle est, pour certains gnostiques, la conséquence d'une révélation intérieure, s'acquiert pour d'autres - les deux sont d'ailleurs compatibles - par le truchement d'un maître ou d'un messie. Le maître donne les moyens de se révéler à soi-même.

On le sait, les gnostiques vivaient rassemblés en sectes isolées, recluses, ayant de temps en temps des contacts avec les autres sectes. Parmi eux, un « révélateur » , un maître à penser était chargé de révéler les mystères de Dieu.

Muni de vérités insoupçonnées, le maître éveillait l'esprit des adeptes et leur permettait l'accès à la connaissance. Ses révélations devaient rester secrètes : en cas de diffusion, elles risquaient d'être détournées de leur caractère élitiste. Pour devenir un adepte, il fallait être pur et n'avoir d'autre but que celui de quérir la gnose.

Dans certaines sectes gnostiques, les disciples devaient passer par plusieurs stades avant de devenir des purs. Les auditeurs, encore ignorants, attendaient de devenir des parfaits, des saints.

Les sectes font preuve de prosélytisme dans leur recrutement. Avec diplomatie, les membres de la secte amènent peu à peu les futurs disciples à s'intéresser aux mystères qui vont leur être confiés. Ces mystères doivent être rendus crédibles à leurs yeux ; alors, enfin, les disciples déjà convaincus seront dirigés vers le savoir divin.

Les recruteurs s'en vont quérir les futurs adeptes sur les routes, sur les places publiques, à l'image des apôtres. Face aux chrétiens, le gnostique se présente d'abord comme son frère, évitant de parler du contenu de sa doctrine. Il joue le rôle du sectaire persécuté, ne comprenant pas pourquoi l'Église s'acharne tant sur des communautés si proches en pensée du christianisme.

Ensuite, lorsque l'interlocuteur semble intéressé, le recruteur lui fait miroiter les vérités auxquelles le chrétien accéderait s'il entrait dans sa communauté. Un peu de magie, un peu de salut, et souvent l'interlocuteur se laisse convaincre. À en croire le récit d'Épiphane de Salamine (Panarion), certaines sectes n'hésitaient pas à envoyer les plus jolies de leurs recrues pour entraîner le passant.

L'accès à la gnose s'accompagne pour un nombre non négligeable de sectes de sacrements spécifiques. Des cérémonies sont organisées, où l'on expose des peintures aux figures symboliques, des bannières colorées, des icônes à l'effigie du maître (ainsi de Simon le Magicien sous les traits de Zeus), etc. Le baptême n'est pas fondamentalement exclu - de nombreuses sectes sont baptistes -, ni l'eucharistie. Les cérémonies s'accompagnent de psalmodies, d'invocations au Dieu suprême, que l'on informe de l'état de gnose dans lequel se trouve enfin l'adepte, pensant ouvrir la voie vers le plérôme.

Dès pierres, signées Abraxas, servent aussi de talismans. Des symboles issus des mystères grecs et orientaux sont en usage, comme le phallus, ou la coupe où l'on boit le breuvage divin, ou encore le livre initiatique... Certaines sectes, tels les ophites, rendent un culte à un animal, le serpent, autour duquel les membres disposent des pains.

Ces rites et sacrements permettent l'accès au salut ; ils préparent à leur manière le retour au royaume du Père. Ils restituent l'union qui existait entre le pneuma sur la terre et son double demeurant là-haut.

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Re: Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui

Message par Archange le Jeu 11 Déc - 21:18

Le contexte
Le gnosticisme s'est essentiellement répandu entre le Ier et le IVème siècle apr. J.-C. dans une vaste région couvrant Byzance (avant que la ville ne devienne la grande Constantinople), Rome (le catholicisme devient religion d'État au début du me siècle, sous l'empereur Constantin, les autres religions deviennent par conséquent hérétiques aux yeux de l'Église, qui cherchera à tout prix à les éliminer), Antioche et Alexandrie.

La diversité ethnique qui compose cette région a favorisé l'éclosion d'une multitude de sectes païennes et chrétiennes, issues de multiples horizons religieux et philosophiques. Les gnostiques furent l'une des principales sectes entre le ne et le ,le siècle, et l'on pense qu'ils auraient pu devenir la première religion de la région s'ils s'étaient regroupés en Église forte.

On sait peu de chose en somme sur les premiers gnostiques, on en connaît les influences juive et grecque, mais on ne sait où naquit vraiment le mouvement gnostique.

Les penseurs du mouvement sont d'abord des errants, qui, à l'instar des apôtres, vont courir les routes de Samarie, de Grèce et de l'Empire romain tout entier. Leurs chemins se croisent avec ceux des apôtres, et il y a fort à parier que la lutte fut âpre pour gagner la confiance des autochtones.

Simon de Samarie et les premiers fondateurs du gnosticisme sont non seulement des prophètes, mais ils se présentent aussi comme l'incarnation de puissances célestes, ou leurs doublures.

Les successeurs des premiers prophètes gnostiques se disent dépositaires d'un message secret et vont jusqu'à créer des écoles, des communautés. Ils écrivent beaucoup (malheureusement, peu de leurs textes nous sont parvenus, mais on en connaît la portée grâce aux Pères de l'Église) et reproduisent, chacun à sa façon, les mythes gnostiques.

Certains penseurs gnostiques seront titulaires d'une charge au sein de l'Église catholique installée, mais auront maille à partir avec l'autorité religieuse pour cause d'hérésie ou d'incitation à l'hérésie.

Peu à peu, le mouvement gnostique s'étiole, et il ne subsiste que quelques communautés isolées à partir du Vème siècle.

Les textes attribués aux gnostiques sont nombreux. On ne jurerait pas toujours de la crédibilité de leur origine, cependant, les contenus des manuscrits retrouvés à Nag-Hammadi attestent la teneur gnostique de textes plus anciens cités par les Pères de l'Église, qui ont peu raconté sur la vie menée par les gnostiques, s'attachant plutôt à critiquer la doctrine, ce que l'on peut concevoir dans une époque de construction de l'Église.

 
Le démiurge
Le démiurge est fils de Dieu, bien entendu, mais il est plus directement le fils de Sophia, le dernier des éons. Le mythe de Sophia est l'un des mythes gnostiques les plus connus, et il a subi de nombreuses transformations au cours de ses multiples réécritures. On en trouve trace dans l'Hypostase des Archontes, la Pistis Sophia, dans des écrits hermético-gnostiques comme le Poïmandrès...). Il existe d'autres mythes de la création du monde par le démiurge, Sophia est alors Barbélô ou une autre divinité, mais le démiurge est toujours situé au dernier rang des éons.

Sophia voulut un jour voir l'Éternel, ou imiter le Suprême en son pouvoir créatif. Pour cela, elle se sépara de son partenaire masculin, Limite - ou la Croix (rappelons que les éons vont toujours par couple). Mais son entreprise échoua. Elle chuta du plérôme, éblouie par la Lumière. Cependant, une parcelle du Désir suprême est parvenue à la mettre enceinte, et elle engendra un être monstrueux, à visage de lion et au corps de serpent, un être fou d'orgueil, malicieux, vil : le démiurge.

Le démiurge dut à sa mère de lui avoir tout de même légué une parcelle d'intelligence. Prise de honte, Sophia recouvrit sa création d'un voile pour la cacher, voile qui symbolisait la limite du monde matériel. Le voile représente le ciel étoilé perceptible par le mortel.

Dans une autre version, c'est Limite, le partenaire de Sophia dans le plérôme, qui réalise cette séparation, en installant une « frontière » . Dans une autre version encore, Dieu réagit aussitôt à l' « erreur » de Sophia en séparant le monde parfait (le plérôme) du monde d'en dessous.

Le fils de Sophia, le démiurge, qui est diversement appelé Ialdabaôth, ou Sacla, ou encore Sabaoth, se libère assez rapidement du joug maternel et décide de créer le monde et l'homme, à l'image du Dieu puissant.

Pour mener à bien sa création, il façonne d'abord les archontes, qui sont des puissances mauvaises et qui vont l'aider dans sa création. Le démiurge est lui-même nommé l'Archonte ou le Premier Archonte, c'est-à-dire le chef des archontes.

Certains textes gnostiques précisent le nombre de ces archontes. Ils sont d'abord divisés en deux groupes : d'une part, douze puissances correspondant aux signes du Zodiaque ; d'autre part, sept planètes visibles unies à cinq puissances célestes. À ces groupes viennent s'associer un certain nombre d'anges ou archanges. L'ensemble se chiffre à environ trois cent soixante ou trois cent soixante-cinq (selon certains) « souverains » qui règnent aux côtés du démiurge.

Toutes ces entités sont assemblées en une hiérarchie complexe, et le tout symbolise le temps que dure une année, fixant par là l'unité du monde d'ici-bas.



L'homme
Aidé des archontes, le démiurge façonne ensuite Adam, le premier homme: «Faisons un Homme, à l'image de Dieu et à notre image, afin que son image nous serve de lumière!» s'exclame le démiurge. L'homme, nous dit un texte gnostique anonyme, est un conglomérat de plusieurs éléments : «Nous avons pris du ciel une parcelle ; nous l'avons mêlée et fondue avec une parcelle de la terre et nous avons fabriqué l'homme.»

Mais cette créature, pourtant fabriquée à l'image du Dieu supérieur, est pour le moins boiteuse, imparfaite. Elle n'a pas encore de corps, ni de parole, ni de vie. Elle est une chose étrange, posée là sur la terre, sous les regards des archontes étonnés et déçus. Cette créature est sans esprit, sans substance, elle n'est qu'un «prototype» .

Sophia, qui veut se venger de son fils, lui conseille alors d'insuffler dans cette créature le peu d'intelligence qu'elle même lui avait transmise (c'est à Dieu que revient cette ruse, selon certaines autres sources). Le démiurge s'exécute aussitôt.

Malheureusement pour lui, l'homme est devenu intelligent, et lui-même, l'Archonte, vient de perdre ce qu'il avait de plus précieux en lui. Maintenant, l'homme lui est supérieur. Ce renversement de statut ne peut le satisfaire. Alors, pour se venger, le démiurge emprisonne l'âme de l'homme dans une enveloppe dont il ne pourra s'échapper : c'est le corps. Cette vengeance a une autre raison : l'Archonte s'est aperçu que l'homme est profondément bon et se rapproche du Dieu des origines.

L'un des théoriciens gnostiques, Saturnin, affirme que les démiurges ont fabriqué l'homme sur une sorte d'intuition qu'ils eurent de son existence formelle. Dieu, pris de pitié devant cet être glaiseux, juché sur deux jambes fines et fragiles, lui insuffla la vie et la parole. Le mythe de la chute se transforme chez un autre auteur, Basilide. Les ténèbres ont un jour volé à la lumière le miroir qui les reflétaient, inversant le dualisme premier du jour et de la nuit, de la lumière et de la pénombre, du bien et du mal. Par la gnose, le gnostique pourra retrouver la vraie lumière, la vraie "valeur" des choses.

Le corps de l'homme, les archontes vont le façonner de tous matériaux. Les substances essentielles qui composent ce corps sont la terre, l'eau, le vent et le feu. Ils vont lui insuffler le désir, le plaisir, la douleur, la peur, bref, tout ce qui peut blesser indirectement l'âme.

Le démiurge et les archontes n'ont de cesse d'entraver la destinée de l'homme. Déluges et cataclysmes divers sont déclenchés pour faire souffrir le Parfait dans sa prison terrestre. La Bible regorge d'événements dramatiques qui confrontent l'homme face à son destin, et les gnostiques y puisent matière à leur argumentation à l'encontre du Dieu des juifs.

Afin de le perdre définitivement, les archontes et leur chef imaginent le sexe et la sexualité comme arme de soumission. Ève est créée après Adam. Mais le Dieu d'En Haut envoie le Sauveur auprès d'Adam et Ève afin de leur faire connaître les mystères de leur origine. Le Sauveur vient sous la forme d'un serpent, le fameux serpent de la connaissance de la Genèse. Mais, selon la Bible, décriée par les gnostiques, Ialdabaôth intervient et punit Adam et Ève en leur interdisant l'accès à la connaissance de Dieu. On le comprend, ce mythe donne un prétexte à la quête de la gnose qui obsède tant les gnostiques.

L'Archonte désunit ensuite les deux êtres primitifs, parfaits initialement, et en fait deux êtres angoissés, impurs, délaissés, et en perpétuelle quête de leur salut.

Le Mal achève son oeuvre maudite par la procréation, inévitable car issue du désir. L'homme et la femme s'unissent, enclenchant l'incessante ronde des naissances. Les générations engendrent les générations, et cela ne s'arrêtera jamais. Le sexe est irrémédiablement lié à la pérennité de l'humanité, et la cause de l'emprisonnement de l'âme sur cette terre.

Le mythe de Sophia, de la chute, de l'accident initial dit, pour le gnostique, toute sa souffrance existentielle et sa certitude d'être tombé là par erreur, par l'effet d'une machination. Adam, nous dit ce mythe, n'est pas responsable de la faute originelle : le Dieu de la Genèse, le grand manipulateur de l'Ancien Testament, est le seul à mettre en cause. Les maîtres du gnosticisme vont se pencher avec résolution sur les récits fondateurs du christianisme afin de démontrer, textes à l'appui, qu'ils ont vu juste.

Pour l'homme et la femme les archontes créent le temps, l'espace et le destin, qui sont à l'origine des injustices, des misères, des obscurantismes du monde... Seule la conquête de la gnose assurera l'éternité, là où règne l'intemporel.

Le temps qui régente la vie est fausseté, duperie, il aliène l'homme. Il est l'illustration de la fatalité. Il éloigne le gnostique du vrai Dieu, et celui-ci aspire à le quitter. Le gnostique ne croit pas à l'histoire, et il sait bien que la continuité du temps est liée à la procréation, qu'il proscrit, car procréer, c'est faire durer la duperie du monde mauvais. L'initié est hors du temps : « Vous êtes immortels dès le principe » , déclare Valentin à ses initiés (cité par Clément d'Alexandrie).

Un mot de la différence qui peut exister entre les conceptions gnostique, chrétienne et grecque du temps. Pour schématiser, on peut dire que le temps est circulaire pour le Grec - le stoïcien qui pense qu'un événement s'est déjà joué dans le passé, se joue au présent et se jouera encore dans le futur, ce qui revient à dire que le monde ne s'arrêtera jamais. Il est linéaire pour le chrétien, qui conçoit la marche de l'histoire comme l'attente de la venue du Christ, le temps est en devenir, de la création vers le jugement dernier. En revanche, le temps est nul, inexistant pour le gnostique, il est un présent éternel. Il n'y a pas de fin du monde, seulement l'accession au monde supérieur. En cela, on a pu rapprocher le gnosticisme de l'existentialisme, pour qui seul compte le présent.
En revanche, le gnostique (certaines sectes, ou le manichéisme, par exemple) croit en la réincarnation des âmes dans de nouveaux corps. Le corps renaît à plusieurs reprises, et cela jusqu'à la révélation, qui séparera âme et corps, l'âme devant retourner au ciel.

Encore un dernier mot sur l'opposition entre le Dieu bon et le dieu mauvais et la création de l'homme. Cette conception n'est pas exclusivement gnostique, puisque déjà les philosophes grecs, notamment Platon, dans le Timée, concevaient l'existence d'une dualité et pensaient que le moi n'est pas de ce monde, qu'un accident s'est déroulé dans la création et que l'homme a échoué sur la terre. En revanche, certains gnostiques, comme Cérinthe (fin du te`-début du ne siècle), prétendent que le Dieu créateur ignorait l'existence du Dieu ineffable.

À noter que l'ensemble des théories dualistes gnostiques oscillent entre un dualisme radical et un dualisme plus souple.

La Paraphrase de Sem, écrit séthien, propose une vision plutôt radicale, opposant à l'origine la Lumière aux Ténèbres.

Pour se défaire de l'illusion, le chemin à parcourir est long et semé d'embûches.

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Re: Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui

Message par Archange le Jeu 11 Déc - 21:19

Le plérôme et les éons : le royaume du Père
Ce qui est intéressant dans la conception gnostique de Dieu et de la gnose, c'est qu'elle va plus loin que la conception « transcendante » d'un Dieu tout-puissant, sorte de supra-intelligence régnant sur l'univers, car, paradoxalement, Dieu et la quête de Dieu sont inhérents au devenir du gnostique. C'est au fond de lui-même, dans la mesure où il l'a (re)trouvé grâce à un retour sur soi, à un repli vers l'intérieur de soi-même, à un retour aux origines de l'être, que la gnose se découvre.

Dieu, qui est aussi métaphoriquement appelé le Royaume, est par conséquent à l'intérieur comme à l'extérieur de l'élu gnostique. Ce dernier est d'ailleurs aussi en lui comme dans son royaume : « [...] le Royaume est à l'intérieur de vous et il est à l'extérieur de vous » (logion 3 de l'Évangile selon Thomas). Si le gnostique part en quête du Dieu transcendant, le « simple » mortel ne doit et ne peut pas connaître Celui qui est.

Ce royaume est hors du Temps et hors de l'Espace : « [...] Le royaume du Père est répandu sur la terre, et les hommes ne le voient pas » (logion 113 de l'Évangile selon Thomas).

Ce royaume, ou ce monde céleste, est fréquemment nommé plérôme (« plénitude » , en grec). Il est composé d'êtres supérieurs, appelés éons (du grec aiôn, éternité). Plus que des êtres, ce sont des émanations divines qui fonctionnent par paires esprit et foi, éloge et prudence, lumière et sagesse... Les éons, ce sont aussi des âges, des moments, des unités de l'univers qui se déploient dans le temps et dans l'espace (ligne, volume, instant, jour...). En chacun des éons s'enroulent des cieux, des cercles, à l'image du plérôme lui-même, et qui en sont des sous-ensembles.

Une multitude de cercles hiérarchisent le plérôme. En haut, il y a le Père, bien entendu, mais il y a aussi les éons - dans le Traité tripartite, il est dit que des hommes habitent aussi le cercle d'en haut, et que ces hommes sont là depuis plus longtemps. Ce sont les saints esprits, les doubles des humains sur la terre, leur âme en attente, qui souffrent de cette plaie due à la séparation d'avec leur double terrestre.

En bas, il y a les humains et, entre les deux, toutes sortes d'éons aux pouvoirs plus ou moins importants. Cette conception céleste, soit dit en passant, rejoint largement celle qu'avaient les Grecs et les Romains concernant l'univers.

Vraisemblablement, cette vision des différentes strates circulaires qui composent le ciel s'explique par le fait que le Grec, le Romain, le gnostique ont intuitivement l'impression que, très loin dans le ciel, les astres et les planètes doivent se combiner entre elles en rondes figées, et que l'Être suprême est caché quelque part au-dessus de nos têtes dans cet amas immense de matières inconnues. Cependant, si les Grecs attribuent un pouvoir aux astres, les gnostiques ne voient dans leur pérégrination qu'une fatalité de plus. Ces corps célestes sont mauvais, néfastes, ils présideraient au destin de l'homme, mais selon quelque mauvaise volonté, insufflée par un dieu raté, mauvais, déchu, le démiurge. Ces astres, ces "sphères" empêchent l'âme de pérégriner vers le Dieu caché.

Le Dieu caché n'a pu cependant empêcher qu'un démiurge crée le monde et exclue l'homme du monde d'en haut.
 

 
 

Simon le magicien est associe à Pierre en fonction de la règle de syzygie (syzygie=couple de réalité complémentaire, le ciel et la terre, le soleil et la lune). 
Simon (l'hestôs=l'immuable) était partout accompagné d'une prostitué Hélène, qu'il présentait comme la première pensée (l'Ennoia) de dieu. Le culte d'Hélène était la partie sublime de la gnose simonienne. Toutes les religions sont remplies de mégalomanes qui se prennent pour dieu ou pour l'envoyé de dieu : rien de plus banal, en somme, et cela ne distingue pas Simon des autres. Mais qu'il ait eu l'idée sans précédent de faire de la première pensée de dieu un principe féminin (alors que le dieu de la genèse crée d'abord l'univers et l'homme), de montrer ce principe aboutissant à un bordel phénicien (tandis qu'Athéna sortie de la tête de Zeus restait une vierge incorruptible), était d'une audace inouïe aussi bien devant les païens que devant les chrétiens. Simon fonde ainsi le féminisme révolutionnaire et la théologie érotique de la gnose.
 
Carpocrate
Carpocrate et son fils Épiphane, mort à dix-sept ans mais particulièrement doué pour son jeune âge, ont marqué le gnosticisme du IIèmè siècle apr. J.-C.

Les sectes carpocratiennes, qui ont immédiatement éclos, sont contemporaines de Basilide et de Valentin. La postérité peut avoir accès à leur enseignement grâce aux témoignages de saint Irénée et, plus tard, d'Eusèbe de Césarée. Carpocrate, philosophe grec gnostique, a enseigné à Alexandrie au début de ce Ier siècle. Ses théories sont d'abord influencées par Platon, avec qui il admet l'existence de Dieu, des Idées et des génies. Plus tard, il est amené au christianisme et remodèle sa doctrine.

Selon lui, le monde est séparé du divin. Il a été créé par des anges qui ont été déchus de leur pureté primitive. Les hommes vivent séparés les uns des autres par des mauvais principes, comme la propriété, le mariage, etc., qu'il faut à tout prix combattre. Le salut n'est possible que parla gnose.

À l'encontre des lois mauvaises qui régissent le monde, qui ne sont pas les vraies lois, les carpocratiens versent dans l'immoralisme, selon les auteurs chrétiens. Ils revendiquent le droit à la révolte par le choix d'une existence « versée » dans les plaisirs. « L'âme doit avoir tout éprouvé avant la mort » , disent-ils aussi, attribuant au plaisir un caractère d'obligation pour qui, veut s'élever et quitter ce monde.

Évacuer le mal en l'expérimentant, oui, mais jusqu'où sont allés les carpocratiens ? Les auteurs chrétiens ont laissé entendre qu'ils pratiquaient facilement l'avortement et qu'ils vivaient dans l'orgie permanente... Pourquoi former des couples ? Pourquoi ne pas partager ce que Dieu a créé ? demandent les carpocratiens.

Les couples sont libres et interchangeables, conception qui paraît étonnante en ce début de l'ère chrétienne, et qui ressemble étrangement aux théories contemporaines sur la liberté sexuelle.

Les femmes et les biens pour tous : Dieu a créé le plaisir d'amour également pour tous les hommes [...]. Aussi la parole qui dit: "Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain", est-elle une parole absurde.

Comment ce même Dieu qui a donné à l'homme le désir le lui reprendrait-Il ensuite ? Mais la plus absurde de toutes les lois du monde est encore celle qui ose dire : "Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain", car c'est renier la communauté et se résoudre à la séparation''. Inutile de préciser que les femmes eurent une place de choix dans les communautés carpocratiennes !

Carpocrate était assez versé dans la métempsycose et la transmigration des âmes.

 
Saturnin

De la vie de Saturnin, on sait peu de chose, si ce n'est qu'il vécut à Antioche, ville de Syrie qui devint le point de rencontre entre l'Orient et l'hellénisme. Là, Saturnin fonda une école à orientation gnostique.

La doctrine de Saturnin s'attache à expliquer la création de l'homme et sa condition négative sur terre. À l'origine, il y a Dieu, qui est inconnu, et qui donna vie aux anges et aux archanges. Sept d'entre eux, représentés par les sept planètes, astres animés de vie considérés comme négatifs, eurent un jour une vision, celle d'un être vivant, nouveau, ni ange ni archange, qui pourrait devenir leur oeuvre par-devers Dieu. Ils fabriquèrent l'homme. Cependant, ils ne possédaient pas autant de pouvoir que le Supérieur, aussi leur création fut imparfaite. Alors Dieu, qui eut pitié de cette engeance ratée, décida de lui insuffler l'étincelle de vie. Ce qu'il fit. Malheureusement, étant imparfait, l'homme ne pouvait espérer atteindre l'éternité. Sa faible condition l'obligeait à une courte existence. Seule l'étincelle qui brûle au fond de lui le relie au Dieu inconnu.


Épiphane

Épiphane, le fils de Carpocrate, reprend les théories du père et les complète avec intelligence. Cet adolescent précoce fut le véritable objet d'un culte dans son île grecque de Céphalonie (on lui dédia un temple). Il est comparé par Jacques Lacarrière à un «Rimbaud gnostique» : «adolescent au savoir encyclopédique et au génie précoce». Épiphane - à ne pas confondre avec Épiphane de Salamine - est l'auteur d'un seul livre : Sur la justice, dont un long passage est cité par Clément d'Alexandrie.

Ses influences sont platonicienne et gnostique. Pour Épiphane, l'homme a droit à l'égalité et aux biens voulus par Dieu. Malheureusement, les lois du monde l'en empêchent. Il faut s'insurger. « C'est du jour où la communauté n'a plus été comprise au sens d'égalité et a été déformée par la Loi qu'elle a produit le voleur qui vole bêtes et fruits. Dieu ayant tout créé pour la jouissance commune de l'homme, il a réuni l'homme et la femme pour un commerce commun et il a accouplé pareillement tous les êtres vivants pour manifester sa justice comme la communauté dans l'égalité » (Clément d'Alexandrie, Stromates, 111, 2, 3 et 9).

On l'aura compris, Dieu a donné tout à chacun sur cette terre. Ainsi est l'œuvre de la bonté divine.


Marc le Mage

Marc le Mage est un passionné de numérologie, et s'est fait remarquer par sa volonté de réintroduire la notion de sacrements dans la voie du salut. Saint Irénée, qui l'a fait connaître, le fait passer pour un faiseur de miracles, un autre thaumaturge, comme son prédécesseur Simon  - un faiseur de miracles aux yeux de ceux qui n'ont jamais de bon sens ou qui l'ont perdu (Contre les hérésies). Selon l'hérésiologue, le maître gnostique duperait les femmes de la haute société, dont il abuserait par la suite...


Bardesane d'Édesse

Il est d'abord valentinien, puis se retourne très vite contre ses origines et forge sa propre doctrine teintée de « dualisme cosmique » .


Justin

Au milieu du 2ème siècle, Justin fait figure d'original. Passionné par les mythologies grecque et hébraïque, il tente d'en faire la synthèse dans une oeuvre toute cosmogonique, le Livre de Baruch. Le désir amoureux en est le sujet central : l'homme est condamné à en souffrir toute sa vie.

À l'origine, il y a le Tout. Ce Tout est composé du Bon, qui est le Père, ou Élohim, et d'un principe féminin, appelé Éden, qui est moitié serpent, moitié sexe. De l'union d'Élohim et d'Éden naissent douze anges masculins (dont Baruch, qui est le Messie) et douze anges féminins. De cette union naissent aussi deux autres entités : l'homme, qui est issu de la moitié supérieure d'Éden, et le règne animal, de sa moitié inférieure.

Élohim décide un jour de quitter Éden pour aller rejoindre le Dieu bon et ineffable. Vexée, Éden veut se venger. Elle répand l'adultère parmi les humains et envoie le serpent tourmenter l'Esprit qu'Élohim a greffé en l'homme. Cette double mauvaise action crée du désordre dans les rapports amoureux entre les humains. Il faut attendre la venue de Baruch le Messie pour que l'homme soit sauvé.

Le démiurge de Justin n'est pas foncièrement mauvais, il agit de manière aveugle, et il est ignorant de ses actes. II « n'est doué ni de la prescience, ni de la science, ni de la vue » (cité par Hippolyte).
 
Marcion
 Docteur hétérodoxe chrétien du 1er siècle (v. 85-v. 160), Marcion est à rapprocher du gnosticisme par ses conceptions. Il est l'un des penseurs les plus favorables à la constitution d'une Église. Il ne s'en priva pas, puisqu'il en fonda une, voire plusieurs, hiérarchisées, entrant en concurrence directe avec la chrétienté de l'époque et provoquant un véritable schisme en son sein. Il fut vite considéré comme hérétique et combattu.

Marcion aurait eu des milliers de disciples. On trouve des traces du marcionisme en Syrie au Vème siècle apr. J.-C., et de nombreuses Églises marcionites se répandirent pendant plusieurs siècles en Mésopotamie, en Perse et en Arabie.

Originaire de la ville de Sinope, située au bord de la mer Noire, Marcion exerça les activités d'armateur, d'homme d'affaires et de voyageur. On le dit fortuné. Il appartient à la même génération que les disciples de Simon le Magicien. Son père fut évêque de la communauté chrétienne de Sinope (aux premiers temps de l'ère chrétienne, les prêtres et les évêques pouvaient se marier).

C'est à travers les écrits de ses adversaires, notamment ceux de Tertullien (Adversus Marcionem), que nous connaissons sa doctrine.

Marcion est un docte savant. Il possède une solide connaissance de la Bible et des Évangiles. Il est chrétien mais est très vite excommunié (en 144, par son propre père, dit-on !).

C'est à lui que l'on doit les termes d'Ancien et de Nouveau Testament. Contrairement aux premiers gnostiques, qui sont un peu « magiciens », Marcion est un rationnel, un théologien, qui défend sa doctrine d'une façon pointue et documentée.

Avec ses Antithèses, Marcion aborde la question du dualisme, auquel il croit fermement, et rejoint la position gnostique concernant le Dieu de la Bible. Opposé au Dieu de l'Ancien Testament, celui des Évangiles se révèle en Jésus, son fils. La Bible n'a pour Marcion rien d'allégorique, elle raconte tout simplement la véritable histoire d'un Dieu tyrannique et injuste, responsable de la dérive du monde.

A l'encontre des autres chrétiens, Marcion opte pour un christianisme antisémite et purement grec, un christianisme qu'il dit «primitif». À Rome, où il vit, nombreuses sont les persécutions de juifs, qui en appellent à la révolte (dix mille juifs sont exterminés par l'empereur Trajan). Pour Marcion, le christianisme doit s'adapter au paysage politique (l'Empire romain), et il est impératif de réunir Rome et la chrétienté. Il serait le fondateur du christianisme occidental. Luther a vu en lui le premier « protestant » .

Des écrits évangéliques, Marcion ne conserve que l'Évangile de Luc, dont une version est proposée dans les Antithèses : faciles à lire, à la théologie claire, ces Antithèses jouiront d'un franc succès, comparées aux Évangiles et autres écrits chrétiens qui lui paraissent flous, abstrus et difficiles à lire pour le peuple. Outre l'Évangile de Luc, Marcion tolère dix des Épîtres de Paul, mais expurgées par ses soins. Selon lui, tous les autres écrits ont été rédigés par de mauvais « rapporteurs » des paroles de Jésus, des ignares et des prétentieux. Marcion opte pour une morale rigoureuse. Il faut pratiquer l'ascèse et l'abstinence (le mariage est interdit), et les disciples doivent se préparer à finir en martyrs.

Apelle fut l'un des disciples de Marcion, qui, à l'instar des autres disciples, s'empressa de diffuser le marcionisme dans le monde méditerranéen. En Gaule, à Lyon plus particulièrement, le marcionisme fut combattu par saint Irénée, alors évêque de la ville. On trouve encore des marcionites au Vème siècle.
 
Valentin
Les dates de naissance et de mort de Valentin, haute figure du gnosticisme, aussi bien théologien que philosophe et poète, sont incertaines. On suppose généralement que ce gnostique d'origine égyptienne mourut vers l'an 160 apr. J.-C., et qu'il vécut essentiellement à Rome entre 135 et 160. Auparavant, il vécut à Alexandrie, où l'on pense qu'il devait déjà professer un enseignement de type gnostique. Sur le tard, il faillit devenir évêque. Sa doctrine, qui ne nous était connue - durement critiquée que par les écrits d'Irénée de Lyon et de Tertullien, a été enrichie de nombreux textes valentiniens découverts en 1945 à Nag-Hammadi.

Valentin, qui a le plus enrichi le gnosticisme, s'affirme chrétien, mais il est fortement influencé par les philosophies égyptogrecques et perses. Il se dit héritier d'un enseignement secret que lui aurait révélé l'un des disciples de l'apôtre Paul, un certain Théodas.

La pensée de Valentin est quasi indéchiffrable pour le néophyte, car allégorique. Seuls les hérésiologues Clément d'Alexandrie et Hippolyte de Rome se sont penchés sur les textes valentiniens au contenu abscons et en ont tiré la matière d'une doctrine vivante.

Quelle est-elle, cette doctrine ? Elle est proche de celle de beaucoup d'autres maîtres gnostiques, à cette différence que Valentin récupère à son compte, en le développant, le mythe de Sophia (voulant dire « sagesse » en grec), l'un des principaux mythes fondateurs du gnosticisme.

Valentin est aussi le père du terme « éon », compris comme l'entité suprême, d'une part, et, d'autre part, comme la succession des entités qui lui succèdent, toutes de moins en moins parfaites, au fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'entité première et crue l'on s'approche de la création terrestre.

A l'instar de ses prédécesseurs, Valentin place donc l'éonDieu, le Vrai, le Bon, l'Inexprimable, l'Abîme, ou encore Propâtor, au sommet du plérôme. Ce qui est ensuite remarquable, c'est qu'il organise la succession des éons par paires masculinféminin. Dieu, Lui, est masculin, et l'élément féminin Ennoïa (la Pensée ou le Silence) lui est attaché.

Du couple initial sont issues d'autres générations de couples d'éons, dont le fils Noûs (l'Intelligence), appelé aussi le monogène, qui est associé au féminin Alêthéia ; puis les quatre entités suivantes : Logos (Parole, Discours) et Zôê (la Vie) ; l'Homme et l'Église (Ekklêsia), etc. Ces huit premières entités forment l' Ogdoade.

L'ensemble des entités, en comptant celles qui suivent les huit premières et qui se dénombrent jusqu'au cercle le plus bas, le plus proche de la terre, sont au nombre de trente. Plus elles sont éloignées de l'Inexprimable, moins ces entités sont pures.

Enfin, la dernière entité est celle qui intéresse Valentin. Elle a pour nom Sophia. Nous avons vu plus haut que, selon les termes du mythe, Sophia voulut voir l'Inexprimable, mais que mal lui en prit. Elle se sépara de son partenaire, Limite (Horos), qui la sauva malgré tout de la mort. On sait que le désir de Sophia fut jeté sur la terre et qu'il est à l'origine de la création du monde (variante du démiurge-fils de Sophia), d'un monde imparfait.

L'homme garde tout de même en lui une étincelle qui le lie à Dieu, et qui est soif de connaissance, de sagesse (Sophia).

Valentin reprend aussi à son compte l'existence du Christ, du Messie, envoyé par Dieu pour sauver l'homme. Il classe par ailleurs les humains en catégories distinctes que nous avons déjà vues plus haut, dans la partie correspondant à l'exposé de la doctrine gnostique. En bas, il y a les hyliques, qui sont attachés à la matière et qui n'ont point de salut dans cette vie ; en haut, dans l'air et l'éther, s'élèvent les âmes des psychiques, malheureusement coupées de la Vérité, ignorant les révélations du Christ, quoique chrétiens ; enfin, bien au-delà, auprès de l'Esprit, s'élèvent les pneumatiques, qui sont les élus gnostiques, qui possèdent la gnose.

Valentin a formé des émules qui se sont unis en communautés d'obédience valentinienne. Saint Irénée, qui s'est empressé de semer le doute quant à leur crédibilité, a voulu montrer leur manque de solidarité par ces termes : « Il est impossible de mettre la main sur deux ou trois qui disent la même chose sur le même sujet » (Adversus haereses).

Il existe une hiérarchie dans la classification des adeptes : les niveaux d'enseignement diffèrent à mesure que l'adepte en sait un peu plus sur les mystères de Dieu.

Chez tous les disciples de Valentin, l'attitude envers la vie est la même : pour accéder à la condition supérieure qui permet de retrouver immortalité et vérité, il faut consommer pleinement les plaisirs de la chair et les biens de ce monde. Nul doute que ces communautés appliquèrent ce principe que tout est permis puisque le gnostique est « détaché » du monde. Saint Irénée en parle d'ailleurs en des termes bien peu indulgents : « [...] Aussi les plus parfaits d'entre eux commettent-ils sans honte ce qui est défendu. Ils mangent sans scrupule les nourritures destinées aux idoles. Ils assistent à toutes les fêtes païennes. Beaucoup assistent même à ces combats de bêtes, odieux aux hommes et à Dieu et aux combats singuliers à mort d'homme. D'autres s'adonnent sans réserve aux plaisirs de la chair, disant qu'il faut rendre la chair à la chair et l'esprit à l'esprit. D'autres encore déshonorent secrètement les femmes qu'ils veulent initier. D'autres enlèvent ouvertement et sans scrupule à leur mari la femme dont ils sont tombés amoureux pour en faire leur compagne. D'autres enfin, qui faisaient semblant au début de vivre honorablement avec elle comme avec une sueur, furent démasqués, leur sueur étant devenue enceinte des oeuvres de son frère. Et tout en commettant ces ignominies et ces impiétés, ils nous traitent d'imbéciles et de simples d'esprit, parce que nous nous abstenons de tout cela, par crainte de Dieu. Eux, se proclament les Parfaits, les semences d'élection. Ils prétendent avoir reçu d'en haut une grâce particulière, par suite d'une union ineffable. Et c'est pourquoi ils se doivent de s'appliquer sans trêve au mystère de l'union sexuelle » (à propos de Ptolémée, qui est un émule de Valentin).

La fin de la matière, du monde corporel, de la terre viendra un jour. L'âme du gnostique rejoindra le plérôme, aux côtés du Sauveur, chacun s'unira à un ange jumeau (ou femelle avec mâle, le spirituel valentinien étant la partie femelle). Une ère de repos s'ouvrira. Un feu gigantesque consumera alors la matière, vidant le cosmos d'un mauvais souvenir.

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Re: Origine de la Gnose et ses ramifications aujourd’hui

Message par Archange le Jeu 11 Déc - 21:20

Basilide
Il enseignait entre 120 et 145 environ, à Alexandrie au temps d’Hadrien et d’Antonin le Pieux. Il avait été l’élève, à Antioche, de Ménandre, disciple de Simon le Mage.

En ce 2ème siècle après la venue du Christ, placé sous le signe de l'éclatement du judaïsme et de l'éclosion de nouvelles religions et sectes religieuses, fonder une école revenait à établir le bien-fondé d'une doctrine. C'est ce que fit Basilide, docteur gnostique de la première moitié du IIème siècle, qui ouvrit une école pythagoricienne à Alexandrie, où il professait un gnosticisme particulier. À l'exemple de Pythagore, ses disciples se voyaient imposer un silence de cinq ans, car, dit Basilide, le Silence, qui est Premier, Un, nous aide à combattre l'illusion du monde terrestre...

Sa doctrine, qu'il répandit entre l'Égypte et la Syrie de 120 à 145, on ne la connaît que par les Pères de l'Église Clément d'Alexandrie et Origène. On sait qu'il écrivit aux environs de vingt-quatre livres de commentaires sur les Évangiles et composa même des odes.

Il affirme avoir échafaudé sa doctrine à partir de révélations que lui aurait faites Glaucias, l'un des disciples de l'apôtre Pierre, ou, selon Hippolyte, à partir d'un message livré par Matthias. On retrouve dans cette passation des mystères divins l'idée bien gnostique selon laquelle le disciple est initié par un maître qui possède, lui, la gnose.

Aux origines, il y a Dieu. Là encore, comme c'est le cas pour les auteurs précédents, ce Dieu est entouré de mystère. Il n'est pas visible, il est lointain, on ne peut même concevoir l'espace qui nous sépare de Lui ; Dieu est appelé « Rien », qui n'est pas dicible, qui, en réalité, n'est pas : «Rien, donc, n'existait, ni matière, ni substance, ni êtres sans substance, ni êtres simples, ni êtres composés, ni êtres intelligibles, ni êtres non- intelligibles, ni êtres sensibles, ni êtres non sensibles, ni ange, ni homme, ni dieu, ni absolument aucun des êtres qu'on nomme ou qu'on perçoit par les sens ou l'intelligence.» Vraiment, Dieu est ce qu'on appelle « Rien » : il est « Celui qui n'est pas » .

Trois cent soixante-cinq cieux séparent l'homme de Dieu, qui sont chacun peuplés d'entités. Tout en haut, les entités sont pures ; tout en bas, impures. Un véritable dégradé d'avilissement. Le dernier ciel, le plus touché, abrite l'Archonte, le chef des anges. C'est le dieu des juifs. Il est le créateur de l'homme et du monde, oeuvre imparfaite.

Trois entités supérieures sont engendrées par Dieu le Silence-Rien. Elles ont pour nom le Fils de Dieu, le Pneuma, qui est l'Esprit, l'étincelle divine plongée dans la matière, qui règne sur le huitième ciel, appelé l'Ogdoade, et qui se confond avec Dieu ; enfin, le corps et la terre, qui sont des substances viles.

Le Christ, dont il est dit qu'il est aussi le premier né de Dieu, descend sur la terre pour délivrer les croyants. Sa tâche accomplie, il remontera vers le Père. Le Christ n'est pas un homme comme les autres. Il a endossé une enveloppe humaine pour passer inaperçu au milieu des entités qui règnent dans les nombreux cieux, d'autant que celles des derniers cieux auraient peu apprécié qu'il leur fausse compagnie.

Basilide prétend qu'ensuite le Christ n'a pu souffrir sur la croix. Selon lui, c'est un autre condamné, un certain Simon de Cyrène, qui fut crucifié ce jour-là : «Quant à Jésus, il prit les traits de Simon et, se tenant au bas de la croix, se moqua des archontes» (cité par Irénée, dans Contre les hérésies). Supercherie qui, étonnamment, n'est pas dirigée contre les humains qui ont condamné le Fils de Dieu, mais contre ces anges et archanges qui sont à l'origine du mal sur la terre. Une lutte céleste se joue qui dépasse les contingences humaines.

Les humains qui ont été au courant de la venue du Christ ont pu être sauvés. Ils sont peu nombreux, et Basilide estime leur nombre à deux ou trois pour dix mille !
Lors de leur remontée auprès de Dieu aux côtés du Christ, les âmes des privilégiés, qui se sont séparées de leur corps, doivent proférer toutes sortes d'invocations, paroles magiques, mots de passe secrets...

Dans sa remontée vers Dieu, vers l'Ogdoade où règne l'Esprit, l'âme est aidée par Abraxas pour éviter les pièges tendus par le démiurge sur sa route. Abraxas se confond avec Christos, le principe solaire du salut, Jésus lui-même, et est une sorte de talisman - une pierre gravée (un buste d'homme à tête de coq et aux jambes en forme de serpent) - que l'âme brandit comme protection. Le symbole d'Abraxas eut la vie longue : Catherine de Médicis en personne portait comme talisman une médaille de bronze à l'imitation de la pierre gnostique.

La fin du monde correspond pour Basilide à une remise en ordre du cosmos mis en désordre par les mauvais anges. Un jour, chacun reprendra sa place.

Basilide est un pessimiste et pense que même l'enfant souffre de sa condition. Moralement, il prône une existence à la fois ascétique et libérale, sexuellement parlant. Selon lui, l'homme est guidé par la volonté de se perfectionner, et cet appel à la vertu n'est pas étranger à son salut d'être spirituel.

 
 
Les ophites, ou naassènes

Les ophites, ou naassènes, sont des adorateurs du Serpent, Ophis. La secte est citée par Épiphane de Salamine, et s'est répandue entre le Ier et le IIème siècle apr. J.-C. Des naassènes sont issus d'autres sectes adoratrices du Serpent : les nicolaïtes (disciples de l'évêque Nicolas, au Ier siècle, qui, selon la tradition, aurait été l'un des sept diacres de l'Église de Jérusalem), se référaient à la légende du diacre Nicolaus, qui , parce que les apôtres lui reprochaient son attachement jaloux à sa femme, l'offrit lui-même à un autre afin de montrer qu'il n'était attaché qu'à dieu, les caïnites (de Caïn, aux IIème et IIIème siècles, qui serait le fils d'Ève et de la Puissance supérieure, il serait aussi l'ancêtre d'Esaü, de Judas), les pérates (disciples d'Euphratès, ne siècle), les konkéins (à la doctrine incertaine), etc.

Le serpent est d'une part lié à la connaissance - c'est lui qui initie Adam et Ève -, d'autre part au plaisir - les ophites, à l'instar d'autres sectes vénérant le même animal, restent persuadés que le serpent a défloré Adam et Ève -, et d'autre part à la révolte contre le mauvais dieu de la Genèse, qui l'a empêché de mener à bien son entreprise de révélation des mystères divins auprès du premier homme et de la première femme.

Le mythe du serpent n'est cependant pas nouveau : il existe dans la tradition hébraïque. Il est associé à Jésus par les ophites, qui voient en lui le salut, et un salut possible par le biais de l'orgasme.

C'est ainsi qu'une fraction de la secte des ophites opte pour la licence, tandis qu'une autre lui préfère l'ascétisme. Ces derniers identifient d'ailleurs le serpent à Jésus crucifié sur la croix, le serpent ayant été crucifié par le dieu mauvais après qu'il eut tenté de faire goûter le fruit de la connaissance à Adam et Ève. De cette façon, le serpent protège l'homme et le monde.

Le serpent symbolise aussi le devenir de l'univers : enroulé sur lui-même, il se mord la queue : l'Un va au Tout qui va à l'Un en un cycle éternel.

Le mythe du serpent ne mourra pas : on retrouve un serpent crucifié dans la tradition hermétique et alchimique, et il ne faut pas oublier que le serpent symbolise toujours la médecine et le savoir.
 
Les caïnites
Les agissements des caïnites reflétaient une plus sombre rébellion philosophique. Ils pensaient que la véritable famille de sophia se composait de tous ceux qui dans l'ancien testament s'étaient opposés à Jéhovah ; en conséquence, ils honoraient Caïn, Cham, Esaü, les habitants de Sodome et de Gomorrhe, qu'ils regardaient comme des persécutés du Judaïsme. Ils possédaient l'Evangile de Judas où celui-ci révélait qu'il avait trahi le sauveur parce qu'il savait que l'empire d'Ialdabaoth serait anéanti par sa mort. Les Caïnites se livraient à tous les actes que proscrivaient le Décalogue, afin de manifester qu'ils n'obéissaient pas aux lois de Moïse.
 


Les barbélites

Les barbélites ou barbélognostiques sont adeptes de Barbélo, qui est la mère du (mauvais) créateur du monde.

On doit de les connaître à Épiphane de Salamine, qui, vers 355, aurait adhéré à la secte, entraîné par quelques adeptes féminines peu dénuées de charme comme de scrupules. Il y aurait séjourné peu de temps et en serait ressorti effrayé. Épiphane se serait alors empressé de dénoncer la secte auprès de l'évêque d'Alexandrie. Son intervention entraîna l'arrestation de quatre-vingts d'entre eux et la dissolution de la secte. Celle ci comptait de nombreux membres, ce qui prouve que le gnosticisme attirait du monde en ces temps primitifs du christianisme.

Barbélo, comme Sophia, vit au huitième ciel (le ciel supérieur de l'Ogdoade). Elle est la déesse mère, l'émanation du pneuma, souffle de vie identifié au sperma. Elle dépend du Père. Son fils, Sabaoth (« dieu des armées »), qui gouverne le septième ciel, dépossède sa mère de son pouvoir et crée le monde, qu'il laisse à l'état d'imperfection. Barbélo, afin de "ramener à elle sa puissance disséminée dans les différents êtres", use du subterfuge suivant : elle charme les archontes du plérôme, recueille leur sperme et les dépossède ainsi du pouvoir octroyé par son fils.

Barbélo sauve donc l'humanité en usant de ses charmes. Par conséquent, le rituel des sectes de nature barbélite sera de recueillir le sperme des adeptes de la secte et de l'offrir à la déesse. C'est par ce "sacrifice" que le salut est possible.

En outre, Épiphane précise que l'enfantement est proscrit dans ces sectes, et pour cause, puisque tout est la faute du fils de Barbélo, Sabaoth. Épiphane est allé plus loin dans sa dénonciation (sous toute réserve d'authenticité) : les barbélognostiques auraient été jusqu'à manger les fœtus afin de s'en débarrasser...
 
Les séthiens

La secte des séthiens vénère non pas Seth, le dieu égyptien du Mal et des Ténèbres, mais Seth, le troisième fils d'Adam et Ève (Genèse IV, 25), dont les membres se disent les descendants. La secte est plus vraisemblablement liée à celle des esséniens, les premiers judéo-chrétiens.

Née au IIème siècle apr. J.-C., la secte possède encore quelques adeptes au IVème siècle, en Égypte. Épiphane de Salamine lui a consacré quelques lignes dans son œuvre Panarion, et Plotin, en son temps, s'est heurté à eux.

Selon les séthiens, les hommes ont été dotés par Dieu d'une étincelle d'espoir leur permettant de supporter le monde, qui a été créé par le dieu mauvais, celui de la Genèse, Yahvé. Ce thème reprend celui des autres sectes gnostiques. En revanche, le Messie, qui viendra un jour sauver les hommes, et qui est l'envoyé du Père, se nomme Seth. À la fin des temps, les élus, qui sont appelés les « Fils de la Lumière », ou encore les « allogènes » , retourneront auprès du Dieu inexprimable et s'assoiront aux côtés de quatre entités célestes : Oroisel, Hermozel, Daveithe et Eleleth.

L'œil, qui prend une place de choix dans la symbolique séthienne, représente le sexe féminin.


Les pérates

Les pérates tirent leur nom d'Euphratês ; « pérate » vient du grec péran, signifiant franchir, traverser. Les pérates adorent le serpent et sont proches des ophites : « Si quelqu'un a ses yeux favorisés, il verra, en levant son regard vers le ciel, la belle image du Serpent enroulé au grand commencement du ciel et devenant, pour tous les êtres qui naissent, le principe de tout mouvement » (cité par Hippolyte dans Philosophoumena).

À l'instar d'autres sectes, l'élément sexuel tient une grande place dans leur doctrine. Certains d'être des élus de Dieu, les pérates prétendent connaître la voie par laquelle l'homme est entré dans le monde et celle qui lui permettra d'en sortir.


Les archontiques

La secte, plutôt valentinienne, aurait été fondée par Pierre de Kapharbarucha et dirigée par Eutacte de Satala. Elle est citée par Épiphane de Salamine dans son Panarion.

La secte est antisémite et dualiste. Elle se caractérise aussi par l'absence de sacrements, d'Église, de baptême... L'âme, pour rejoindre l'Ogdoade (au huitième ciel, à l'instar des barbélognostiques), où vit la Mère, doit lutter contre le mauvais dieu, Sabaoth, le maître des sept autres ciels.
 

Hermès Trismégiste- Au temps du gnosticisme, une confrérie si soigneusement cachée qu'on en connaît ni le lieu d'origine ni aucun des membres, a rédigé sous le nom d'Hermès Trismégiste, entre le 2ème et le 4ème siècle, une suite d'œuvres qui propagèrent le mythe hermétique jusqu'à nos jours. Les écrits grecs attribués à Hermès Trismégiste sont de trois sortes : le Corpus hermeticum, réunion de 17 traités ou fragments, dans lesquels Hermès enseigne sa philosophie à son fils Tat, à Asklepios ou au roi Ammon ; le Discours parfait, dont il ne subsiste plus qu'une version latine, l'Asclepius ; et des extraits de l'Anthologion de Stobée. A cela s'ajouteront plus tard de nombreux ouvrages en arabe mis sur le compte d'Hermès Trismégiste, comme le Livre d'Ostathas, exposant la théorie du macrocosme, ou la lettre à la reine Amtounasia sur le Grand Œuvre.
 
Le manichéisme
Le premier héritier de la gnose, le manichéisme, lui fut contemporain et lui survécut plus longtemps ; il y avait encore de nombreuses églises manichéennes au XIème siècle, dans le Turkestan oriental, et au siècle suivant les Cathares en reprirent presque intégralement l'enseignement, qu'ils adaptèrent aux structures de l'occident médiéval. Mani né à Babylone vers 216, commença en 242 sa prédication à Ctésiphon, en Mésopotamie ; il fut crucifié vers 275 à Gundêshâpuhr, au sud-ouest de la perse, sous le roi sassanide Bahrâm Ier, à l'instigation des mages persans jaloux du succès de sa religion. Mani possédait la volonté de synthèse de la gnose : lorsqu'il reçut son "appel" en 241 (c'est-à-dire lorsque l'esprit vivant lui apparut pour lui révéler la "doctrine des trois temps", expliquant le début, le milieu et la fin du monde), il se considéra comme le successeur de Zoroastre, de Bouddha et de Jésus, dont il pourrait seul accorder les dogmes différents. Alors que tous les gnostiques admettaient trois principes : le dieu étranger, le démiurge créateur du monde, et le cosmocrator régnant sur les démons, Mani n'en reconnaissait que deux : la lumière et les ténèbres, ayant précédé l'existence du ciel et de la terre. On parle souvent du manichéisme comme d'un système mettant les bons d'un côté, les méchants de l'autre : c'est là une interprétation fausse de son dogme. Tout le monde est mauvais dans le manichéisme : hommes, animaux, plantes, sites, ont tous été créés avec de la matière ténébreuse. La seule chance de salut est d'entendre un " appel " du messager de la lumière. Il n'y a pas de bons, il n'y a que des "appelé" prenant conscience du tragique de la condition humaine, et sachant expulser d'eux-mêmes les ténèbres, au moyen d'une conduite ascétique comportant l'abstinence de la viande et du vin, le renoncement à la propriété individuelle, le refus du mariage. Deux classes d'initiés : les élus, s'imposant de dures épreuves, menant une vie monacale et les auditeurs ou soldats, pouvant se marier et posséder des biens, mais observant aussi certaines interdictions (ne tuer aucun animal, ne pas se parjurer, etc...) et cinquante jours de jeûne par an.

En dehors du manichéisme, qui en fut une application restreinte, l'esprit de la gnose a subsisté jusqu'à nos jours. Tous les grands philosophes occultes ont été, d'une façon ou d'une autre, les continuateurs des gnostiques, sans en reprendre nécessairement le vocabulaire et les thèmes, sans se préoccuper toujours du plérôme, des éons et du démiurge. Le cours de Cornelius Agrippa à l'université de Pavie, en 1515, roula entièrement sur le Poïmandrès d'Hermès Trismégiste ; Jacob Boehme, Louis-Claude de Saint-Martin, introduisirent dans leur système le culte de Sophia ; Eliphas Lévi reprit l'idée du voyage cosmique de l'âme après la mort, de planète en planète, vers l'absolu divin. Stanislas de Guaita, bien qu'il s'intéressât surtout à la kabbale, écrivit à Péladan : "la science n'est qu'une moitié de la sagesse ; la foi en est une autre moitié. Mais la gnose est la sagesse même, car elle procède des deux". En France Jule Doinel fonda l'église gnostique universelle en l'an 1890. René Guénon, se ralliant à ce mouvement, en novembre 1909 participe à La gnose, "organe officiel de l'église gnostique universelle". 
 






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