Des Biens Et Des Maux.

Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Sam 13 Oct - 12:12

Je crois avoir développé ici complétement toute la question des biens et des maux ; je n' ai rien négligé dans cet écrit non seulement pour expliquer mon opinion, mais pour faire entendre tout ce qui a été dit sur la matiére par chacune des écoles philosophiques. Pour commencer par le plus aisé, je vais examiner la doctrine d' Epicure, si connue de tout le Monde, et vous verrez que je l' expose avec tant de soin, que ceux memes qui la soutiennent ne sauraient l' expliquer mieux ; car je ne songe qu' a chercher la vérité, et nullement a combattre, ni a vaincre un adversaire. L. Torquatus, homme d' un profond savoir, défendit un jour devant moi avec beaucoup de talent l' opinion d' Epicure sur la Volupté ; et je lui répondis, en présence de C. Triarius, jeune homme fort instruit et d' un esprit trés mur, qui assista a notre discussion. Car l' un et l' autre m' étant venus voir dans ma campagne de Cumes, la conversation tomba d' abord sur les lettres, qu' ils aimaient passionnément tous deux. Bientot Torquatus me dit : puisque nous vous trouvons de loisir, il faut que je sache de vous, je ne dirai pas pourquoi vous haissez Epicure, comme font d' ordinaire ceux qui ne sont pas de son sentiment ; mais au moins pourquoi vous n' approuvez pas un homme, le seul selon moi qui ait connu la vérité ; un homme qui a délivré nos esprits des plus graves erreurs, et nous a donné tous les préceptes nécessaires pour pouvoir vivre sages et heureux. Pour moi, j' imagine que ce qui fait que vous ne le goutez pas, vous Triarius, c' est qu' il a négligé ces ornements du discours, si familiers a Platon, Aristote et Théophraste ; car d' ailleurs je ne saurais me persuader que vous ne soyez pas de son sentiment. Voyez, lui répondis je, combien vous vous trompez, Torquatus. Le style de ce philosophe ne me choque point ; il dit ce qu' il veut dire, et il le fait fort bien entendre. Je ne suis pas facher de trouver de l' éloquence dans un philosophe, mais ce n' est pas ce que j' y cherche. C' est uniquement sur les choses memes qu' Epicure ne me satisfait pas en plusieurs endroits. Mais, autant de tétes, autant d' opinions, et je puis bien me tromper. En quoi donc ne vous satisfait il pas, reprit il ? Car, pourvu que vous  ayez bien compris ce qu' il dit, je ne doute point que vous ne soyez un juge trés équitable. A moins que vous ne pensiez, lui répondis je, que Phédre et Zénon m' en ont imposé ( car je les ai entendus tous deux et n' ai pu approuver en eux que leur zéle ), vous devez croire que je posséde assez bien la doctrine d' Epicure. Je les ai meme entendu souvent avec mon cher Atticus qui les admirait tous deux et qui aimait particuliérement Phédre ; tous les jours nous nous entretenions sur ce que nous avions entendu, et jamais nous n' avions de dispute sur le sens des paroles, mais sur le fond meme des opinions. Encore une fois, ajouta t il, sur quoi Epicure ne vous contente t il pas ? En premier lieu, lui répondis je, il n' entend rien a la physique dans laquelle il se vante d' exceller. Il fait quelques changements et ajoute quelques traits au systéme de Démocrite, mais il me semble fort qu' il n' y touche que pour le gater. Les atomes, selon lui ( car c' est ainsi qu' il appelle de petits corpuscules indivisibles a cause de leur solidité ), sont incessamment portés de telle sorte dans le vide infini, ou il ne peut y avoir ni haut, ni bas, ni milieu, ni commencement, ni fin, que venant s' attacher ensemble par leur concours, ils forment tout ce qui existe et ce que nous voyons. Il veut aussi que leur mouvement ne leur ait été imprimé par aucun principe étranger, mais qu' il leur ait été propre de toute éternité. Epicure se trompe moins dans les endroits ou il suit Démocrite. Parmi tous les reproches que je puis adresser a leur commune doctrine, il en est un d' une extréme importance ; c' est que tandis qu' il y a dans la nature deux principes a considérer, la matiére dont tout est fait, et la Force qui donne la forme a chaque chose, ils n' ont parlé que de la matiére, et n' ont pas dit un mot de la Force et de la cause efficace. Voici en quoi ils ont manqué l' un et l' autre, mais voici ou Epicure a failli particuliérement. Il prétend que les atomes se portent d' eux memes directement en bas, et que c' est le mouvement naturel de tous les corps. Ensuite venant a songer que si tous les atomes se portaient toujours en bas et en ligne directe, il n' arriverait jamais q'u un atome put toucher l' autre, notre habile homme se met en frais d' une proposition tout a fait chimérique et nous parle d' un mouvement de déclinaison le plus léger possible, par le moyen duquel les atomes venant a se rencontrer, s' accrochent ensemble, et composent l' Univers et toutes ses parties. Et cependant avec cette fiction puérile, il n' atteint nullement le but qu' il se propose, car il introduit tout a fait arbitrairement cette déclinaison, dont il n' allégue aucune cause ; et rien n' est plus honteux pour un physicien que de recevoir des effets sans cause ; d' un autre coté, il ote aux atomes, également sans cause, le mouvement naturel et direct de haut en bas, qu' il avait établi dans tous les corps ; et cependant avec toutes les suppositions qu' il invente, il ne peut venir a bout de ce qu' il prétend. Car si tous les atomes ont le meme mouvement de déclinaison, jamais ils ne s' attachent ensemble ; que si les uns ont ce mouvement, et les autres suivent la ligne droite, d' abord c' est leur donner de différents emplois a crédit, que d' assigner un mouvement direct aux uns et un oblique aux autres, outre qu' avec tout cela il ne laissera pas d' étre impossible que cette rencontre tumultueuse des atomes, qui est la pierre d' achoppement de Démocrite lui meme, produise jamais l' ordre et la beauté de l' Univers.
C.C.

