Des Biens Et Des Maux.

Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Sam 13 Oct - 12:12

Je crois avoir développé ici complétement toute la question des biens et des maux ; je n' ai rien négligé dans cet écrit non seulement pour expliquer mon opinion, mais pour faire entendre tout ce qui a été dit sur la matiére par chacune des écoles philosophiques. Pour commencer par le plus aisé, je vais examiner la doctrine d' Epicure, si connue de tout le Monde, et vous verrez que je l' expose avec tant de soin, que ceux memes qui la soutiennent ne sauraient l' expliquer mieux ; car je ne songe qu' a chercher la vérité, et nullement a combattre, ni a vaincre un adversaire. L. Torquatus, homme d' un profond savoir, défendit un jour devant moi avec beaucoup de talent l' opinion d' Epicure sur la Volupté ; et je lui répondis, en présence de C. Triarius, jeune homme fort instruit et d' un esprit trés mur, qui assista a notre discussion. Car l' un et l' autre m' étant venus voir dans ma campagne de Cumes, la conversation tomba d' abord sur les lettres, qu' ils aimaient passionnément tous deux. Bientot Torquatus me dit : puisque nous vous trouvons de loisir, il faut que je sache de vous, je ne dirai pas pourquoi vous haissez Epicure, comme font d' ordinaire ceux qui ne sont pas de son sentiment ; mais au moins pourquoi vous n' approuvez pas un homme, le seul selon moi qui ait connu la vérité ; un homme qui a délivré nos esprits des plus graves erreurs, et nous a donné tous les préceptes nécessaires pour pouvoir vivre sages et heureux. Pour moi, j' imagine que ce qui fait que vous ne le goutez pas, vous Triarius, c' est qu' il a négligé ces ornements du discours, si familiers a Platon, Aristote et Théophraste ; car d' ailleurs je ne saurais me persuader que vous ne soyez pas de son sentiment. Voyez, lui répondis je, combien vous vous trompez, Torquatus. Le style de ce philosophe ne me choque point ; il dit ce qu' il veut dire, et il le fait fort bien entendre. Je ne suis pas facher de trouver de l' éloquence dans un philosophe, mais ce n' est pas ce que j' y cherche. C' est uniquement sur les choses memes qu' Epicure ne me satisfait pas en plusieurs endroits. Mais, autant de tétes, autant d' opinions, et je puis bien me tromper. En quoi donc ne vous satisfait il pas, reprit il ? Car, pourvu que vous  ayez bien compris ce qu' il dit, je ne doute point que vous ne soyez un juge trés équitable. A moins que vous ne pensiez, lui répondis je, que Phédre et Zénon m' en ont imposé ( car je les ai entendus tous deux et n' ai pu approuver en eux que leur zéle ), vous devez croire que je posséde assez bien la doctrine d' Epicure. Je les ai meme entendu souvent avec mon cher Atticus qui les admirait tous deux et qui aimait particuliérement Phédre ; tous les jours nous nous entretenions sur ce que nous avions entendu, et jamais nous n' avions de dispute sur le sens des paroles, mais sur le fond meme des opinions. Encore une fois, ajouta t il, sur quoi Epicure ne vous contente t il pas ? En premier lieu, lui répondis je, il n' entend rien a la physique dans laquelle il se vante d' exceller. Il fait quelques changements et ajoute quelques traits au systéme de Démocrite, mais il me semble fort qu' il n' y touche que pour le gater. Les atomes, selon lui ( car c' est ainsi qu' il appelle de petits corpuscules indivisibles a cause de leur solidité ), sont incessamment portés de telle sorte dans le vide infini, ou il ne peut y avoir ni haut, ni bas, ni milieu, ni commencement, ni fin, que venant s' attacher ensemble par leur concours, ils forment tout ce qui existe et ce que nous voyons. Il veut aussi que leur mouvement ne leur ait été imprimé par aucun principe étranger, mais qu' il leur ait été propre de toute éternité. Epicure se trompe moins dans les endroits ou il suit Démocrite. Parmi tous les reproches que je puis adresser a leur commune doctrine, il en est un d' une extréme importance ; c' est que tandis qu' il y a dans la nature deux principes a considérer, la matiére dont tout est fait, et la Force qui donne la forme a chaque chose, ils n' ont parlé que de la matiére, et n' ont pas dit un mot de la Force et de la cause efficace. Voici en quoi ils ont manqué l' un et l' autre, mais voici ou Epicure a failli particuliérement. Il prétend que les atomes se portent d' eux memes directement en bas, et que c' est le mouvement naturel de tous les corps. Ensuite venant a songer que si tous les atomes se portaient toujours en bas et en ligne directe, il n' arriverait jamais q'u un atome put toucher l' autre, notre habile homme se met en frais d' une proposition tout a fait chimérique et nous parle d' un mouvement de déclinaison le plus léger possible, par le moyen duquel les atomes venant a se rencontrer, s' accrochent ensemble, et composent l' Univers et toutes ses parties. Et cependant avec cette fiction puérile, il n' atteint nullement le but qu' il se propose, car il introduit tout a fait arbitrairement cette déclinaison, dont il n' allégue aucune cause ; et rien n' est plus honteux pour un physicien que de recevoir des effets sans cause ; d' un autre coté, il ote aux atomes, également sans cause, le mouvement naturel et direct de haut en bas, qu' il avait établi dans tous les corps ; et cependant avec toutes les suppositions qu' il invente, il ne peut venir a bout de ce qu' il prétend. Car si tous les atomes ont le meme mouvement de déclinaison, jamais ils ne s' attachent ensemble ; que si les uns ont ce mouvement, et les autres suivent la ligne droite, d' abord c' est leur donner de différents emplois a crédit, que d' assigner un mouvement direct aux uns et un oblique aux autres, outre qu' avec tout cela il ne laissera pas d' étre impossible que cette rencontre tumultueuse des atomes, qui est la pierre d' achoppement de Démocrite lui meme, produise jamais l' ordre et la beauté de l' Univers.
C.C.

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Sam 13 Oct - 18:32

Il est d' ailleurs indigne d' un physicien de croire qu' il existe des particules indivisibles ; jamais Epicure n' aurait eu cette vision s' il eut mieux aimé apprendre la géométrie de Polyéne, son ami, que de la lui faire désapprendre. Démocrite, qui était instruit et habile en géométrie, croit que le soleil est d' une grandeur immense ; Epicure lui donne environ deux pieds, et pense que sa véritable grandeur est telle qu' elle nous parait, ou peut étre un peu plus ou un peu moins considérable. Ainsi donc, toutes les nouveautés qu' il apporte sont insoutenables ; le reste de son systéme est du Démocrite pur ; c' est de lui qu' il a pris les atomes, le vide, les images ou espéces sensibles qui, nous venant frapper, causent non seulement nos perceptions, mais toutes nos pensées ; c' est de lui aussi qu' il a recu cette infinité, cette innombrable multitude de Mondes qui naissent et périssent a toute heure. Et quoique je n' approuve nullement ces imaginations la dans Démocrite, je ne puis souffrir qu' un homme qui les a toutes prises de lui se fasse le censeur d' un si beau génie que tout le Monde admire. Quant a la logique, qui est la seconde partie de la philosophie et nous apprend l' Art des recherches et la conduite du raisonnement, votre Epicure, ce me semble, est extrémement vide et faible. Il supprime les définitions, il n' enseigne ni a distinguer, ni a diviser, ni a tirer une conclusion, meme a résoudre un argument captieux, ni a lever les ambiguités des termes ; enfin, il fait les sens jugés de tout, et tient que si seulement une fois ils prenaient l' erreur pour la vérité, il n' y aurait plus aucun moyen de distinguer le vrai du faux.
C.C.

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Dim 14 Oct - 15:38

Epicure soutient avec beaucoup de Force que la nature ne recherche que la volupté et ne craint que la douleur, et c' est a ces deux mobiles qu' il rapporte tout ce que nous devons poursuivre et fuir. Cette doctrine est d' Aristippe, et elle a été bien mieux soutenue et avec plus de vraisemblance par les Cyrénaiques que par Epicure. Cependant rien ne me parait plus indigne d' un homme qu' une pareille opinion, et la nature a ce qu' il me semble, nous a créés et formés pour quelque chose de plus grand ; mais au fond il se peut faire que je me trompe. Je ne puis croire pourtant que celui qui mérita le premier le nom de Torquatus, ait arraché ce fameux collier a l' ennemi par sentiment de volupté ; je ne puis croire que par volupté il ait combattu les Latins prés du Vésére dans son troisiéme Consulat. Et quand il fit frapper son fils de la hache, ne se priva t il pas de bien des jouissances, en étouffant le cri de la nature et l' amour paternel sous l' impérieux sentiment des droits du souverain commandement déposé dans ses mains ? Quoi ! Lorsque T. Torquatus, celui qui fut Consul avec C.N. Octavius, voulut que son fils qu' il avait émancipé pour étre adopté par D.Silamus, plaida lui meme sa cause devant lui contre les Ambassadeurs Macédoniens qui l' accusaient de Concussion pendant sa Préture, et qu' aprés avoir entendu les deux parties, il prononca qu' il ne lui paraissait pas que son fils se fut comporté dans le commandement comme ses Ancétres, et lui défendit de se présenter davantage devant son pére, croyez vous que ce fut alors un sentiment de volupté qui le fit agir ? Mais laissant a part ce que tout bon citoyen supporte pour son pays, et non seulement les plaisirs dont il se prive, mais les périls ou il s' expose, les fatigues et les maux qu' il endure en préférant de souffrir plutot tous les supplices que de manquer au moindre de ses devoirs ; je viens a ce qui est moins considérable, mais qui ne prouve pas moins. Quelle volupté, vous Torquatus, et vous Triarius, trouvez vous dans la culture des lettres, dans l' étude de l' histoire et des poétes, dans le souvenir de tous ces vers qui ornent votre mémoire ? Et ne m' allez pas dire que c' est pour vous une grande volupté ; et que vos Ancétres, Torquatus, trouvaient une certaine jouissance dans leur héroisme. Ce n' est pas ce qu' Epicure répond a une semblable objection ; ce n' est pas non plus ce que vous devez répondre, ni vous ni tout homme de bon sens, qui sera un peu instruit de ces matiéres. On demande souvent ce qui fait qu' il y a tant d' Epicuriens ; a cette question je vois plus d' une réponse a faire ; mais ce qui attire surtout la multitude, c' est qu' elle s' imagine qu' au dire d' Epicure, tout ce qui est juste et honnéte donne de soi meme du plaisir et de la volupté. Mais ces excellentes gens ne prennent pas garde que tout le systéme serait renversé, s' il en était ainsi. Car si l' on accordait que les choses louables et honnétes fussent agréables naturellement et par leur propre charme, sans aucun rapport aux voluptés physiques, il s' en suivrait que la Vertu et la science seraient désirables pour elles memes, ce dont Epicure est loin de tomber d' accord. Je ne puis donc pas l' approuver dans tout ce que je viens de vous dire. D' ailleurs je voudrais, ou qu' il eut été plus versé dans les sciences ( car vous serez bien forcé d' avouer qu' il n' a presque aucune teinture de ce qui fait que les hommes sont appelés savants ) ; ou qu' il n' eut pas détourné les autres de l' étude, quoiqu' il me semble que pour vous il n' ait pas eu le crédit de vous en détourner.
C.C.

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Lun 15 Oct - 12:32

Aprés que j' eus parlé de la sorte, plutot encore pour provoquer Torquatus que pour exprimer mon opinion, Triarius me dit en souriant : " Il n' en faut guére que vous n' ayez effacé Epicure du rang des philosophes. Car tout le mérite que vous lui laissez, c' est que, de quelque facon qu' il s énonce, vous ne laissez pas de l' entendre. Sur la physique, il a pris des autres tout ce qu' il a dit, encore ses principes ne sont ils pas de votre gout ; et tout ce qu' il a voulu corriger, il l' a gaté. Il n' a eu aucune connaissance de la dialectique. Et en mettant le souverain Bien dans la volupté, premiérement il s' est fort trompé ; en second lieu, il n' a rien dit qui lui fut propre, car Arissippe avait soutenu cette doctrine avant lui, et mieux que lui. Enfin vous avez ajouté que c' était un ignorant. Il est impossible, repris je, Triarius, que lorsqu' on différe de sentiment avec quelqu' un, on ne marque ce qu' on ne peut approuver chez lui ; car qui m' empécherait d' étre Epicurien, si j' adoptais toutes les opinions du Maitre, qu' il est si facile d' apprendre en se jouant ? Il ne faut donc pas trouver mauvais que ceux qui discutent ensemble, parlent l' un contre l' autre pour se réfuter. Ce sont les injures, les invectives, les emportements, la trop grande vivacité et l' opiniatreté sans frein qu' il faut bannir de la dispute et qui me semblent indignes de la philosophie.
C.C.

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mar 16 Oct - 11:02

Vous avez raison, dit Torquatus ; il n' y a pas de discussion sans critique ; tout comme il n' y a pas de bonne discussion, lorsque l' emportement et l' opiniatreté s' y mélent. Mais, si vous le trouvez bon, j' aurais quelque chose a répondre a ce que vous avez dit. Croyez vous donc, lui répliquai je, que j' eusse parlé comme j' ai fait, si je n' avais eu envie de vous entendre ? Eh bien, dit il, voulez vous que nous parcourions toute la doctrine d' Epicure, ou que nous parlions seulement de la volupté qui est le principal sujet de la controverse ? A votre choix, lui répondis je. Je le veux bien : je ne développerai alors qu' une seule partie de la doctrine, mais la plus importante de toutes ; nous remettrons a une autre fois ce qui regarde la physique, et je me fais fort de vous prouver la déclinaison des atomes, et la grandeur du Soleil, telle qu' Epicure la suppose, et de vous faire voir qu' il a repris et réformé trés sagement beaucoup de choses dans Démocrite. Quant a présent, je ne parlerai que de la volupté, et sans rien dire de fort nouveau, je ne laisse pas d' espérer que vous finirez par étre de mon sentiment. Je vous assure, lui répondis je, que je ne serai point opiniatre, et que je me rendrai volontiers, si vous pouvez me persuader. Je le ferai, ajouta t il, pourvu que vous demeuriez dans l' équitable disposition que vous témoignez. Mais j' aimerais mieux parler de suite que de faire des questions ou d' y répondre. Comme il vous plaira. Il entra alors ainsi en matiére.
C.C.

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Lun 22 Oct - 0:02

Je commencerai par me conformer a la méthode d' Epicure, dont je vais expliquer la doctrine : j' établirai d' abord en quoi consiste précisément le sujet de nos recherches, non pas que je pense que vous ne le sachiez trés bien, mais afin de procéder avec ordre. Nous cherchons donc quel est le dernier et le plus parfait des biens ; et du contentement de tous les philosophes, il faut que ce soit celui auquel tous les autres biens doivent se rapporter et qui ne se rapporte a aucun autre. A ces traits Epicure reconnait la volupté qu' il prétend étre le souverain bien, ajoutant que la douleur est le plus grand des maux ; et voici comment il s' y prend pour le prouver.
C.C.

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Lun 5 Nov - 22:28


Tout animal, dés qu' il est né, recherche la volupté dont il jouit comme d' un bien excellent, redoute la douleur comme le plus grand des maux et la fuit autant qu' il le peut ; et tout cela il le fait lorsque la nature n' a pas encore été corrompue en lui et qu' il peut juger le plus sainement. On n' a donc pas besoin de raisonnement ni de preuves pour démontrer que la volupté est a rechercher et la douleur a fuir. Cela se sent comme on sent que le feu est chaud, que la neige est blanche et que le miel est doux ; il est inutile d' employer une habile dialectique pour démontrer ce qui se prouve assez de soi meme. Car il y a différence, dit Epicure, entre ce qu' on ne peut démontrer que par raisonnement et syllogisme, et ce qui ne demande qu' un simple avertissement et comme un unique regard ; les choses abstruses et enveloppées de Ténébres ont besoin d' étude pour étre bien démélées, les choses faciles a comprendre et évidentes se saisissent au premier coup d' oeil. Otez les sens a l' homme, il ne lui reste plus rien ; c' est donc aux sens, c' est a dire a la nature elle meme a juger de ce qui est conforme a la nature ou de ce qui lui est contraire.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Lun 5 Nov - 23:49


Et, je vous le demande, a quel signe pouvons nous déméler et reconnaitre ce qu' il faut rechercher ou fuir, si ce n' est a cette marque sensible de la volupté ou de la douleur ? Il y a dans notre école plusieurs esprits qui veulent établir avec plus d' Art et d' appareil ce premier Principe et qui disent que ce n' est pas assez de juger par les sens de ce qui est bon et mauvais, mais que l' on peut connaitre par l' esprit et par la raison que l' on doit rechercher la volupté pour elle meme et que la douleur inspire une aversion légitime, et qu' ainsi la recherche de l' une et la fuite de l' autre se déduisent d' une notion naturelle, gravée dans tous les esprits. D' autres, de l' avis desquels je suis, voyant que tant de philosophes soutiennent qu' il ne faut mettre ni la volupté au rang des biens, ni la douleur au rang des maux, disent que nous devons ne pas trop nous reposer sur la bonté de notre cause, mais soutenir la discussion, rechercher avec soin ce que l' on peut démontrer sur la volupté et la douleur, et établir notre doctrine par une habile argumentation.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mar 6 Nov - 1:32


Mais pour vous faire bien connaitre d' ou vient l' erreur de ceux qui accusent la volupté et se font les partisans de la douleur, je vais aller tout droit au fond du sujet, et vous expliquer ce qui a été dit a cet égard par l' inventeur de la vérité que l' on pourrait appeler l' architecte du bonheur. Personne certainement ne craint ni ne fuit la volupté parce que c' est la volupté, mais parce qu' elle attire de grandes douleurs a ceux qui ne savent pas en faire un usage raisonnable ; et d' un autre coté, personne n' aime, ne recherche et n' ambitionne la douleur pour elle meme, mais parce qu' il se présente quelquefois des conjectures ou le travail et la douleur nous conduisant a quelque grande jouissance. Car pour descendre jusqu' aux petites choses, qui de nous se livre jamais a un exercice pénible, si ce n' est pour en retirer quelque avantage ? Et qui pourrait justement blamer ou celui qui rechercherait une volupté de laquelle ne pourrait résulter aucune suite facheuse, ou celui qui éviterait une douleur dont il ne pourrait espérer aucun plaisir ? Tout au contraire nous blamons avec raison, et nous croyons dignes de mépris ceux qui, se laissant séduire et corrompre par les attraits d' une volupté présente, ne prévoient pas a combien de maux et de chagrins une passion aveugle les peut exposer.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mar 6 Nov - 17:54

J' en dis autant de ceux qui trahissent leurs devoirs par la faiblesse d' Ame, redoutant lachement le travail et la douleur. Il est bien facile de justifier cette apparente diversité de vues. Or lorsque nous sommes tout a fait libres, et entiérement Maitres de nos actions, lorsque rien ne nous empéche de faire ce qui peut nous donner le plus de plaisir, nous pouvons nous livrer sans réserve a la volupté et finir hardiment toute espéce de douleur ; mais dans de certaines circonstances nos devoirs ou la nécessité des temps nous obligent a répudier la volupté et a ne point nous refuser a la peine. La régle que tient en cela un homme Sage, c' est de renoncer a de légers plaisirs pour s' en préparer de plus grands, et de savoir supporter des douleurs légéres, pour en éviter de plus facheuses. Qui m' empéchera donc d' expliquer suivant l' opinion que je professe les belles actions des Torquatus mes Ancétres ?
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mer 7 Nov - 11:20

Et ne croyez pas qu' en les louant comme vous l' avez fait avec tant d' amitié pour moi, vous m' ayez corrompu ou rendu moins délibéré a vous réfuter. De quelle maniére, je vous prie, interprétez vous ce qu' ils ont fait ? Pouvez vous croire qu' ils se soient jetés au travers des ennemis ou qu' ils aient sévi contre leur propre sang, sans songer a leur plaisir ni a leur intérét ? Les bétes féroces elles memes dans leur plus grande impétuosité ne font rien sans qu' on puisse connaitre le motif de leurs bonds et de leur emportement ; et vous penserez que des hommes d' un mérite si excellent ont fait de si grandes choses sans sujet ! Mais c' est assez parlé ici des glorieuses actions des grands personnages. Nous aurons plus tard a montrer expressément que toutes les Vertus tendent a la volupté.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mer 7 Nov - 14:27


Nous avons a montrer maintenant en quoi consiste précisément la volupté afin d' oter aux ignorants tout sujet d' erreur, et de prouver combien une secte qui passe pour toute voluptueuse, et pour l' asile de la délicatesse et de la sensualité, est en effet grave, sévére et retenue. Car nous ne nous attachons pas a la seule volupté qui nous chatouille agréablement et fait naitre dans notre esprit des sensations délicieuses ; mais pour nous, la premiére de toutes les voluptés, c' est l' absence de la douleur. En effet, puisque du moment que nous ne sentons aucune douleur, cette tréve et ce soulagement nous donnent de la joie ; puisque tout ce qui nous donne de la joie est volupté, comme tout ce qui nous blesse est douleur ; c' est avec raison que l' absence de toute espéce de douleur est appelée volupté. Et de meme que lorsqu' on a chassé la soif et la faim par le boire et le manger, c' est une volupté que de ne plus ressentir ce besoin ; s' en est une aussi en toutes choses que de faire évanouir la douleur. C' est pourquoi Epicure n' a voulu admettre aucun milieu entre la douleur et la volupté ; et ce que quelques uns ont regardé comme un milieu entre l' une et l' autre, je veux dire l' absence de toute douleur, il déclare, lui, que c' est non seulement une volupté, mais encore la plus grande de toutes.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Ven 9 Nov - 4:14

En effet, avoir conscience des impressions que l' on éprouve, c' est nécessairement jouir ou souffrir ; et Epicure pense que l' absence de la douleur est le dernier terme de la volupté, qui peut bien ensuite étre diversifiée de plusieurs maniéres, mais qui ne peut jamais aller plus loin. Je me souviens d' avoir oui dire a mon pére, qui se moquait avec urbanité et finesse des Stoiciens, qu' il y a dans le Céramique a Athénes une statue de Chrysippe, assis et avancant la main ; ce geste signifie qu' il se plaisait beaucoup a faire ce petit raisonnement subtil : " Votre main dans l' état ou la voila, désire t elle quelque chose ? Non sans doute. Mais si la volupté était le bien, ne la désirerait elle pas ? Je le crois. La volupté n' est donc pas le bien." Si la statue pouvait parler, disait mon pére, elle ne tiendrait certes pas ce langage. D' ailleurs cet argument ne conclut que contre Aristippe et les Cyrénaiques et nullement contre Epicure. Car s' il n' y avait de volupté que celle qui chatouille agréablement les sens et qui fait courir dans nos membres un frémissement délicieux, la main ne se contenterait pas de ne point sentir de douleur et désirerait encore une vive impression de plaisir. Si au contraire la supréme volupté, comme l' entend Epicure, est l' absence de la douleur, en premier lieu, Chrysippe, on a eu raison de vous accorder que la main dans l' état ou elle se trouve la, ne désire rien ; mais ensuite on a eu tort de répondre que, si la volupté était le bien, la main la désirerait ; car, comment pourrait elle désirer ce qu' elle a, puisqu' étant sans douleur, elle jouit de la volupté ? Voici ce qui peut faire entendre facilement que la volupté est le souverain bien.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mer 21 Nov - 18:35

Imaginons un homme qui jouisse continuellement de toutes sortes d' excellents plaisirs, tant du corps que de l' esprit, sans qu' aucune douleur vienne le frapper ou le menacer ; pouvons nous, je vous le demande, concevoir un état plus heureux et plus digne d' envie ? Un tel homme a nécessairement l' Ame forte ; il ne craint ni la douleur ni la mort, parce que la mort, c' est la privation de tout sentiment ; parce que la douleur, si elle est dure, est légére, si elle est poignante, n' a pas de durée ; de telle sorte que l' excés en est contre - balancé par le prompt évanouissement, et la longueur par le peu de force. Ajoutez aux traits de notre modéle qu' il ne soit point sous le coup des terreurs religieuses, et que meme il sache jouir des voluptés passées en les fixant par le charme du souvenir ; encore une fois, que pourrait on ajouter a un état si heureux ?
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mer 21 Nov - 20:06


Suposons au contraire un homme accablé de toutes sortes de douleurs d' esprit et de corps les plus violentes qui puissent jamais fondre sur nous, sans aucun espoir de soulagement, sans gouter aucun plaisir et sans s' attendre a en gouter jamais ; peut on trouver ou imaginer un état plus misérable ? Que si une vie remplie de douleurs est ce qu' il y a de plus a craindre, sans doute le plus grand des maux est de passer sa vie dans la souffrance ; et par la meme raison, le plus grand des biens est de vivre dans la volupté. Car notre esprit n' a rien autre chose ou il puisse s' arréter comme a sa fin que la volupté ; et toutes nos craintes, tous nos chagrins, se rapportent a la douleur sans que nous puissions étre sollicités a rien que par la volupté ou détournés de rien que par la douleur. En outre, la source Universelle de nos désirs et de nos craintes, et le mobile de toutes nos actions est dans la douleur et la volupté. En conséquence il est clair que toutes les bonnes et louables actions n' ont d' autre terme que la volupté. Mais comme le souverain bien ou la fin et l' accomplissement de tous les biens, est celui qui ne se rapporte a rien et auquel tout se rapporte, il faut avouer que le souverain bien est de vivre dans la jouissance.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Mer 21 Nov - 21:41


Ceux qui font consister le souverain bien dans la Vertu et qui, séduit par le seul éclat de ce beau nom, ne comprennent pas les besoins de la nature, se trouveraient délivrés d' une grande erreur, s' ils voulaient en croire Epicure. Car, pour vos Vertus, si excellentes et magnifiques, qui pourraient les trouver dignes d' éloge ou d' envie, si elles ne vous donnaient des jouissances ? Et de meme que ce n' est point pour elle meme qu' on estime la science du médecin, mais a cause de la santé qu' elle procure ; et que dans un pilote, ce n' est point l' Art de naviguer dont on fait cas, mais l' utilité qu' on en retire ; de meme, si la Sagesse qui est l' Art de la Vie n' était bonne a rien, on n' en voudrait pas ; on n' en veut que parce qu' elle est comme l' artisan et la ménagére des voluptés. Mais vous voyez de quelle nature est la volupté dont j' entends ici parler ; car il ne faudrait pas qu' un mot qui souvent est pris en mauvaise part discréditat tout mon sentiment. En effet, l' ignorance de ce qui est bon et mauvais est le principal écueil de la Vie ; et comme l' erreur ou l' on est la - dessus prive souvent les hommes des jouissances les plus exquises, et les livre souvent aux plus terribles tourments de l' esprit, il n' y a que la Sagesse qui nous dépouillant de nos folles passions et de nos terreurs, et nous arrachant le bandeau des préjugés, puisse nous conduire surement a la volupté.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Jeu 22 Nov - 0:05


Il n' y a que la Sagesse qui bannisse le chagrin de notre esprit, qui nous défende des vaines frayeurs, et qui, éteignant en nous par ses préceptes l' ardeur des passions, nous fasse mener une vie tranquille. Car les passions sont insatiables, et non seulement elles perdent les particuliers, mais souvent elles ruinent des familles entiéres, et portent meme aux états des coups mortels. Des passions naissent des haines, des discussions, des discordes, les séditions, les guerres. Et ce n' est pas seulement au - dehors qu' elles se jettent avec une impétuosité aveugle ; au sein de notre Ame elles se combattent et nous déchirent. C' est ainsi que la Vie est empoisonnée : le Sage seul, retranchant en lui et coupant au vif toute sorte de crainte frivole et d' erreur, et se renfermant dans les bornes de la nature, peut mener une Vie exempte de crainte et de chagrin. Il serait impossible de trouver une division des passions plus utile et plus en rapport avec la félicité de la Vie, que celle recue par Epicure.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par oursagora le Jeu 22 Nov - 1:01


Epicure reconnait trois espéces de passions, les unes naturelles, et nécessaires, les secondes naturelles, mais non pas nécessaires, les troisiémes enfin qui n' ont ni l' un ni l' autre caractére. On satisfait les nécessaires sans beaucoup de peine et sans beaucoup de dépense ; les naturelles n' en demandent pas beaucoup plus, parce que les richesses dont la nature se contente sont aisées a acquérir et ont leurs bornes ; mais les vaines passions n' ont ni borne ni mesure.
Cirius Cicéron " Oeuvres de Cicéron."

oursagora

Messages : 1718
Date d'inscription : 01/09/2016
Age : 57
Localisation : aquitaine

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Des Biens Et Des Maux.

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum