L'éternel dilemme de l'opposition matière/esprit

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L'éternel dilemme de l'opposition matière/esprit

Message par Archange le Jeu 8 Mai - 19:53





L'éternel dilemme de l'opposition matière/esprit


L’opposition matière-esprit est-elle pertinente ? Gnose de Princeton et New Age.

par EJD, philosophe



1) Les incohérences du dualisme "esprit-matière"

Durant le chapitre Matérialisme, nous avons considéré comme "allant de soi" qu’il existe deux entités distinctes, "esprit" et "matière". Les philosophes ont fait de sérieuses objections à ce dualisme : si l’esprit est une substance différente de la matière (et du corps), comment expliquer la corrélation entre eux ? Lorsque je décide de bouger ma main, je peux le faire. Cela ne prouve-t-il pas qu’un "bout" de l’esprit est spatial et peut influencer le corps, la matière ? Sinon, comment expliquer cette liaison entre deux "substances" radicalement dissemblables ?

Il sera tentant d’en revenir au matérialisme pur, et de tout réduire à des interactions physiques. Le matérialisme classique affirme que la matière est inerte, dépourvue de vie et de pensée. Comme les cartésiens, il se trouve confronté à des problèmes, par exemple celui de "l’émergence" de la vie (ou de l’intelligence) à partir de particules qui en sont absolument dénuées... Sans oublier l’apparition de la conscience. On attribue évidemment celle-ci à la "complexification" du système cérébral, mais comment expliquer que l’accumulation de corps n’ayant absolument pas une certaine propriété puisse "créer" cette propriété ? Nous reviendrons sur cette question, qui est souvent escamotée par un discours triomphaliste sur les "propriétés émergentes des systèmes" .

Différencier "matière" et "esprit", en faire deux mondes, l’un inerte et aveugle, l’autre doué de vie et de conscience, mène à des dilemmes qui durent depuis plusieurs siècles. Peut-être la question est-elle mal posée ! C’est du moins l’avis d’un des introducteurs de la pensée orientale en occident, Alan Watts, qui fut aussi un des pères de l’Esalen Institute et du mouvement hippie : "Divisez à tort un même processus en deux, oubliez que vous l’avez fait et demandez-vous ensuite pendant des siècles comment les deux parties ont pu se réunir.(...) Le monde n’est pas plus fait de matière que les arbres de bois. Il n’est ni forme ni matière, ces deux mots désignent un processus unique (...). Nous avons complètement oublié que "matière" et "mètre" dérivent tous deux du sanscrit matr- (mesurer) et que l’expression "monde matériel" ne désigne rien d’autre que le monde vu comme mesuré ou mesurable à l’aide d’images abstraites telles que celles des (...) centimètres, grammes, décibels." La solution pourrait consister à récuser dès l’abord l’opposition de l’étendue et de la pensée, ces deux propriétés étant des "attributs" d’une substance infinie. Nous rencontrons ici la grande Tradition moniste , incluant (entre autres) Baruch Spinoza jusqu’aux spéculations New Age en Occident, et la plupart des courants non-dualistes de l’Orient.

Ces philosophes récusent les fondements de l’opposition matérialisme/spiritualisme. Selon eux, la réalité ultime consiste en une substance sous-jacente, incluant pensée et matière en un Tout. Face aux difficultés du réductionnisme classique, certains physiciens s’approchent, avec les nuances qui s’imposent, d’une telle conception . Or il faut bien voir que cette Tradition se sépare tant de l’athéisme classique que des Religions du Livre. Pour les monistes, il n’y a pas d’âme séparée, donc aucun "Jugement" post-mortem et Dieu est en général immanent, confondu avec le monde. Mais ils récusent aussi l’anéantissement de la conscience ; à la mort, celle-ci réintègre le Grand Tout dont elle est issue.

Thèse : "Matière" et "Esprit" sont des catégories verbales, héritage d’une tradition occidentale périmée. Ces mots ne recouvrent pas le Réel. Nous participons d’un champ infini d’énergie qui est aussi conscience, et prend de multiples formes mais ne doit pas être découpé en aspects opposés.

Aujourd’hui cette théorie est l’apanage de la "nouvelle physique", qui prétend que chaque grain de matière est aussi un grain de conscience . Un animisme modernisé émerge : tout est plein d’âme, et c’est la science qui va le démontrer ! s’écrient ces enthousiastes.

Attention ! Ne réagissons pas de façon sarcastique. A en croire Raymond Ruyer, qui fut professeur à la faculté de Nancy et auteur d’un best-seller philosophique (La Gnose de Princeton), dès les années 1960-70 il existait dans les hautes sphères de la technoscience américaine un réseau d’intellectuels élaborant ce genre d’hypothèses . Mouvement discret et qui serait le symptôme du trouble métaphysique que causent les récentes avancées de la science ! D’autant que les ouvrages dans la même ligne de pensée prolifèrent depuis quelques décennies .

Les successeurs de la Gnose de Princeton considèrent que la physique quantique a détruit la notion de localité, tant au niveau matériel que psychique. Il s’agit là d’une spéculation hautement discutable, et qui n’a plus grand chose à voir avec la science. Mais les expériences de NDE et d’OBE suggèrent que la conscience n’est pas située "à l’intérieur" du cerveau. Ne serait-ce pas un indice fort en faveur de la non-localité de notre esprit ? L’univers physique n’est plus un ensemble d’objets séparés ; il s’agit d’un tout en interaction, la moindre particule influençant les autres et réciproquement . Or, cette interaction généralisée ne se retrouve-t-elle pas au niveau psychique ? Considérer son propre esprit comme une île, n’est-ce pas en rester à une image dépassée, atomistique, du réel ? Nous allons voir qu’en déconstruisant peu à peu le dualisme cartésien, c’est l’ensemble de notre rapport au monde qui va être bouleversé !


2) La fin de l’opposition esprit-matière ?


Au premier abord, les concepts d’esprit et de matière ne semblent pas se réduire à des mots, ils se rattachent à l’expérience de chacun d’entre nous. J’ai bien l’expérience immédiate de "quelque chose", sans étendue, qui est ma conscience et, d’autre part, je vois autour de moi un espace avec des objets. La réalité semble scindée en deux ! Qu’y a-t-il de commun entre des émotions, des concepts, bref tout ce qui fait la valeur de notre vie intérieure, et des volumes, des densité, des corps solides, cet ensemble de "choses" qui meublent l’espace extérieur ? Il semble qu’il existe bel et bien un hiatus : les objets ont des propriétés différentes des sujets ! D’un côté il y a des corps aux contours définis se déployant spatialement et perceptibles, de l’autre il y a des vécus subjectifs que l’on ne perçoit jamais par les cinq sens, et que l’on devine "à l’intérieur d’autrui".

Comment puis-je savoir qu’il y a une conscience en l’autre ? Comment être certain qu’un autre être possède une intériorité semblable à la mienne, une subjectivité ?

Dans La controverse de Valladolid , Jean-Claude Carrière nous fait revivre un épisode déterminant de l’histoire des idées. Nous voilà transportés en 1550, peu après la découverte des Amériques. A la suite d’une longue traversée de l’Atlantique à bord d’une caravelle, un couple d’amérindiens captifs a été amené sans ménagements jusque en Espagne. Un groupe de théologiens examinent ces indiens, enchaînés et traités comme des bêtes, pour déterminer si "les sauvages" sont dotés d’une âme ! Bien sûr, les indiens ne manient point la langue de Cervantés, et ils se sentent apeurés, réduits à l’impuissance. Pendant ce temps, nos doctes théologiens observent de l’extérieur les malheureux et essayent de discerner en eux des signes d’intelligence ! Comme les "indigènes" ne se comportent pas tout à fait selon l’étiquette de la cour d’Espagne, ne mangent pas avec des fourchettes, ne bougent pas comme des nobles, ne supportent guère les vêtements etc., ils se trouvent fortement soupçonnés d’être de simples animaux dénués d’âme.

Nous croyons qu’il est évident de "ressentir" qu’un autre être a une vie intérieure, des pensées et des émotions. Mais il s’agit en fait d’un long processus, requérant de nombreuses conditions. Si, comme dans le cas mis en scène par Carrière, le langage et les codes communs viennent à manquer, il s’avère difficile de percevoir la richesse intérieure d’un alter ego. Qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’entités beaucoup plus éloignées de nous ? Comment savoir si elles sont douées d’une intelligence élémentaire, animées par une vie intérieure ?

Cette difficulté nous ramène à notre sujet : les êtres dits inertes ! Rien que pour "observer" l’intelligence chez un frère humain d’une autre civilisation (ou d’un parti politique adverse !), il faut déployer beaucoup d’efforts et supprimer nombre de préjugés ; comment alors arrivera-t-on à découvrir des symptômes de conscience au sein de la matière ?

Il ne s’agit pas de se demander si notre poste de télévision a une vie sentimentale, ni si les fleurs réfléchissent à Kant (elles se faneraient bien plus vite si c’était le cas) ! Mais notons que c’est une particularité occidentale de dénier toute sensibilité, même élémentaire, à la nature et aux objets. Ce parti-pris doit être examiné, car il n’est pas anodin ; au contraire, il comporte des conséquences philosophiques et écologiques majeures. Si tout corps étendu était pourvu simultanément d’une conscience, alors la distinction esprit-matière s’évanouirait. La substance qui compose l’univers serait une "chose" paradoxale faisant l’unité entre la pensée et l’étendue. Mais pour que cette idée fasse sens, il faudrait qu’une forme de conscience existât "à l’intérieur" des particules. On entend par "conscience" non une pensée construite, mais une ébauche de pensée et d’émotion. Hypothèse absurde ? C’est à voir... Qu’est-ce qui me permet d’affirmer que la conscience n’existe que chez les êtres vivants, et plus particulièrement chez les mammifères ?

Nous utilisons trois moyens pour répondre à cette question : la croyance que tout vivant doué de système nerveux possède une forme de conscience ; la communication directe ; l’observation.

On a vu par les expériences de "sortie hors du corps" qu’on peut ne pas faire une équation absolue "système nerveux = conscience". En effet, les OBE et NDE montrent une activité psychique intense "hors" du cerveau, comme si un esprit pouvait fonctionner sans l’appareillage des neurones et autres synapses !

Il est possible de séparer la conscience, momentanément au moins, de son supposé siège cérébral. La conscience résulte-t-elle de la complexification ? Ou bien, est-elle déjà présente partout, constitutive de la matière elle-même ?
Nous allons voir que les deux hypothèses rencontrent des obstacles.Si la conscience apparaît par un brusque saut, à quel moment le situer ?

En général on admet que les mammifères supérieurs possèdent une certaine conscience du monde, même si leur conscience de soi est bien moins développée que chez l’être humain. La conscience perceptive existe chez tous les animaux, insectes compris. Une fourmi perçoit son environnement. Mais pourquoi n’attribuer une certaine conscience qu’aux animaux ? A partir de quel critère affirmera-t-on : cet être ressent du plaisir et de la douleur, et cet autre n’est qu’une machine qui semble ressentir, mais ne possède aucune vie intérieure ? A un bout du spectre, on trouve Descartes qui considérait tout animal comme une machine ; battez votre chien, il aura l’air d’avoir mal, mais il ressent autant de choses qu’une canette de bière ! Il donne des signes mécaniques que vous, vous interprétez comme de la souffrance, et qui servent à indiquer l’état de son organisme. A l’autre extrême, certains ont conjecturé que les plantes "ressentaient" la musique ou d’autres émotions !

Par ces différents chemins, on rejoint la question formulée par Leibniz : à quel moment quelques grains de sable deviennent-ils un tas de sable ? Pour ce philosophe, il n’y a pas de ligne de démarcation : "la nature ne fait pas de saut", tout est continu et la conscience existe déjà de façon diffuse dans chaque entité élémentaire. Ce qui voudrait dire qu’une subparticule est déjà "consciente" !

Raymond Ruyer a cette jolie métaphore : "l’étoffe de l’univers est fait d’endroit et d’envers". L’envers, c’est l’extériorité ; vu de l’extérieur, tout être se présente comme un corps soumis aux lois physiques. Mais se percevant de l’intérieur, de son propre point de vue, chaque sujet est une forme de conscience. Pour autrui, chacun d’entre nous ne peut être qu’un objet apparaissant dans l’espace sous forme de corps, alors que pour-soi nous savons que nous sommes un sujet conscient .

Si une bouilloire possédait, elle aussi, une forme de conscience, il n’est pas dit que nous y accéderions, car nous n’avons pas de "langage" commun avec elle. Le système nerveux ne révèle pas si un être est doué de conscience, mais il dote d’outils d’expression et permet de communiquer avec les êtres cérébrés. En Occident, nous dénions l’âme aux autres formes de vie, celles qui ne peuvent pas communiquer avec nous . En observant de façon purement extérieure un objet, un animal, une particule, impossible de savoir si cette entité a, ou n’a pas, une subjectivité ! Allons plus loin. Certaines particules ne présentent-elles pas des "symptômes" de conscience propre ? Après tout, leur indéterminisme, ne serait-ce pas un autre mot pour la liberté, ou la spontanéité d’individus autonomes ?

Essayons de mieux cerner cette conception, qui semble a priori farfelue. Ruyer a le don d’utiliser des images suggestives. Suivons-le : "Imaginons sur une table (...) les pièces d’un jeu de puzzle. Ces pièces resteront indéfiniment en désordre. Un enfant arrive et s’amuse à les mettre en ordre. Dans ce cas, "l’esprit" (la conscience visuelle plus les connaissances sur le jeu) ordonne la "matière" (...). Les pièces matérielles d’un puzzle ne se mettent pas en ordre d’elles-mêmes (...) Mais la "matière" (en microphysique) s’organise bien d’elle-même, dans un espace et un temps "matriciels", analogues à un schéma de test psychologique par complétion et arrangement selon un sens."

Etre conscient, c’est constater la présence d’autrui. Or tout objet, même infinitésimal, réagit par avance aux mouvements des autres particules. Par cette simple réaction, on peut reconnaître l’ébauche de ce qui, réfléchi en notre cerveau, donnera la "conscience". Ce que Ruyer explique ainsi : "(les particules réagissent) comme si elles étaient, tout à la fois, les pièces de carton du puzzle et les images de ces pièces dans le champ visuel de l’enfant qui les arrange.(...) Normalement, toute matière est déjà esprit en ce sens qu’elle se "voit" elle-même et s’organise elle-même dans son champ de vision." Dans cette perspective, l’organisation cérébrale ne "crée" pas la pensée, elle lui permet de se rendre visible, de se penser elle-même. Ce raisonnement permet la croyance en une certaine manière d’immortalité. En effet, si je suis "totalement présent" et conscient dans chacune des particules de mon cerveau, lorsqu’elles se disperseront je continuerai d’exister d’une certaine façon - c’est la doctrine du physicien Jean Charon, par exemple.

Belle hypothèse ! A croire ces théoriciens, tout est doué de conscience, la conscience existe associée à n’importe quel état d’organisation. En modifiant les échanges au sein d’un organisme, ses diverses propriétés devraient donc changer, sauf une seule, la conscience, puisqu’elle réside en quelque sorte au-delà des propriétés du système. Evidemment, le seul organisme dont nous puissions constater la conscience, c’est notre propre cerveau ! Or nous faisons une expérience gênante : nous "perdons" chaque nuit cette conscience ! Ceci constitue un contre-argument évident : la conscience semble bien la propriété d’un état particulier du cerveau, la veille, et non un constituant des particules élémentaires. De plus, si notre conscience s’efface avec le sommeil, cela constitue un indice sérieux pour penser qu’à la mort elle disparaît de façon encore plus radicale !

Voyons ce que peut nous dire la science. Pendant le sommeil, il existe une forme de pensée : lorsqu’on réveille des sujets à quelque phase du sommeil que ce soit, même les plus profondes, ils peuvent immédiatement se souvenir qu’ils avaient une activité mentale. Images, pensées fragmentaires, etc., existaient . Il semble que la même remarque s’applique en ce qui concerne le coma, état encore plus "endormi". Ainsi, contrairement à ce que l’on croit naïvement, la conscience ne semble pas interrompue par le sommeil ; la plupart du temps, nous ne nous souvenons pas de nos rêves, et pourtant ils sont bien là ! La pensée non plus ne s’interrompt jamais complètement. Les recherches actuelles en neurologie semblent indiquer que la conscience n’est pas localisée dans une zone spécifique du cerveau. Elle serait globalement présente, comme "dispersée" dans le cerveau entier - ou comme effet global des rétroactions neuronales.

Ainsi, la conscience subsiste malgré les différents stades cérébraux, un peu comme si elle était indépendante des échanges neuronaux. De plus, la théorie de la conscience élémentaire constitue une réponse élégante à un problème récurrent du matérialisme : le problème de l’apparition de la conscience.

Il est difficilement compréhensible qu’une somme de mouvements mécaniques microscopiques puisse produire la conscience. Ou encore, que l’assemblage de particules mortes finisse par donner la vie. Il y a un inexplicable saut qualitatif !

Les échanges chimiques ne se réduisent-ils pas à une classe de mouvements (électriques) ? Mais la nature du mouvement est trop étrangère à la nature de la pensée pour que l’une puisse résulter de l’autre. Ici, Descartes nous aidera à saisir la difficulté : la pensée est intensive ; une émotion, un concept ne sont pas "spatiaux". Ce sont des qualités pures. Au contraire, tout ce qui relève du monde matériel s’étend spatialement. Comment, en ajoutant des étendues, obtiendrait-on ce qui n’a pas d’étendue ? La différence entre le mouvement et la pensée n’est pas quantitative ; ce n’est pas en complexifiant les mouvements que l’on finira par obtenir des idées, concepts, émotions, etc. C’est comme si on disait qu’en ajoutant des sons, on finira par obtenir des couleurs !

Soit il faut décréter que la subjectivité, ce pur inobservable, n’existe pas. Cette position aurait été soutenue par des psychologues comportementalistes extrêmes. Soit il faut que la conscience se trouve, à l’état latent, dès l’origine. Teilhard de Chardin supposait une conscience élémentaire, qui existe de façon "délayée" dans toute matière. Elle n’apparaît pas brusquement, ni la vie d’ailleurs. Au niveau élémentaire est associé un esprit élémentaire, les petites "briques de conscience" s’ajoutant pour donner une pensée de plus en plus réflexive. On rejoint une forme de monisme : conscience et matière ne se distinguent pas. La vie et l’intelligence manifestent et déploient ce qui était contenu implicitement dans la matière. Il n’y a rien de nouveau, il n’y a que passage du potentiel à l’actuel. Et si la matière était déjà consciente ? La théorie selon laquelle la conscience existe à l’état élémentaire dans la moindre parcelle de "matière" rend compte de nombreux faits : organisation immanente de la matière, persistance des pensées durant tous les stades cérébraux et même en sommeil profond. Ainsi, l’énigme de "l’apparition" brusque de la conscience ne se pose plus.


3) L’expérience chamanique.

Ce n’est sans doute pas un hasard si les spéculations du style Gnose de Princeton naissent dans le milieu universitaire américain, au cours des années hippies. La conscience n’est-elle pas partout présente, tout ne vit-il pas ? Ce genre de question échappe visiblement au "bon sens", mais elle n’est pas forcément vide de sens ! Elle procède en réalité d’une masse d’expériences tout à fait concrètes et vécues par des millions d’Occidentaux. Je veux parler ici des drogues. Il serait vain de cacher cette source de réflexion pour les générations récentes. Les substances hallucinogènes ont procuré des expériences fondamentales, obligeant à remettre en question du tout au tout les délimitations habituelles sujet-objet, intérieur-extérieur. Sous drogues (nous nous référons ici au L.S.D., au peyotl...), certains individus ont perçu un sentiment d’unité avec l’univers entier, d’autres ont pu "projeter" leur conscience dans un chien ou un homard . Ainsi, la plasticité de la psyché humaine s’est traduite pour eux en une ubiquité réelle et ontologique de la conscience. Les théories dites New Age constituent alors une rationalisation, après-coup, d’un bouleversement de la sensibilité.

Si l’expérience des hippies est discutable, il n’y a pas que sous l’effet de substances hallucinogènes que le monde a été perçu différemment. Un certain nombre de vécus intérieurs amènent la personne à ressentir l’univers comme un grand être vivant, ou un océan de conscience.

Mais l’interprétation de ces expériences est-elle correcte ? Le nouvel animisme auquel aboutissent ces spéculation est-il cohérent ?


Conclusion : une danse d’énergie... sans rime ni raison ?

La théorie New Age rencontre des difficultés. Elle se réclame volontiers du Taoïsme, identifiant celui-ci à un pan-énergétisme. Tout est énergie, il faut se fondre dans le flux cosmique sans chercher à trop comprendre... Vision qui dérive vers les conceptions les plus nébuleuses. Dire que la matière est de l’énergie, tout comme la pensée, cela ne répond pas à un certain nombre d’interrogations profondes, dont on ne peut pas faire l’économie : d’où vient cette matière-énergie ? Est-elle créée ou éternelle ? Y-a-t-il une finalité à cet univers ? Ou bien est-ce une simple "danse cosmique" qui nous entraîne en des cycles de déploiement et de retour sans issue ? Et quel est précisément le rapport entre l’univers et moi ? Suis-je une cellule du Grand animal cosmique, ou bien ai-je une part d’autonomie et de responsabilité ?

On ne peut pas admettre facilement les théories de la "Nouvelle physique". Elles se fondent sur un grand nombre de conjectures plus ou moins possibles, mais invérifiables. Les spéculations qui attribuent une conscience aux électrons et autres particules finissent par se réduire à une pure et simple croyance ! Quelle expérience cruciale concevoir, qui permettrait de vérifier ou d’infirmer cette hypothèse ? Elle relève au mieux d’une illumination mystique difficile à communiquer. Bien sûr, l’auto organisation de la matière nous émerveille, et tend à contredire le réductionnisme. Mais cette intelligence à l’oeuvre dans l’univers pourrait s’expliquer par un Dieu transcendant et immanent, ou par l’aptitude humaine à projeter de l’ordre sur tout phénomène même aléatoire. Le cerveau humain crée constamment du sens à partir de données incohérentes, comme l’ont montré diverses expériences en psychologie sociale .

On en arrive donc à une position proche de celle de Kant : le noumène - ce qui se tient sous les apparences -, reste inconnaissable, et échappe peut-être à nos catégories habituelles d’espace-temps. La réalité ultime s’éloigne de nos perceptions communes, mais faut-il aller plus loin à ce stade de notre enquête ?

Qu’il s’agisse des plus anciennes versions du monisme, des hypothèses du physicien Jean E. Charon, ou du "paradigme holographique" le plus récent, exposé de façon complète par Michael Talbot, l’origine de cette conscience-énergie reste en suspens ! A vouloir évacuer le Créateur, on se retrouve dans un matérialisme élargi, l’univers s’expliquant par une ronde de cycles attribués à une matière incréée. Mais est-ce bien le cas ? L’explication métaphysique ultime se réduit-elle à cette vision d’un déploiement d’énergies, ou y a-t-il un Dieu bon et intelligent qui oeuvre derrière ce processus ?


Synthèse : Les limites du monisme New-Age

L’inconvénient de la théorie qui considère le Tout comme un champ unifié de conscience-énergie est que cette idée ne forme pas une vision de l’univers. Elle élude plusieurs questions-clefs, notamment sur l’origine et la finalité du cosmos.

A cette étape de la connaissance, il me semble aventureux, sinon impossible, de trancher entre les multiples interprétations de la physique. Certains auteurs prétendent que leur parole vient du fond du laboratoire, et que la science actuelle "démontre" une vision holographique du cosmos. Nous ne pouvons accepter un tel argument d’autorité .

La réflexion sur le comportement des particules nous a montré une difficulté : il n’est pas si facile de tracer la frontière un phénomène "mental" et un phénomène "physique" ! Les "objets" quantiques alimentent les spéculations les plus étranges, leur complexité fascinante devient un miroir de l’esprit. L’évidence d’une "intelligence" animant la matière à ses niveaux les plus profonds ne doit pas faire d’elle une nouvelle idole !

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Re: L'éternel dilemme de l'opposition matière/esprit

Message par Archange le Jeu 8 Mai - 21:11



Monisme, Bouddhisme: séparation illusoire entre sujet et objet, esprit et matière



(...) Il faut maintenant brièvement rapprocher ces doctrines des philosophies modernes. Commençons par la première de toutes, le Monisme :


Tout ce qui a forme ou nom : Bouddhas, dieux, hommes, et toutes les créatures vivantes — soleils, mondes, lunes, tout l’univers visible — tout est phénomène passager. Si l’on admet, avec Herbert Spencer, que la preuve de toute réalité est la permanence, il n’est guère possible de douter de cette opinion bouddhiste. Elle ne s’éloigne guère de la conclusion du dernier chapitre des Premiers Principes :


« Bien que la relation de sujet à objet rende nécessaire pour nous cette conception antinomique de l’Esprit et de la Matière, nous devons les considérer également l’une et l’autre comme étant uniquement des signes de la Réalité Inconnue qui les supporte toutes les deux (Édition de 1894). »


Pour le Bouddhisme l’unique réalité est l’Absolu — c’est-à-dire Bouddha, l’Être inconditionné et Infini. Rien d’autre n’existe vraiment, ni Matière ni Esprit. Il n’y a ni individualité ni personnalité réelles. Le « je » et le « non-je » ne diffèrent essentiellement en rien. Cela nous ramène au point de vue de M. Herbert Spencer : « Il y a une seule et même Réalité qui se manifeste à nous à la fois subjectivement et objectivement, » Et il ajoute : « Sujet et Objet, en tant qu’ils existent réellement, ne sauraient être contenus dans la conscience produite par leur mutuelle coopération, bien qu’ils soient l’un et l’autre impliqués par elle ; et l’antinomie du Sujet et de l’Objet, ne pouvant pas se résoudre tant que dure la conscience, rend impossible toute connaissance de cette Ultime Réalité dans laquelle Sujet et Objet se confondent. »


Je ne pense pas qu’un des maîtres du Bouddhisme philosophique contesterait la doctrine du Réalisme Transfiguré de M. Spencer. Le Bouddhisme ne nie pas l’existence de fait des phénomènes en tant que phénomènes ; il nie leur permanence et la vérité des apparences qu’ils offrent à nos sens imparfaits. Ils sont passagers ; ils ne sont pas ce qu’ils paraissent ; il faut les considérer comme des illusions, manifestations impermanentes de l’unique Réalité permanente. Mais le point de vue bouddhiste n’est pas l’agnosticisme : il en diffère remarquablement, comme nous allons le voir. M. Spencer dit que nous ne pouvons connaître la Réalité aussi longtemps que dure la conscience — parce que tant que la conscience dure, nous ne pouvons pas résoudre l’antinomie du Sujet et de l’Objet, et que c’est précisément cette antinomie qui rend possible la conscience. « C’est vrai, répondraient les métaphysiciens bouddhistes, nous ne pouvons connaître l’unique Réalité tant que dure la conscience. Mais détruisez la conscience et la Réalité devient connaissable. Annihilez l’illusion de l’Esprit et la lumière se fera. » Cette destruction de la conscience, c’est le Nirvâna, l’extinction de tout ce que nous appelons Moi. Le moi est aveugle : détruisez-le et la Réalité apparaîtra comme une vision infinie et une paix infinie.
 

Il faut se demander maintenant ce qu’est, dans la philosophie bouddhiste, l’univers visible en tant que phénomène, et quelle est la nature de la conscience qui perçoit. Bien que passagers, les phénomènes font impression sur la conscience ; et la conscience elle-même a une existence ; et ses perceptions, bien qu’illusoires, sont des perceptions de relations effectives. Le Bouddhisme répond que l’univers et la conscience sont l’un et l’autre simplement des agrégats de Karma, — c’est-à-dire un inextricable enchevêtrement de conditions déterminées par les actes et les pensées d’un passé formidable. Toute substance et tout esprit conditionné (en tant que distinct de l’esprit inconditionné) sont les produits d’actes et de pensées ; les actes et les pensées ont intégré les atomes des corps ; et les affinités de ces atomes — leurs polarités, comme dirait un savant — représentent des inclinations conçues dans d’innombrables existences disparues. Voici, sur ce sujet, un passage d’un traité japonais moderne :


« Des actions agrégées de tous les êtres sensibles naissent les diverses montagnes, diverses rivières, divers pays, etc. Causés par des actions agrégées, on les appelle fruits agrégés. Notre vie présente est le reflet d’actions passées. Les hommes considèrent ce reflet comme leur vrai Moi. Leurs yeux, leur nez, leurs oreilles, leur langue et leur corps, aussi bien que leurs jardins, leurs bois, leurs fermes, leurs maisons, leurs serviteurs — ils se figurent que tout cela leur appartient ! Mais, en fait, ce ne sont là que des résultats, incessamment produits, par d’innombrables actions. En remontant jusqu’aux extrêmes limites dans le passé de toute chose, on ne trouve point de commencement ; c’est pourquoi l’on dit que la mort et la naissance n’ont pas de commencement. Inversement, en cherchant les limites extrêmes de l’avenir, on ne trouve pas de fin. » (2)


Cette théorie que toutes choses sont formées par le Karma — puisque le bien de ce monde n’est que le fruit des actes et des pensées méritoires, et que le mal n’est que le fruit des actes et des pensées mauvais — cette théorie est approuvée par cinq des sectes les plus importantes. Aussi convient-il d’y voir un des points essentiels de la doctrine du Bouddhisme japonais. Le Cosmos est donc un agrégat de Karma ; et l’esprit humain est aussi un agrégat de Karma ; et leur commencement est inconnu et leur fin est inconcevable. II se produit une évolution spirituelle, dont l’aboutissement est le Nirvâna ; mais on ne nous dit rien quant à l’état dernier de repos universel au moment où la perpétuelle création de matière et d’esprit aura cessé. Or la philosophie synthétique professe une opinion tout à fait semblable au sujet de l’évolution des phénomènes : il n’y a à l’évolution ni commencement ni fin concevable. M. Spencer le dit dans sa réponse à une critique parue dans la North American Review.


« Ce “ commencement absolu de la vie organique sur le globe ”, dont le critique dit : “ je ne peux pas me passer de l’admettre ”, moi, je le nie nettement. Affirmer l’évolution universelle, c’est proprement nier que quoi que ce soit ait pu commencer au sens absolu. Au point de vue de l’évolution, toute manifestation de l’être est conçue comme le produit de modifications apportées par gradations insensibles à une manifestation de l’être préexistante ; et cela est aussi vrai de l’imaginaire “ commencement de la vie organique ”, que de tous les développements postérieurs de cette vie organique. Et les expériences des chimistes nous autorisent valablement à croire que la matière organique n’a pas été produite tout d’un coup, mais qu’elle fut réalisée pas à pas. » (3)


Bien entendu il faut comprendre que le silence du Bouddhisme aussi bien au sujet d’un commencement que d’une fin concerne seulement la production des phénomènes et non l’expérience particulière des groupes de phénomènes. Ce dont on ne peut concevoir ni le commencement ni la fin, c’est simplement l’Éternel Devenir. Et, comme l’antique philosophie indienne dont il est issu, le Bouddhisme enseigne l’apparition et la disparition alternative des univers. À certaines périodes prodigieuses du temps, le cosmos tout entier avec ses « cent mille fois dix millions de mondes » s’évanouit consumé par le feu ou autrement détruit, mais ce sera seulement pour renaître à nouveau. Ces périodes s’appellent des « Cycles-Mondiaux », et chaque Cycle-Mondial est partagé en quatre « Immensités » ; mais nous n’avons pas besoin d’entrer dans les détails de cette doctrine. C’est seulement l’idée fondamentale d’un rythme évolutionnel qui est vraiment intéressante. II n’est pas nécessaire de rappeler au lecteur que la désintégration et la réintégration alternative du cosmos est aussi une conception scientifique, et un article communément accepté de la foi évolutionniste. Je citerai cependant, pour d’autres raisons, le paragraphe où Herbert Spencer a exposé son point de vue à ce sujet.


« En apparence les forces d’attraction et de répulsion qui coexistent universellement, qui, ainsi que nous l’avons vu, nécessitent le rythme de tous les menus changements qui se produisent dans l’univers, nécessitent aussi le rythme de l’ensemble de ces changements. Il se produit tantôt une incommensurable période durant laquelle les forces attractives, prédominant, déterminent une concentration universelle ; tantôt une incommensurable période durant laquelle les forces répulsives, prédominant, déterminent la diffusion. Ce sont des ères alternées d’Évolution et de Dissolution. Et ainsi nous est suggérée la conception d’un passé durant lequel se sont produites des Évolutions successives, analogues à celles qui se produisent maintenant, et la conception d’un avenir durant lequel se produiront d’autres Évolutions successives. C’est toujours la même chose en principe, et ce n’est jamais la même chose quant au résultat concret. » (Premiers Principes, par. 183.) (4)


De plus M. Spencer a mis en lumière toutes les conséquences logiques de cette hypothèse.


« Si, comme nous avons vu que cela est probable, il existe une alternance d’Évolution et de Dissolution dans la totalité des choses, — si, comme nous sommes obligés de le déduire de la Loi de la Persistance de la Force, l’arrivée à l’une ou à l’autre des limites de ce vaste rythme amène les conditions grâce auxquelles commence un contre-mouvement, — si nous sommes donc ainsi obligés d’admettre la conception d’Évolutions qui ont empli un incommensurable passé, et d’Évolutions qui empliront un incommensurable avenir, — nous ne pouvons pas considérer plus longtemps la création visible comme ayant un commencement ou une fin définis, ou comme existant isolément. Elle s’unifie avec toutes les existences passées ou à venir ; et la Force qui réside dans l’Univers se range dans la même catégorie que son Espace et son Temps, qui ne peuvent être conçus avec des limites. » (5)


Les points de vue bouddhistes qui précèdent impliquent assez clairement que la conscience humaine est seulement un agrégat momentané et non une entité éternelle. Il n’y a pas de moi permanent. Il n’y a qu’un seul principe éternel dans toute la vie : c’est le Bouddha Suprême. Les Japonais modernes appellent cet Absolu « l’Essence de l’Esprit ». L’un d’eux écrit : « Le feu nourri de fagots meurt quand les fagots sont consumés ; mais l’essence du feu ne se détruit jamais... Tout dans l’Univers est Esprit, »


Ainsi posée, cette opinion n’est point scientifique : mais, quant à la conclusion qu’elle nous propose, nous ne pouvons oublier que M. Wallace est arrivé à une conclusion presque analogue, et que la « doctrine de la substance spirituelle » compte un grand nombre de partisans. L’hypothèse est « inconcevable ». Mais les penseurs les plus sérieux seront d’accord avec l’affirmation bouddhiste que le rapport de tout phénomène à l’inconnaissable est simplement celui des vagues à la mer.

M. Spencer dit : « Tout sentiment et toute pensée n’étant que passagers, et la vie entière faite de tels sentiments et de telles pensées n’étant que passagère, — et même, les objets parmi lesquels la vie se passe, bien que moins passagers, étant séparément en train de perdre plus ou moins vite leur personnalité, — tout cela nous enseigne que la seule chose permanente est la Réalité Inconnue cachée sous toutes ces formes changeantes. » Ici le philosophe anglais et les philosophes bouddhistes sont d’accord ; mais ensuite brusquement ils se faussent compagnie. Car le Bouddhisme n’est pas l’agnosticisme, mais le gnosticisme, et prétend connaître l’inconnaissable. Les penseurs de l’école de M. Spencer ne peuvent point faire d’hypothèses sur la nature de l’unique Réalité, ni sur la cause de ses manifestations. Ils doivent s’avouer intellectuellement incapables de comprendre la nature de la force, de la matière, ou du mouvement.


Ils se contentent d’accepter l’hypothèse que tous les éléments connus ont évolué d’une substance primordiale et non différenciée. Cette hypothèse repose sur une certitude chimique absolument évidente. Mais ils n’appelleront certainement pas cette substance primordiale une substance spirituelle, ni n’essayeront d’expliquer le caractère des forces qui effectuent l’intégration de cette substance... Et encore, bien que M. Spencer affirme sans doute que nous ne connaissons la matière que comme un agrégat de forces, et les atomes comme des centres de forces ou des nœuds de forces, il n’affirmerait pas qu’un atome est un centre de forces, et rien d’autre.


Mais nous savons des évolutionnistes de l’École allemande qui professent une opinion fort semblable à l’opinion bouddhiste. Ils admettent une sensibilité universelle, ou, pour parler plus exactement, une sensibilité universelle en puissance. Haeckel et d’autres monistes allemands accordent cette qualité à la substance entière. Ils ne sont pas agnostiques, assurément, mais gnostiques. Et leur gnosticisme ressemble beaucoup à celui du Bouddhisme philosophique.


Pour le Bouddhisme il n’y a point de réalité sauf Bouddha : tout le reste n’est que Karma. Il n’y a qu’une Vie, qu’un Moi ; l’individualité et la personnalité humaines ne sont que des phénomènes conditionnés de ce Moi. La Matière est Karma ; l’Esprit est Karma, c’est-à-dire, l’esprit tel que nous le connaissons : le Karma, en tant que visible, représente pour nous la masse et la qualité ; le Karma, en tant qu’esprit, figure le caractère et les inclinations. La substance primordiale correspondant au « protyle » de nos monistes est composée de Cinq Éléments, qui sont mystiquement identifiés avec Cinq Bouddhas, qui sont tous réellement, mais différemment, des modes de l’Unique. À cette idée d’une substance primordiale s’associe nécessairement l’idée d’une sensibilité universelle. La matière est vivante.


Or pour le moniste allemand, aussi, la matière est vivante. Sur les phénomènes de la physiologie des cellules, Haeckel fonde sa conviction que l’atome lui-même n’est pas dépourvu d’une forme rudimentaire de sensation et de volonté — ou, pour mieux dire, de sensibilité (æsthesis) et d’inclination (tropesis) — c’est-à-dire, d’une âme universelle de la plus simple espèce. Je citerai ce passage de L’Énigme de l’Univers de Haeckel, qui explique la notion moniste de la substance, telle que l’admettent aussi Vogt et d’autres :


« Les deux formes fondamentales de la substance, la matière pondérable et l’éther, ne sont pas inertes et mues seulement par une force extrinsèque ; mais elles sont douées de sensibilité et de volonté (il est vrai naturellement du degré le plus bas) : elles éprouvent une tendance à la condensation, une répulsion pour la contrainte ; elles s’efforcent vers l’une et luttent contre l’autre. »


Cela ressemble à un rêve d’alchimiste renouvelé. L’hypothèse de Schneider au contraire est très vraisemblable. Elle fait commencer la sensibilité à la formation de certaines combinaisons. Le sentiment évolue hors du non-sentiment juste au moment où l’être organique évolue hors de la substance inorganique. Mais toutes ces idées monistes se combinent de façon surprenante avec l’enseignement bouddhiste au sujet de la matière comme Karma intégré, et pour cette raison elles méritent bien de lui être comparées. « Dans la conception bouddhiste, toute matière est sensible — à un degré plus ou moins grand suivant son état : « Les rocs et les pierres eux-mêmes, dit un texte bouddhiste japonais, sont capables d’adorer Bouddha. » Dans le monisme allemand de l’École du Professeur Haeckel, les qualités et affinités particulières de l’atome représentent la sensibilité et les inclinations, « une âme de la plus simple espèce » ; dans le Bouddhisme ces qualités sont créées par le Karma, c’est-à-dire qu’elles représentent des tendances qui se sont formées dans des états d’existence antérieurs. Mais il y a une différence immense et tout à fait importante entre le monisme d’Occident et celui d’Orient. Le premier attribue les qualités de l’atome simplement à une sorte d’hérédité, à la persistance de tendances développées sous des influences de hasard agissant à travers un incalculable passé. Le second affirme que l’histoire de l’atome est purement morale ! Toute matière, selon le Bouddhisme, représente un agrégat de sentiments, allant, selon leurs tendances inhérentes, vers la peine ou le plaisir, le mal ou le bien. « Les actes purs, dit l’auteur de l’Esquisse de la philosophie Mahâyâna, créent les Terres Pures de toutes les parties de l’univers ; tandis que les Actes Impurs produisent les Terres Impures. » C’est-à-dire que la matière intégrée par la force d’actes moraux tend à créer des mondes heureux ; et que la matière formée par la force d’actes immoraux tend à créer des mondes misérables. Toute substance, et même tout esprit, a son Karma ; les planètes, comme les hommes, sont formées par le pouvoir créateur des actes et des pensées, et chaque atome va tôt ou tard à sa place déterminée, selon la qualité morale ou immorale des tendances qui l’informent. Vos bonnes ou mauvaises pensées ou actions n’affecteront pas seulement votre prochaine réincarnation, mais elles affecteront aussi de quelque façon la nature des mondes encore non développés où, après d’innombrables cycles, vous devrez peut-être revivre. Assurément, cette terrible idée n’a pas de contre-partie dans la philosophie évolutionniste moderne. L’opinion de M. Spencer est bien connue. Je le citerai cependant afin de mieux accentuer le contraste du Bouddhisme et de la pensée scientifique.


« Il n’y a point d’éthique de la condensation des nébuleuses, du mouvement des astres ou de l’évolution planétaire ; cette conception ne s’applique pas à la matière inorganique. Non plus que, si nous nous tournons vers les choses organiques, nous ne trouvons à l’appliquer aux phénomènes de la vie végétale ; bien que nous attribuions aux plantes des supériorités ou des infériorités, qui entraînent leurs succès ou leurs échecs dans la lutte pour la vie, nous ne leur associons aucune idée d’éloge ni de blâme. C’est seulement avec l’apparition de la sensibilité dans le monde animal que l’éthique trouve son objet. » (Principes d’Éthique, vol. II, par. 326.)


Au contraire, on verra que le Bouddhisme professe véritablement ce que nous appellerons, pour employer l’expression de M. Spencer, « l’éthique de la condensation des nébuleuses », bien que le sens de ces mots « condensation des nébuleuses » ait toujours été ignoré de l’astronomie bouddhiste. Assurément l’intelligence humaine est impuissante à prouver ou à démentir cette hypothèse. Mais elle est intéressante en ce qu’elle affirme une organisation purement morale du cosmos et qu’elle attache des conséquences presque infinies aux moindres des actes humains. Si les vieux métaphysiciens bouddhistes avaient pu être instruits des données de la chimie moderne, ils auraient, avec un succès stupéfiant, appliqué leur doctrine à l’interprétation de ces données. Ils auraient expliqué la danse des atomes, les affinités des molécules, les vibrations de l’éther de la façon la plus séduisante et la plus terrifiante, par leur théorie du Karma.


Il y a là un monde de suggestions mystérieuses pour quiconque voudrait et pourrait oser faire cette expérience de créer une religion nouvelle, ou au moins un nouveau et redoutable système d’Alchimie, fondé sur la notion d’un ordre moral du monde inorganique !

 
Mais il y a dans la métaphysique du Karma du Bouddhisme philosophique bien des points plus difficiles à comprendre que n’importe quelle hypothèse alchimiste sur les combinaisons d’atomes. Telle qu’elle est enseignée par le Bouddhisme populaire, la doctrine de la renaissance est assez simple. Elle ne signifie rien autre chose que la transmigration  : vous avez vécu des millions de fois dans le passé et il est probable que vous revivrez des millions de fois dans l’avenir — les conditions de chacune de vos renaissances dépendent de votre conduite passée. La notion commune admet qu’après une certaine période de séjour incorporel en ce monde l’esprit est conduit de quelque façon au lieu de sa prochaine incarnation.

Le peuple assurément croit en l’existence de l’âme. Mais il n’y a rien de tout cela dans la doctrine philosophique, qui nie la transmigration, nie l’existence de l’âme, nie la personnalité. Il n’y a pas de Moi qui renaisse, il n’y a pas de transmigration — et pourtant il y a renaissance ! Il n’y a pas de « je » réel qui souffre ou est heureux — et pourtant il y a de nouvelles souffrances à endurer et de nouveaux bonheurs à gagner ! Ce que nous appelons le Moi — la conscience personnelle — se dissout à la mort du corps, mais le Karma, formé durant la vie, réalise alors l’intégration d’un nouveau corps et d’une nouvelle conscience. Vous souffrez dans la vie présente à cause d’actes commis dans une précédente existence — et pourtant l’auteur de ces actes n’était pas identique à votre présent « Moi » ! Êtes-vous alors responsable des fautes d’une autre personne ?


Les métaphysiciens bouddhistes répondent ainsi : « Votre question est mal posée, parce qu’elle suppose l’existence de la personnalité ; — or, il n’y a pas de personnalité. Il n’existe pas d’individu tel que le « vous » désigné dans la question. La souffrance est assurément le résultat d’erreurs commises dans une existence ou dans des existences antérieures ; mais il n’y a pas de responsabilité pour les actes d’une autre personne, puisqu’il n’y a pas de personnalité. Le « je » qui a été et le « je » qui est représentent, dans la chaîne des êtres passagers, des agrégations créées momentanément par des actes et des pensées ; et la douleur appartient aux agrégats comme une condition résultant de leur qualité. »


Tout cela semble extrêmement obscur : pour bien comprendre la vraie théorie nous devons mettre absolument de côté la notion de personnalité, ce qui est fort difficile. Des naissances successives ne signifient pas la transmigration au sens commun du mot. C’est seulement le Karma se propageant de lui-même. C’est la multiplication perpétuelle de certaines conditions par une sorte de gemmation spirituelle — si je puis employer un mot biologique. Cependant, l’image bouddhiste est celle d’une flamme communiquée d’une lampe à une autre. Cent lampes pourront briller d’une seule et même flamme, et les cent flammes seront toutes différentes, bien que toutes aient la même origine. Au dedans de la flamme creuse de chaque vie passagère est enfermée une partie de l’unique Réalité ; mais ce n’est pas là une âme qui transmigre. Rien ne passe d’une naissance à l’autre si ce n’est le Karma — caractère ou condition.


On se demandera naturellement comment une telle doctrine peut exercer une influence morale quelconque. Si l’être futur formé par mon Karma ne doit être en aucune façon identique à mon moi présent — si la conscience future évoluée par mon Karma doit être essentiellement une autre conscience — comment puis-je me forcer à m’inquiéter des souffrances de cette personne qui n’est pas encore née ?


« Encore une fois, répondra le bouddhiste, votre question est mal posée ; pour comprendre la doctrine il faut vous débarrasser de la notion d’individualité, et penser, non à des personnes, mais à des états successifs de sentiment et de conscience, qui germent chacun l’un de l’autre — formant une chaîne d’existences interdépendantes. »


Je puis vous proposer un autre exemple.

Chaque individu, dans le sens que nous donnons à ce mot, est sans cesse changeant. Tout l’organisme corporel est sans cesse détruit et reformé, et votre corps, en ce moment, n’est pas en substance le corps que vous aviez, il y a dix ans. Physiquement vous n’êtes pas la même personne : pourtant vous souffrez les mêmes peines, vous éprouvez les mêmes plaisirs et vous sentez que vos forces sont limitées par les mêmes conditions. Quoique des désintégrations et des reconstructions de tissus aient eu lieu en vous, vous avez les mêmes particularités physiques et mentales que dix ans auparavant. Sans doute les cellules de votre cerveau ont-elles été décomposées et recomposées : pourtant vous ressentez les mêmes émotions, vous vous rappelez les mêmes souvenirs et vous pensez les mêmes pensées. Partout la substance nouvelle a pris les qualités et les tendances de la substance remplacée. Cette persistance de la condition est comparable au Karma. La transmission de la tendance persiste, bien que l’agrégat ait changé...

 
Ces quelques aperçus sur le monde fantastique de la métaphysique bouddhiste suffiront, je pense, pour convaincre le lecteur intelligent que le Bouddhisme philosophique (auquel appartient la doctrine souvent discutée et peu comprise de Nirvâna) n’a jamais pu être la religion de millions d’individus à peu près incapables de former des idées abstraites, — la religion d’une population qui en est encore à un stade relativement peu avancé de l’évolution religieuse. Elle n’a jamais été comprise du tout par le peuple, et elle ne lui est pas encore enseignée aujourd’hui. C’est une religion de métaphysiciens, une religion d’érudits, une religion si difficile à comprendre, même pour des personnes d’une certaine culture philosophique, qu’elle peut aisément être confondue avec un système d’universelle négation. Cependant, le lecteur est maintenant à même d’apercevoir pourquoi une personne qui ne croit ni en un Dieu personnel, ni en une âme immortelle, ni en une continuation de la personnalité après la mort, ne saurait être raisonnablement traitée d’irréligieuse, spécialement s’il se trouve que c’est un Oriental. L’érudit japonais qui croit en un ordre moral de l’Univers, à la résponsabilité éthique du présent sur l’avenir tout entier, aux inappréciables conséquences de chaque pensée et de chaque action, à la disparition finale du mal, et à la possibilité de parvenir à la mémoire infinie du passé et à l’infinie vision de l’avenir, — ne peut être qualifié d’athée ou de matérialiste que par le bigotisme ou l’ignorance. Si profondes que puissent être les différences de symboles et de façon de penser qui séparent sa religion de la nôtre, les conclusions morales auxquelles elles aboutissent l’une et l’autre sont vraiment bien semblables.



NOTES :

(1) Buddhism in Translations, par Henry Clarke Warren (Cambridge, Massachusetts, 1896). Publié par l’Université Harvard.

(2) Esquisse de la philosophie Mahâyâna, par S. Kuroda.

(3) Principles of Biology, Vol. I, p. 482.

(4) Ce paragraphe, de la quatrième édition, a été considérablement modifié dans l’édition définitive de 1900.

(5) Condensé et quelque peu modifié dans l’édition définitive de 1900, mais, aux présentes fins d’illustration, le texte de la quatrième édition a été préféré.

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Re: L'éternel dilemme de l'opposition matière/esprit

Message par Archange le Ven 9 Mai - 19:14




La physique quantique relie la conscience et la matière



La physique quantique apparaît avec le 20e siècle. Elle ouvre des perspectives intéressantes pour chacun d’entre nous. Les concepts qu’elle développe sont de nature à faire évoluer notre conception de la réalité. Cette physique s’intéresse avant tout au très petit, à la structure de la matière.

La physique quantique démontre par l’expérience que notre réalité n’est pas aussi matérielle et « solide » que nous pourrions le penser.   Cette branche de la physique nous apprend que la matière est à la fois matière/onde, corpusculaire/ondulatoire. Ces découvertes ébranlent notre vision de la réalité.  Le solide étant une sorte de cristallisation du vibratoire. Le vibratoire portant une infinité de possibles, la matière étant l’expression d’une seule. La physique quantique traite notre réalité sous forme de probabilité, plutôt que sous forme de certitude.

Une autre découverte majeure de la physique quantique est l’influence de l’observateur sur l’expérience. En effet, l’expérience démontre que l’observateur n’est pas neutre, le fait d’observer et d’imaginer un résultat va influencer le résultat d’une expérience. Ceci est un concept très différent de la physique classique qui ne prend pas en compte l’observateur dans ses modèles. L’observateur va être capable d’influencer la réalité matérielle…. Ce qui amène même certains physiciens à se poser la question : peut-il exister une expérience en l’absence d’observateur ?

Cette approche bouscule notre relation au monde. Nous sommes en sorte des créateurs de réalité. La physique quantique le démontre mathématiquement par les probabilités et les statistiques. Avec la physique quantique, nous passons d’un monde solide qui fonctionne sans nous, à un monde malléable à volonté qui fonctionne avec nous.

Je voudrais également mettre en évidence un dernier point, mis en avant par cette jeune discipline. Il s’agit de l’échange d’information continue. La matière que nous avons tendance à considérer comme inerte et non intelligente échange et prend en compte en permanence de l’information.  Cet échange d’information est instantané. Le monde qui nous entoure vibre et communique en permanence….

La physique quantique manipule bien d’autres concepts, mais nous pouvons déjà nous arrêter sur ceux brièvement exposés ci-dessus. Ces découvertes nous ouvrent un monde bien plus complexe et intelligent qu’une approche matérialiste ne laisse à penser. Elles permettent également de réconcilier matière et conscience ou matière et esprit au niveau de la science. Alors que la science ne s’était focalisée que sur la matière durant quelques siècles.

Nous découvrons petit à petit un monde bien plus complexe et bien plus intelligent que nous pouvons imaginer. Nous découvrons également notre responsabilité créatrice. Nous allons devoir apprendre à l’utiliser à bon escient. Ces révolutions technologiques peuvent nous paraître bien loin de nos préoccupations quotidiennes, pourtant chaque jour par nos pensées, nous créons une réalité, ou plutôt nous cocréons une réalité. Dans ce contexte, la phrase de Gandhi prend tout son sens : « Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde. »

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Re: L'éternel dilemme de l'opposition matière/esprit

Message par Archange le Ven 9 Mai - 20:14

Extrait de "La voie suprême selon le yoga tibétain"





Les dix meilleures choses




1. Pour un intellect faible, la meilleure chose est de se fier à la loi des causes et des effets.


2. Pour un intellect passable, la meilleure chose est de reconnaître, à la fois en soi et hors de soi, le dynamisme de la loi des opposés.


3. Pour un intellect supérieur, la meilleure chose est de comprendre pleinement que le sujet de la connaissance, l'objet de la connaissance et l'acte de connaître sont indissociables.




4. Pour un intellect faible, la meilleure méditation consiste en une concentration totale du mental sur un objet unique.


5. Pour un intellect passable, la meilleure méditation consiste en une concentration ininterrompue du mental sur les deux concepts dualistes (l'apparence et la réalité d'une part, la conscience et l'esprit d'autre part).


6. Pour un intellect supérieur, la meilleure méditation consiste en une quiétude mentale, l'esprit libre de tout processus de pensée, l'objet de méditation et l'acte de méditer constituent une unité indissociable.



7. Pour un intellect faible, la meilleure pratique religieuse est de vivre en stricte conformité avec la loi des causes et des effets.


8. Pour un intellect passable, la meilleure pratique religieuse est de regarder toutes les choses objectives comme si elles étaient les images d'un rêve ou d'une production magique.


9. Pour un intellect supérieur, la meilleure pratique religieuse est de s'abstenir de tout désir et de toute entreprise de ce monde, en considérant toute chose terrestre comme inexistante.




10. Pour les trois niveaux d'intellect, la meilleure indication du progrès spirituel est la diminution progressive des passions obscurcissantes et de l'égoïsme.




Telles sont les dix meilleures choses.

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Re: L'éternel dilemme de l'opposition matière/esprit

Message par Archange le Ven 9 Mai - 20:58

http://shivaisme-cachemire.blogspot.fr/2013/10/quest-ce-que-le-samadhi.html



Le Samadhi ou l'union du sujet et de l'objet



"Samādhi" est l'un de ces mots que l'on répète, le sourcil relevé, dans les salles de yoga. Tout le monde, ou presque, identifie le mot à sa définition dans les Yoga-sūtra(s) soi-disant "classiques" de Patañjali.

La difficulté consisterait à le traduire. Certains ont proposé de le rendre par "enstase". C'est juste un exemple.

Dans la langue sanskrite commune (celle du Mahābhārata), samādhi désigne une solution à un problème. Par exemple, un accord à l'amiable dans une dispute. En hindī, samādhāna désigne aussi une solution ou une réponse à un problème, à une énigme. Comme il s'agit d'un nom d'action, samādhi désignerait une position (dhā) correcte (sam=samyak) sur (ā) une question donnée. Le terme s'emploie couramment en mathématiques et en droit.

En un sens dérivé, samādhi désigne le fait de se recueillir sur, de méditer un sujet en lui donnant toute son attention, en y déposant, en quelque sorte, tout son esprit. Dans le contexte du yoga, samādhi désigne une forme de concentration achevée et, finalement, un état d'unité du sujet et de l'objet. En ce sens, le samādhi est la connaissance parfaite du réel, l'objectivité réalisée : le sujet devient totalement transparent, il épouse parfaitement la forme de l'objet sans jamais en dévier, à l'image d'un miroir. Dans le bouddhisme, enfin, samādhi désigne une forme de méditation, de contemplation, qui peut être intellectuelle, non-discursive, et surtout être un instant d'intuition, de compréhension du réel. Un samādhi est alors une sorte d'eurêka. Ces aperçus peuvent se succéder rapidement et ils sont potentiellement infinis.

On voit ainsi deux grands sens de samādhi se dégager :

1-Le samādhi comme concentration, achevée ou non (le samâdhi peut être furtif; la vie mentale est une succession de brèves concentrations).

2-Le samādhi comme compréhension, stabilisée ou évanescente, discursive ou intuitive.

Le Yoga selon Vasiṣṭha (Cachemire, vers 950) évoque ces deux acceptions dans une perspective critique. En effet, il critique d'abord le yoga comme concentration ou unification du sujet et de l'objet :

Si l'on atteint simplement l'état de samādhi sans pensées, que l'on comprenne ce domaine immaculé comme étant (une sorte de) sommeil profond impérissable. (III, 1, 36)

Il s'agit donc d'un état qui, en lui-même, n'est pas la liberté que recherche cet enseignement (son titre originel est, en effet, L'Enseignement qui est le moyen de se libérer). En effet, à elle seule, cette concentration, qui peut être très longue, ne procure que du repos pour le corps et l'esprit. L'ignorance, c'est-à-dire l'identification au corps, aux sensations et aux pensées, y reste présente à l'état latent. Dès que les objets des sens réapparaissent, les traces résiduelles de l'imagination passée se réveillent et le yogî est emporté à nouveau dans le cycle des renaissances. On y accède bien, en un sens, à l'absolu. Mais on ne le reconnaît pas. La concentration n'offre qu'un répit temporaire, comme une grand-mère qui fait du tricot : elle oublie un moment ses soucis.

Celui qui a pris la posture du lotus et qui a salué Brahmā, mais qui ne s'est pas libéré en sa vraie nature, comment peut-on dire qu'il est en samādhi ? (V, 62, 7)
Le mot "samādhi" désigne la compréhension du réel, éveil qui consume tous les espoirs telles des brindilles. Le samādhi, ce n'est pas rester sans parler. (V, 62, 8)
Le mot "samādhi" désigne le discernement (prajñā) suprême, posé en équilibre (samāhitā, adjectif verbal de samādhi), toujours comblé, et qui voit le réel tel qu'il est. (V, 62, 9)

Le samādhi est la compréhension du réel. Il est l'éveil de l'Eveillé (buddha), la vision des choses comme elles sont, vision qui conduit à l'apaisement (viśrānti), à l'extinction (nirvāṇa) du mal-être, à la fraîcheur intérieure (antaḥśītalatā), à la liberté (mukti). On le voit, ce texte, source majeure du non-dualisme contemporain (c'était par exemple le livre de chevet de Papaji, alias Poonja), est d'inspiration bouddhiste. Samādhi y désigne la contemplation du réel tel qu'il est, la connaissance. Je propose donc de traduire samādhi par "contemplation" et, occasionnellement, par "compréhension". Du reste, certains passages (qui ne me reviennent pas en mémoire pour l'heure), rapprochent (par une étymologie traditionnelle, nirukti) samādhi de dhī "intelligence", "vision", et de dhyāna "méditation", "visualisation", "contemplation".

Donc "être en samādhi", c'est simplement voir les choses telles qu'elles sont, sans imagination. La tradition contemplative chrétienne ne dit pas autre chose. Ainsi Louis Lavelle, héritier de Madame Guyon et de la mystique chrétienne à travers Fénelon, dit-il de la sagesse :

"Il y a une certaine indifférence qui est la condition de l'unité, de l'activité, du contact avec le réel et qui exige que je sois toujours sans souvenir, sans désir, sans rêverie et sans projet" (Chemins de sagesse, p. 132).

____________



SAMADHI

l’expérimentation du lâcher prise, dans la posture

SHAVASANA



SAMADHI : union, liaison, fusion avec…





État de conscience supérieur à ceux de veille, de rêve et de sommeil profond et que caractérise la cessation de toute activité mentale.
Il se produit alors une fusion totale du méditant avec l’objet de sa méditation.
Voir les pages 168 et 169 des Yoga Sûtras, qui évoquent les deux stades du Samadhi.


Le Sûtra I. 2 « Le Yoga est l’anéantissement des fluctuations du mental… »
pose immédiatement la base de la démarche.


Et SEULE la pratique de la méditation enseignée par PATANJALI
permet de réaliser le Samadhi, troisième phase de Samyama,
éblouissement spirituel, unification ultime avec l’Absolu
obtenue par la dissolution des liens psychiques qui nous entravent…


Qu’enseigne Patanjali en ce qui concerne la POSTURE méditative ? – se reporter dans la deuxième partie des Yoga Sûtras page 158 -


Sûtra II. 17 : la posture doit être STABLE et CONFORTABLE.

Sûtra II. 18 : Le RELÂCHEMENT CONTINU de la tension musculaire facilite la perception du schéma corporel.

Sûtra II. 19 (Sans tension) Les FLUX ÉNERGÉTIQUES de polarités différentes (chaud/froid) ne se heurtent plus,
l’énergie circule harmonieusement.



L’évidence s’impose !


Padmasana, le Lotus, ne peut en aucun cas constituer la posture adéquate.


Padmasana exige pour le maintient de l’assise, le contrôle musculaire
obtenu par la nécessaire attention du mental,
qui mobilisé dans cette activité ne peut, c’est évident,
lâcher prise, se relaxer pour se déconnecter dans Pratyahara
puis accédant à Samyama, dans sa dernière phase
réaliser le Samadhi, but ultime du Yoga…


Seule SHAVASANA

la posture en décubitus dorsal – à plat dos -

permet de pratiquer le relâchement continu

de découvrir les flux, le schéma énergétique corporel qui deviennent perceptibles

ce qui prépare à la déconnexion des cinq sens de Pratyahara

pour enfin s’approcher réellement des trois phases de Samyama…

Dharana/concentration – Dhyana/analyse – Samadhi/devenir un avec…

dans un complet lâcher prise…


http://www.patanjali-yogasutras.fr/samadhi/

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