oursagora

Messages : 1573
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Sam 13 Oct - 18:32

Il est d' ailleurs indigne d' un physicien de croire qu' il existe des particules indivisibles ; jamais Epicure n' aurait eu cette vision s' il eut mieux aimé apprendre la géométrie de Polyéne, son ami, que de la lui faire désapprendre. Démocrite, qui était instruit et habile en géométrie, croit que le soleil est d' une grandeur immense ; Epicure lui donne environ deux pieds, et pense que sa véritable grandeur est telle qu' elle nous parait, ou peut étre un peu plus ou un peu moins considérable. Ainsi donc, toutes les nouveautés qu' il apporte sont insoutenables ; le reste de son systéme est du Démocrite pur ; c' est de lui qu' il a pris les atomes, le vide, les images ou espéces sensibles qui, nous venant frapper, causent non seulement nos perceptions, mais toutes nos pensées ; c' est de lui aussi qu' il a recu cette infinité, cette innombrable multitude de Mondes qui naissent et périssent a toute heure. Et quoique je n' approuve nullement ces imaginations la dans Démocrite, je ne puis souffrir qu' un homme qui les a toutes prises de lui se fasse le censeur d' un si beau génie que tout le Monde admire. Quant a la logique, qui est la seconde partie de la philosophie et nous apprend l' Art des recherches et la conduite du raisonnement, votre Epicure, ce me semble, est extrémement vide et faible. Il supprime les définitions, il n' enseigne ni a distinguer, ni a diviser, ni a tirer une conclusion, meme a résoudre un argument captieux, ni a lever les ambiguités des termes ; enfin, il fait les sens jugés de tout, et tient que si seulement une fois ils prenaient l' erreur pour la vérité, il n' y aurait plus aucun moyen de distinguer le vrai du faux.
C.C.

oursagora

Messages : 1573
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Dim 14 Oct - 15:38

Epicure soutient avec beaucoup de Force que la nature ne recherche que la volupté et ne craint que la douleur, et c' est a ces deux mobiles qu' il rapporte tout ce que nous devons poursuivre et fuir. Cette doctrine est d' Aristippe, et elle a été bien mieux soutenue et avec plus de vraisemblance par les Cyrénaiques que par Epicure. Cependant rien ne me parait plus indigne d' un homme qu' une pareille opinion, et la nature a ce qu' il me semble, nous a créés et formés pour quelque chose de plus grand ; mais au fond il se peut faire que je me trompe. Je ne puis croire pourtant que celui qui mérita le premier le nom de Torquatus, ait arraché ce fameux collier a l' ennemi par sentiment de volupté ; je ne puis croire que par volupté il ait combattu les Latins prés du Vésére dans son troisiéme Consulat. Et quand il fit frapper son fils de la hache, ne se priva t il pas de bien des jouissances, en étouffant le cri de la nature et l' amour paternel sous l' impérieux sentiment des droits du souverain commandement déposé dans ses mains ? Quoi ! Lorsque T. Torquatus, celui qui fut Consul avec C.N. Octavius, voulut que son fils qu' il avait émancipé pour étre adopté par D.Silamus, plaida lui meme sa cause devant lui contre les Ambassadeurs Macédoniens qui l' accusaient de Concussion pendant sa Préture, et qu' aprés avoir entendu les deux parties, il prononca qu' il ne lui paraissait pas que son fils se fut comporté dans le commandement comme ses Ancétres, et lui défendit de se présenter davantage devant son pére, croyez vous que ce fut alors un sentiment de volupté qui le fit agir ? Mais laissant a part ce que tout bon citoyen supporte pour son pays, et non seulement les plaisirs dont il se prive, mais les périls ou il s' expose, les fatigues et les maux qu' il endure en préférant de souffrir plutot tous les supplices que de manquer au moindre de ses devoirs ; je viens a ce qui est moins considérable, mais qui ne prouve pas moins. Quelle volupté, vous Torquatus, et vous Triarius, trouvez vous dans la culture des lettres, dans l' étude de l' histoire et des poétes, dans le souvenir de tous ces vers qui ornent votre mémoire ? Et ne m' allez pas dire que c' est pour vous une grande volupté ; et que vos Ancétres, Torquatus, trouvaient une certaine jouissance dans leur héroisme. Ce n' est pas ce qu' Epicure répond a une semblable objection ; ce n' est pas non plus ce que vous devez répondre, ni vous ni tout homme de bon sens, qui sera un peu instruit de ces matiéres. On demande souvent ce qui fait qu' il y a tant d' Epicuriens ; a cette question je vois plus d' une réponse a faire ; mais ce qui attire surtout la multitude, c' est qu' elle s' imagine qu' au dire d' Epicure, tout ce qui est juste et honnéte donne de soi meme du plaisir et de la volupté. Mais ces excellentes gens ne prennent pas garde que tout le systéme serait renversé, s' il en était ainsi. Car si l' on accordait que les choses louables et honnétes fussent agréables naturellement et par leur propre charme, sans aucun rapport aux voluptés physiques, il s' en suivrait que la Vertu et la science seraient désirables pour elles memes, ce dont Epicure est loin de tomber d' accord. Je ne puis donc pas l' approuver dans tout ce que je viens de vous dire. D' ailleurs je voudrais, ou qu' il eut été plus versé dans les sciences ( car vous serez bien forcé d' avouer qu' il n' a presque aucune teinture de ce qui fait que les hommes sont appelés savants ) ; ou qu' il n' eut pas détourné les autres de l' étude, quoiqu' il me semble que pour vous il n' ait pas eu le crédit de vous en détourner.
C.C.

oursagora

Messages : 1573
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Lun 15 Oct - 12:32

Aprés que j' eus parlé de la sorte, plutot encore pour provoquer Torquatus que pour exprimer mon opinion, Triarius me dit en souriant : " Il n' en faut guére que vous n' ayez effacé Epicure du rang des philosophes. Car tout le mérite que vous lui laissez, c' est que, de quelque facon qu' il s énonce, vous ne laissez pas de l' entendre. Sur la physique, il a pris des autres tout ce qu' il a dit, encore ses principes ne sont ils pas de votre gout ; et tout ce qu' il a voulu corriger, il l' a gaté. Il n' a eu aucune connaissance de la dialectique. Et en mettant le souverain Bien dans la volupté, premiérement il s' est fort trompé ; en second lieu, il n' a rien dit qui lui fut propre, car Arissippe avait soutenu cette doctrine avant lui, et mieux que lui. Enfin vous avez ajouté que c' était un ignorant. Il est impossible, repris je, Triarius, que lorsqu' on différe de sentiment avec quelqu' un, on ne marque ce qu' on ne peut approuver chez lui ; car qui m' empécherait d' étre Epicurien, si j' adoptais toutes les opinions du Maitre, qu' il est si facile d' apprendre en se jouant ? Il ne faut donc pas trouver mauvais que ceux qui discutent ensemble, parlent l' un contre l' autre pour se réfuter. Ce sont les injures, les invectives, les emportements, la trop grande vivacité et l' opiniatreté sans frein qu' il faut bannir de la dispute et qui me semblent indignes de la philosophie.
C.C.

oursagora

Messages : 1573
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mar 16 Oct - 11:02

Vous avez raison, dit Torquatus ; il n' y a pas de discussion sans critique ; tout comme il n' y a pas de bonne discussion, lorsque l' emportement et l' opiniatreté s' y mélent. Mais, si vous le trouvez bon, j' aurais quelque chose a répondre a ce que vous avez dit. Croyez vous donc, lui répliquai je, que j' eusse parlé comme j' ai fait, si je n' avais eu envie de vous entendre ? Eh bien, dit il, voulez vous que nous parcourions toute la doctrine d' Epicure, ou que nous parlions seulement de la volupté qui est le principal sujet de la controverse ? A votre choix, lui répondis je. Je le veux bien : je ne développerai alors qu' une seule partie de la doctrine, mais la plus importante de toutes ; nous remettrons a une autre fois ce qui regarde la physique, et je me fais fort de vous prouver la déclinaison des atomes, et la grandeur du Soleil, telle qu' Epicure la suppose, et de vous faire voir qu' il a repris et réformé trés sagement beaucoup de choses dans Démocrite. Quant a présent, je ne parlerai que de la volupté, et sans rien dire de fort nouveau, je ne laisse pas d' espérer que vous finirez par étre de mon sentiment. Je vous assure, lui répondis je, que je ne serai point opiniatre, et que je me rendrai volontiers, si vous pouvez me persuader. Je le ferai, ajouta t il, pourvu que vous demeuriez dans l' équitable disposition que vous témoignez. Mais j' aimerais mieux parler de suite que de faire des questions ou d' y répondre. Comme il vous plaira. Il entra alors ainsi en matiére.
C.C.

oursagora

Messages : 1573
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum