Perspective du développement de l'humanité

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Perspective du développement de l'humanité

Message par obsidienne le Jeu 19 Juil - 8:07

Extrait du livre de Rudolf Steiner : Perspective du développement de l’humanité.


Dixième conférence. Dornach, 29 avril 1921.

Nous nous sommes intéressé ces derniers temps au développement de la civilisation européenne, et nous allons ajouter certaines considérations à ce qui a été dit, afin de mieux comprendre ce qui intervient à présent dans la vie humaine de divers côtés et des tâches qui en découlent pour notre époque. En observant la vie humaine individuelle, on peut se faire une image de l’évolution de l’humanité. Il ne faudra naturellement pas omettre de tenir compte de ce qui a été dit concernant les différences entre évolution humaine individuelle et évolution humaine en général.

J’ai souvent expliqué que l’individu, vieillit alors que l’humanité en général rajeunit, et d’une certaine façon se rapproche de ses périodes de jeunesse.

Cependant, considérant que la vie de l’ensemble de l’humanité et la vie de l’individu constituent deux pôles, nous pouvons dire, du moins pour éclairer la question que la vie individuelle peut représenter une image de la vie de l’ensemble de l’humanité. En observant une vie individuelle, nous remarquons qu’à chaque appartient un contexte bien précis comme une somme des expériences concernant chaque âge. Nous ne pouvons pas enseigner à un enfant de 6 ans ce que nous enseignons à un enfant de 12 ans, et nous ne pouvons pas présumer qu’un enfant de 12 ans aborde les choses avec la compréhension d’un jeune homme de 20 ans. L’être humain doit en quelque sorte grandir au sein de ce qui est à la mesure de ses capacités aux différentes époques de sa vie. Il en va de même pour l’humanité en général.

Au cours des époques de culture que nous connaissons, proto-indoue, proto-persane, égyto-chaldéenne, gréco-latine, et enfin, européenne. L’humanité a vécu, a participé à un contenu de civilisation, et tous les hommes ont grandi au sein de ces différents contenus. Cependant, de même que l’individu peut prendre du retard par rapport à ses capacités, à ses possibilités d’évolution, de même certain peuples peuvent s’arrêter en chemin et stagner au lieu de progresser. C’est un point de vue qu’il faut considérer et notamment actuellement. L’humanité progresse maintenant, en effet, vers le stade de la liberté et il lui appartient de connaître et de choisir ce qui lui convient pour cette époque et pour la prochaine. Il dépend de sa libre volonté d’être en retard ou non sur ce qui lui est proposé. Un individu retardé dans son évolution trouvera en face de lui d’autres individus qui, eux, ont accompli leur développement normal. Cela signifie souvent, certes qu’il doit endurer un destin peu agréable.

Le même processus peut se rencontrer en grand : certains peuples atteignent leur but et d’autres demeurent en arrière. Les buts des peuples varient de l’un à l’autre, nous l’avons vu. Mais si l’on atteint le sien et que d’autres sont retardés, il se perds tout d’abord quelque chose qui aurait dû être acquis par d’abord quelque chose qui aurait dû être acquis par ceux qui se sont mis en retard. Le peuple resté en arrière doit ensuite accueillir beaucoup de choses qui ne lui étaient pas destinées à l’origine et qui ne sont donc pas conforme à sa nature. Il les intègre alors dans sa culture par imitation de ceux qui ont progressé normalement.

De telles choses se présentent dans l’évolution de l’humanité et il y a un sens tout particulier à les observer dans la situation présente. Aujourd’hui nous allons récapituler certains faits et éclairer de nouveaux aspects de ce que nous avons déjà étudié.
Nous savons qu’entre le 8e siècle préchrétien et le 15e siècle de notre ère, l’âme pensante s’est développée dans la partie civilisée de l’humanité. Elle apparut d’abord au sud de l’Europe, au Moyen-Orient, et nous la suivons dès le début de la vie historique du peuple Grec. Ce dernier participe encore pour une large part à l’accomplissement de l’âme de sentiment qui avait fleuri au cours de la culture égypto-chaldéenne particulièrement adaptée à cette évolution.

L’homme s’adonnait alors aux impressions du monde extérieur et ressentait par elles tout ce qu’il appréciait, qui devenait sa connaissance et qu’il accueillait dans ses impulsions volontaires. L’homme tout entier se sentait alors un membre du cosmos. C’est aux étoiles et à leurs mouvements qu’il posait des questions sur ce qu’il devait faire, etc. Sa participation à la vie extérieure du monde, la perception de la présence des entités spirituelle dans tous les détails extérieurs de la vie quotidienne, constituent le caractère distinctif de la culture des égyptiens de la Haute Epoque. La Grèce en vécut encore la dernière floraison. Les anciens Grecs connurent donc également ce libre don de l’âme au monde ambiant auquel était liée une perception spirituelle élémentaire des faits extérieurs. Puis les Grecs développèrent ce que leurs philosophes appelèrent « noos » c’est-à-dire l’intelligence cosmique commune qui fut en vérité la faculté fondamentale de l’âme humaine jusqu’au cœur du 15e siècle et atteignit son point culminant au 4e siècle avant de décliner, ainsi que nous l’avons vu dans les considérations précédentes. On peut dire que du 8e siècle préchrétien au 15e siècle chrétien l’humanité connut « l’ère de la raison ». Lorsque nous parlons de la raison à notre époque, ce n’est pas au sens où nous employons ce mot maintenant. Notre raison semble appartenir, se développer en nous et nous servir à connaître le monde, à le comprendre. Il n’en était pas de même chez les Grecs pas plus d’ailleurs qu’aux 11e, 12e et 13e siècle. L’intelligence était alors quelque chose d’objectif qui emplissait le monde et y ordonnait les phénomènes. En observant ce qui se passait dans le monde on le disait : si les phénomènes s’enchaînent les uns aux autres, si les phénomènes particuliers s’insèrent dans un grand tout, etc. Nous le devons à l’activité de l’intelligence cosmique. On ne conférait à la tête de l’homme qu’une participation à cette intelligence cosmique commune.

Quand nous parlons aujourd’hui de lumière, et que nous voulons étudier la physique ou la physiologie, nous disons : la lumière est en nous (dans le sens de la pensée claire). Mais aucune conscience naïve ne croira que la lumière n’est que dans sa tête. On ne dira pas davantage : il fait sombre dehors, la lumière n’est que dans ma tête. Nul homme des 11e, 12e, 13e siècle ne disait : l’intelligence n’est que dans ma tête. Au contraire, il disait : l’intelligence emplit le monde, elle y ordonne et y règle tout. De même – se disait-il – que l’homme est conscient de la lumière grâce à sa perception, de même est-il     conscient de l’intelligence qui, d’une certaine manière, se met à briller en lui.

Quelque chose d’important était lié à cette montée de l’intelligence cosmique dans l’évolution de la culture. Auparavant, sous le signe de l’âme de sentiment, il n’était pas question d’un principe unique englobant le monde tout entier. On parlait au contraire d’une multitude d’entités spirituelles : des esprits des plantes, des esprits qui réglaient la vie du monde animal, des esprits de l’eau, de l’air, etc. Le polythéisme n’était pas seulement la religion populaire qui exprimait cette multiplicité, les initiés eux-mêmes avaient conscience d’avoir affaire dans le monde extérieur à cette multitude d’esprits. Une sorte de monisme apparut lorsque le temps de l’intelligence approcha. Cette intelligence fut conçue comme une entité englobant le monde, et de ce fait, le caractère monothéiste de la religion commença à se développer. La 3e époque post-atlantéenne en manifeste le degré préparatoire. Mais ce qu’il faut retenir de la 4e époque, c’est qu’elle correspond au développement de l’intelligence cosmique et que l’on pensait alors tout autrement à propos de l’intelligence que nous aujourd’hui.

Comment se fait-il que l’on pense aujourd’hui autrement à propos de l’intelligence ? Cela vient du fait que le sentiment qui était procuré lors de l’acte de la compréhension, lors de l’effort que l’on faisait pour comprendre, était différent. L’homme voyait le monde grâce à ses sens, mais quand il réfléchissait à ce qu’il avait vu, il ressentait toujours comme une secousse. C’était comme un éveil plus intense que son éveil habituel. On établissait encore une distinction entre le fait de « réfléchir » et celui de « vivre » la vie ordinaire. Il semblait alors surtout que par la réflexion on était au sein de quelque chose d’objectif et pas seulement de subjectif. C’est pourquoi on avait jusqu’au 15e siècle et même après un certain sentiment de ce qu’était la réflexion profonde à propos des choses, ce que l’homme actuel n’a plus. On ne « sent » plus aujourd’hui que la réflexion devrait s’accomplir dans un certain état d’âme. Jusqu’au 15e siècle on avait encore le sentiment qu’un homme méchant se mettant à réfléchir ne pouvait qu’apporter du mal dans le monde. On se reprochait en quelque sorte de réfléchir en tant qu’homme mauvais. On ne ressent plus cela aussi intensément de nos jours. On pense pouvoir être intérieurement aussi mauvais qu’on en a envie, on ne s’interdira pas pour autant de réfléchir. Or jusqu’au 15e siècle, on ne faisait pas cela. On croyait au contraire infliger un outrage à l’intelligence cosmique divine, si on réfléchissait avec l’âme mauvaise. L’acte de réfléchir était donc conçu comme quelque chose de réel. On se voyait nageant avec son âme dans la réalité de l’intelligence cosmique commune. D’où cela vient-il ?

Cela vient de ce que pendant la 4e période post-atlantéenne et notamment pendant le 4e siècle les gens utilisaient intensivement leur corps éthérique lors de l’acte pensant. On ne se disait pas : maintenant je mets mon corps éthérique en mouvement ! Mais tout ce qu’on ressentait, l’atmosphère psychique dans laquelle on se trouvait, activait le corps éthérique quand on pensait. On peut aussi dire qu’à cette époque les hommes pensaient avec leur corps éthérique. Or ce qui caractérise le 15e siècle, c’est qu’on commence à penser avec le corps physique.

Nous pensons avec les forces que notre corps éthérique envoie à notre corps physique au cours de l’acte pensant. Voilà la grande différence entre l pensée avant et après le 15e siècle. Avant le 15e siècle la pensée s’écoule dans le corps éthérique et lui donne une certaine structure. La pensée actuelle passe dans le corps physique et chacune des lignes inscrites dans l’éthérique appelle sa propre image, son propre reflet dans le physique. Donc tout ce qui se passe dans l’humanité depuis cette époque lors de l’acte pensant peut-être considérée comme le sceau dans le corps physique de l’activité    du corps éthérique. Du 15e au 20e siècle l’homme a progressivement extrait sa pensée de l’éthérique et il se contente de la silhouette projetée dans son corps physique de la pensée originelle active et vivante dans son corps éthérique. Il est donc bien vrai qu’à la 5e époque post-atlantéenne on pense avec le corps physique et que cette pensée n’est que l’ombre de ce que fût jadis la pensée cosmique.

Voyez-vous, en somme, tout ce qui a été produit depuis le 15e siècle, les nouvelles mathématiques, les nouvelles sciences naturelles etc, sont des silhouettes, des spectres de la pensée de jadis. Cela n’a plus de vie. On n’a plus aucune notion de la vitalité fantastique des pensées anciennes. L’homme de jadis se sentait rafraîchit par l’acte pensant, il était content de pouvoir penser, la pensée était un breuvage délectable pour l’âme. On s’imaginait aucunement que la pensée puise fatiguer. D’autres choses fatiguaient mais penser était un rafraîchissement, était délectation de l’âme. Vivre dans la pensée était ressenti comme une faveur et une grâce.

Il y eut donc une révolution dans la constitution de l’âme, et ce que nous appelons aujourd’hui la pensée moderne a un caractère d’ombre. De là provient aussi la grande difficulté que l’on éprouve à insuffler un quelconque élan à l’homme par la pensée. On eut certes parler à la pensée de l’homme moderne, mais il n’en résultera jamais aucune impulsion. C’est ce qu’il doit pourtant apprendre. Il faut prendre conscience que la pensée n’est qu’une Ombre, qu’elle ne doit pas le rester, qu’elle doit être vivifiée, se transformer et devenir une imagination.

Dans « la philosophie de la liberté » et dans « la science de l’occulte », par exemple, réside une tentative de transformer la pensée actuelle en imagination. Ces ouvrages introduisent des images dans la pensée afin que celle-ci devienne imagination, et par là revienne à la vie, sans quoi l’humanité sera vide et desséchée. Nous pouvons répandre partout une érudition sclérosée mais elle ne permettra jamais de rassembler les forces, de ressaisir et d’enflammer les volontés, si, dans cette pensée spectrale qui s’est introduite dans l’humanité, ne pénètre pas la vie imaginative.

C’est donc là que se pose le grand problème de la civilisation moderne. Il faut considérer que d’un côté la pensée tend à prendre un caractère d’ombre, que les hommes se retirent de plus en plus dans cette pensée, s’y enferment, et que d’autre part, ce qui se passe dans la volonté devient uniquement une sorte d’appel aux instincts. Moins la pensée accueillera d’imaginations, et plus l’intérêt pour ce qui vit dans la vie sociale passera dans les instincts.

L’humanité antique, au moins pendant les époques qui portèrent la civilisation, reçut quelque chose de spirituel venant de son propre organisme. L’homme moderne ne reçoit le spirituel que venant de sa tête, c’est pourquoi il se livre quant à sa volonté à ses instincts, à ses passions. Le grand danger est que les êtres humains deviennent de plus en plus des hommes-têtes qui s’abandonnent à leurs instincts pour ce qui est de leur volonté s’exprimant dans le monde extérieur. Cela conduit naturellement aux situations sociales qui s’installent à l’est de l’Europe et s’infiltrent également chez nous. Tout cela résulte du fait que la pensée a pris une nature d’ombre. On ne peut jamais assez insister sur ce point. Ces arrière plans nous permettent de voir l’importance de ce que veut la science spirituelle d’orientation anthroposophique. Elle veut que l’ombre, le spectre redevienne une entité vivante, que parmi les hommes passe l’impulsion qui saisit l’homme tout entier. Mais cela n’arrivera pas tant que la pensée restera une ombre tant que les imaginations n’y pénétreront pas, tant que le nombre, par exemple, ne sera pas vivifié comme je l’ai indiqué quand j’ai évoqué l’homme septuple qui, en somme, se compose de neuf élément dont le deuxième et le troisième puis le sixième et le septième sont liés de façon à ne former que deux unités au lieu de quatre, si bien que les   sept résultent de la somme des neufs ! Cette compréhension intime de ce qui fut jadis donné à l’homme, représente ce que l’on doit s’efforcer d’acquérir. Sous ce rapport il faut prendre très au sérieux tout ce que l’anthroposophie explique.

Certains se sont bien aperçus que la pensée a pris un caractère d’ombre, et une méthode a été créée par l’ordre des Jésuites   pour y insuffler la vie. Les exercices de la discipline des Jésuites parviennent à rendre la vie aux pensées. Mais il s’agit d’une vie ancienne rajeunie, renouvelée. En effet les Jésuites ne travaillent pas sur l’imagination par l’imagination, mais par la volonté qui joue un grand rôle dans leurs exercices. L’humanité devrait comprendre, et elle ne le comprend que trop peut, que dans une communauté comme celle des Jésuites, toute la vie psychique est radicalement différente de ce qu’elle est chez les autres hommes. Ces derniers présentent un autre état d’âme, d’autres dispositions psychique que ceux qui deviennent jésuites. Les Jésuites travaillent à partir d’une volonté cosmique, il ne faut pas s’y tromper.

Donc vous voyez certains rapports, qui existent. Ces rapports, d’autres ordres les voient aussi, mais les Jésuites sont à couteaux tirés avec eux. Or ce par quoi la réalité pénètre dans la pensée-ombre et qui a un sens immense, c’est cela qui fait du Jésuite un homme différent de tous les hommes civilisés modernes. Ceux-ci n’ont que des pensées-ombres, donc en somme, ils dorment car leur pensée ne saisit pas leur organisme, parce qu’elle ne vibre pas dans leur sang, parce qu’elle ne s’écoule pas réellement comme un flot dans leur système nerveux.

Personne encore, je crois, n’a jamais vu un Jésuite doué devenir nerveux ! Alors que l’instruction et la formation modernes rendent les hommes toujours plus nerveux ! Quand devient-on nerveux ?  Quand les nerfs physiques se font sentir et qu’on éprouve alors physiquement ce qu’il n’est pas justifié d’éprouver. En effet le système nerveux n’est destiné qu’à canaliser le spirituel. Ces choses sont intimement liées à l’absurdité de l’éducation moderne. Or le Jésuitisme a certainement un point de vue – que nous devons absolument combattre – qui est de visualiser les pensées grâce à quelque chose qui va avec le monde, même si, comme le crabe, cela va à reculons ! Mais au moins, même à reculons, cela bouge, cela ne stagne pas ; tandis que notre science telle qu’elle est en somme, ne saisit pas du tout l’homme. J’ai souvent dit et répété que bien des peines se préparent parce que cet homme moderne intelligent, mais qui à aucun moment de sa vie ne va au fond (de ses propres pensées) de façon vivante, parce que cet homme ne voit pas vraiment ce qui se passe autour de lui, ne « participe » pas et ne veut pas participer. Il en va autrement chez le Jésuite. Le Jésuite met l’homme tout entier en mouvement, il voit ce qui vibre aujourd’hui à travers le monde. J’aimerais vous lire quelque lignes d’un livre paru récemment et écrit par un Jésuite ; vous sentirez l’impulsion qui y vibre.

« Pour tous ceux qui pensent sérieusement, en accord avec les principes chrétiens, auxquels le bonheur du peuple tient réellement à cœur, dans l’âme desquels la parole du Sauveur « misereor super turbam » a pénétré, vient le moment où, portés par les vagues de fond du torrent bolchevique, ils peuvent travailler pour le peuple avec un bien plus grand succès ! seulement et surtout, il ne faut pas être hésitant ni timoré. Donc lutte délibérée et dans tous les domaines contre le capitalisme et l’exploitation du peuple, pour la construction de dignes habitats pour des millions de concitoyens, même si pour ce faire, il faut réquisitionner des palais et des grandes demeures, utilisation des richesses du sol, des forces de l’eau et de l’air non pour le profit des trusts et des syndicats, mais pour le bien-être général, utilisation de l’idée du système soviétique  pour empêcher la « séparation des masses de l’appareil de l’état », séparation blâmée à bon droit par Lénine. Dieu a donné les biens de la Terre à tous les hommes, et non à quelques-uns pour qu’ils nagent dans l’abondance et le superflu, tandis que des millions languissent et se consument dans une misère physiquement et moralement désastreuse. »

Voilà le feu qui perçoit ce qui se passe dans le monde. Cet homme combat sévèrement le bolchevisme par ailleurs, il ne veut même pas en entendre parler, et pourtant il ne reste pas inactif comme ceux qui ne remarquent pas le feu qui dévaste le monde. Lui, il le remarque et il sait ce qu’il veut car il le voit.

Les hommes en sont arrivés à réfléchir aux événements du monde, puis, le plus souvent à « laisser courir ». Il faut insister encore et toujours sur le fait que l’homme a autre chose en lui que les pensées qu’il utilise pour réfléchir sans se préoccuper de l’être, de l’Esprit du monde. Il suffit de penser à ce qu’est la « Société théosophique ». Elle parle des « grands initiés » qui siègent quelque part, sur la Terre. Certes, elle peut le faire à bon droit ! Mais il ne s’agit pas de savoir qu’ils siègent dans un lieu ou dans un autre, il s’agit de savoir comment ceux qui parlent d’eux les représentent. Les théosophes pensent que les grands initiés régissent le monde. Alors, ils s’asseyent, émettent de belles et bonnes pensées qu’ils répandent dans toute les directions ; ils parlent du gouvernement mondial, des époques de culture, des impulsions qui existent dans le monde. Mais quand on en vient pour de bon, une fois, à quelque chose de bien réel, comme l’anthroposophie qui est nécessairement réelle parce qu’elle ne peut être autrement qu’il faille vivre dans le vrai courant du monde, on trouve cela désagréable, incommode ! En effet, on ne peut plus rester tranquillement assis à discourir, on doit « participer » à ce qui se passe dans le monde !

Il faut encore insister avec la plus grande rigueur sur le fait que l’intelligence est devenue ombre dans l’homme, qu’elle fut jadis vivante dans le corps éthérique, et qu’elle a glissé, qu’elle est tombée pour aussi dire dans le corps physique, où elle ne mène plus qu’une existence subjective. Mais elle peut être vivifiée par l’imagination, elle conduit alors à l’âme de conscience, celle-ci ne peut être saisie comme une réalité que si le moi en elle est ressenti comme une élément éternel. Il faut que l’âme de conscience sache que ce moi descend en incarnation venant de mondes psychospirituels, et qu’il y retourne après la mort du corps. Saisir intérieurement l’entité psychospirituelle du moi, c’est véritablement emplir de réalité l’ombre qu’est la pensée. Car c’est par le moi que cette pensée doit être remplie de réalité.

Comment peut-il y avoir une pensée vivante ?

Que connaît l’homme depuis le 15e siècle ? Uniquement la logique, pas la pensée vivante. Qu’est-ce que la pensée vivante ? Je vais vous donner un exemple. En 1892 j’ai écrit « la philosophie de la Liberté ». Ce livre a un certain contenu. En 1903, j’ai écrit « Théosophie », qui lui aussi a un certain contenu. J’y parle du corps éthérique, du corps astral etc. Donc je ne souffle pas un mot dans la « philosophie de la Liberté. Viennent des lecteurs, qui en connaissant que la logique morte, le cadavre de la pensée, disent : je lis « la philosophie de la liberté » mais je n’en puis retirer aucune notion sur les corps éthérique, astral, etc. Cela m’est impossible à partir des idées qui s’y trouvent ! Si j’avais par exemple un enfant de 5 ans, et voulait en faire un homme de 60 ans en essayant de l’étirer vers le haut et de l’élargir au maximum, ce serait un peu la même chose. Je n’ai pas le droit de remplacer un phénomène vivant par un phénomène mécanique sans vie. Dites-vous que La philosophie de la Liberté est quelque chose de vivant, qui grandit avec le temps, elle produira alors ce que le lecteur qui cherchait à le tirer de ses raisonnements ne pouvait pas trouver. De là viennent précisément toutes les objections. On ne peut comprendre la pensée vivante contrairement à la pensée morte qui investit aujourd’hui le monde et toute la civilisation. Dans le monde du vivant, les choses se développent à partir de l’intérieur. Qui a des cheveux blancs alors qu’auparavant il les avait noirs, ne les a pas décolorés, mais ils sont devenus blancs de l’intérieur. Ce qui croît et décroît se développe de l’intérieur, il en va de même pour la pensée vivante. Hélas, aujourd’hui on cherche seulement à tirer des conclusions et à développer une logique extérieure. Qu’est-ce que la logique ? La logique est l’anatomie de la pensée. Or on étudie l’anatomie sur le cadavre de l’homme comme on étudie la logique sur le cadavre de la pensée., ce qui est justifié dans les deux cas. Pourtant il est impossible de saisir la vie par l’étude du cadavre. Voilà de quoi il s’agit réellement si on veut participer de façon vivante et de toute son âme à tout ce qui se vit dans le monde. Il faut insister sur ce fait car pour que le monde et l’humanité évoluent dans le bon sens, vivifier la pensée devenue ombre est une nécessité absolue. Vous savez que cette pensée-ombre a atteint son plein épanouissement au milieu du 19e siècle où furent faites les découvertes qui ont le plus surpris et fasciné l’humanité. Ces découvertes n’étaient peut-être pas grandes comme telles, mais placées à leur juste place, elles le paraissent.

Prenons la fin des années 50 où paraissent « De l’origine des espèces par la sélection naturelle de Darwin, principe d’économie politique de Karl Marx, ainsi que psycho-physique de Gustave Théodore Fechner. Dans ce dernier ouvrage, Fechner essaie de découvrir le psychique, l’animique, au moyen d’expérience extérieures. La même année Kirchhoff et Bunsen font la surprenante découverte de l’analyse spectrale. Cette découverte démontre qu’on trouve la même substance, la même manière dans l’univers, quel que soit l’endroit que l’on observe. Tout est fait , au milieu du 19e siècle, pour charmer les hommes, pour leur faire croire que la pensée peut, en ce domaine, rester subjective, c’est-à-dire une ombre, et ne doit en aucun cas intervenir dans le monde extérieur. Si bien qu’il ne faut surtout pas se représenter qu’il existe quoi que ce soit de vivant dans l’intelligence du monde, dans le cosmos lui-même, dans le « noos ».

Ces faits rendirent la deuxième partie du siècle antiphilosophique, et au fond, très inactive – au plan de la pensée non appliquée à la matière. Il en résulte que tandis que les processus économiques se compliquaient toujours davantage, le commerce mondial s’élargissait en une économie mondiale, si bien que véritablement, toute la Terre devint un seul domaine économique, cette pensée-ombre ne fut pas capable de comprendre une réalité extérieure de plus en plus violente. Voilà la tragédie de notre époque ; les rapports économiques sont devenus toujours plus énormes, toujours plus lourds, plus brutaux, alors que la pensée de l’homme demeure une ombre. Or les ombres ne peuvent plus intervenir dans le jeu qui se joue dans le monde extérieur, dans la brutale réalité économique.

Là est l’origine de notre misère actuelle. Lorsqu’une personne croît vraiment avoir des dispositions plus fines et avoir besoin du spirituel, elle prend vite l’habitude de faire une longue figure, de parler d’une voix de fausset, d’expliquer comment on peut s’élever au-dessus de cette réalité brutale, comment par la mystique seule, on peut comprendre le spirituel. La pensée est devenue si raffinées, évanescente, qu’elle doit fuir la réalité parce que son existence d’ombre est détruite dès qu’elle veut intervenir dans cette réalité brutale. Or la réalité plonge dans les instincts où elle se développe dans la violence et la brutalité. On voit alors en haut, planer les suavités des mystiques et des conceptions théosophiques du monde, et en bas se dérouler une vie brutale. Cet état de chose   doit absolument cesser si l’on veut assumer le salut de l’humanité. La pensée doit être vivifiée, devenir tellement puissante, qu’elle ne recule plus devant la brutale réalité mais peut au    contraire y plonger et y vivre en esprit ; cette réalité se transformera alors et sa brutalité disparaîtra progressivement. Il faut le comprendre.

Ce qu’on n’a compris nulle part, c’est qu’une pensée où vit l’essence du monde qui est intelligence, le « noos », ne peut faire autrement que de déverser sa force sur tout. Cela va de soi. Or la pensée moderne prend pour un vrai sacrilège une pensée dont les antennes peuvent atteindre les domaines les plus variés. Prendre la vie au sérieux, c’est constater que la pensée a été jusqu’à ce jour une image-reflet, mais que le temps est venu d’y apporter la vie afin que de cette vie pensante, de cette vie psychique intérieure, la vie physique sensible extérieure puisse recevoir ses impulsions sociales….

Onzième conférence. Dornach, 30 avril 1921.

C’est au milieu de 19e siècle que les tendances et idées matérialistes et la matière matérialiste de vivre atteignit son point culminant. Toutefois bien qu’au 15e siècle ce qui s’est développé en l’homme était en quelque sorte spirituel nous pouvons dire c’est que l’homme bien que devenu extrêmement spirituel n’a pu saisir cette spiritualité et s’est au contraire contenté du penser, du sentir, du vouloir et du faire matérialiste. Nous sommes encore soumis actuellement aux effets de ce qui- de façon ignorée pour beaucoup – s’est passé au sein de l’humanité, et y a atteint son maximum d’intensité. Pour quelle raison ce point culminant fut-il atteint ? Parce que l’humanité de cette époque devait faire l’acquisition de l’âme de conscience, ce qui fut un moment décisif.

Voyons rapidement le déroulement de l’histoire de l’âme humaine. Commençons par la 3e époque de culture, environ jusqu’en 747 avant J.C., époque où l’âme sentante se développa. Ensuite vint l’âge de l’âme pensante de 747 avant notre ère à 1413. Le moment de la plus grande floraison de cette âme pensante se situe, comme vous savez, à une date que l’histoire extérieure étudie à peine mais que nous pouvons considérer attentivement si nous voulons comprendre l’évolution européenne. Cette date, c’est 333 de notre ère. Dès 1413 nous avons affaire à l’âme de conscience et nous nous trouvons encore en plein dans cet élément psychique. Ce développement de l’âme de conscience passa par une expérience décisive vers l’an 1850 ou plutôt 1840.

Schéma 1



Considérons maintenant l’humanité en général.

Nous verrons par la suite les réactions des différentes nations – nous pouvons affirmer qu’observant les personnalités représentatives de ces nations, toutes avaient vers 1840, une intelligence, un raisonnement qui présentaient un caractère d’ombre. Je vous ai déjà expliqué en quoi cela consiste. L’humanité en était arrivée au point que la possibilité existait d’avoir au sujet de la culture humaine en général, et sans initiation, le sentiment suivant : nous possédons l’intelligence, notre pensée s’est développée, elle a progressé, mais elle n’a plus aucun contenu. Nous avons les idées ; elles sont vides ; il faut que nous les remplissions. Voilà l’appel qui, encore indistinct, encore insaisissable, se fraye un chemin parmi les hommes, non pas dans la claire conscience, mais dans les nostalgies profondes inconscientes et subconscientes. L’appel retentit, le désir naît de recevoir ce qui manque à la pensée devenue ombre, c’est un appel à la science de l’esprit, et nous pouvons même le saisir concrètement.

Au milieu du 19e siècle, l’organisme humain, dans sa partie physique où cette ombre vide de la pensée se manifeste, en était au point qu’on pouvait bien l’éduquer, mais il fallait lui donner un contenu. Or ce contenu ne peut l’atteindre que, si l’homme est conscient qu’il lui faut accepter l’idée, de quelque chose qui ne s’offre pas à lui sur terre, qui ne vit pas sur terre, qu’il ne peut pas non plus apprendre pendant sa vie sur terre. Il faut qu’il en vienne à se dire : je dois accepter dans ma pensée quelque chose que la Terre ne peut plus me procurer, qui ne vit plus sur la Terre même, dont je ne peux faire aucune expérience entre la naissance et la mort. Il me faut vraiment accueillir dans cette intelligence quelque chose qui s’est certes éteint lors de ma descente dans mon corps physique alors que j’étais riche du résultat des expériences de mes vies précédentes, qui s’est certes effacé, assourdi, mais qui existe néanmoins dans les profondeurs de mon âme. Il faut que je l’en extirpe ; je dois retrouver le souvenir de quelque chose qui est en moi, je dois le faire tout simplement du fait que je suis un homme du 19e siècle.

Auparavant on ne pouvait pas exercer de cette façon une réflexion personnelle ; c’est pourquoi il fallut mûrir, éduquer, exercer et discipliner la pensée-ombre. Les possesseurs de ces corps physiques – les plus évolués tout au moins – auraient dû alors se demander : qu’est-ce que je cherche à extirper des abîmes de ma vie psychique et à mettre en lumière, afin que quelque chose se développe dans ma pensée-ombre ? Cette question aurait permis à ce quelque chose de pénétrer dans la pensée-ombre, l’âme de conscience aurait commencé à poindre. Donc à ce moment précis il aurait été possible que l’âme de conscience apparaisse.

On peut rétorquer que depuis 1413 on en était déjà à l’âge de l’âme de conscience ! certes, pourtant depuis 1413 on avait vécu un temps de préparation ; il suffit pour en être convaincu de penser aux conditions fondamentales qui, comparées aux époques précédentes, étaient nécessaires à l’apparition d’une telle nouveauté. L’imprimerie, par exemple, a été découverte, « l’écrit » s’est partout répandu ; par l’écrit, par l’imprimerie, les hommes amassent progressivement une somme de connaissances qui représentent un « contenu spirituel ». Mais ils le prennent de façon extérieure, c’est cela l’important à retenir de ces multiples expériences. Les peuples civilisés de la Terre ont pris de façon extérieure ce qu’auparavant ils ne pouvaient recevoir que par le détour du langage parlé.

Au temps de l’âme de raison, du développement de l’âme pensante et à plus forte raison aux temps de l’âme de sentiment, toute la culture reposait sur l’enseignement oral. Le langage laisse encore résonner l’élément psychospirituel. Dans la parole vivait, et surtout en ces temps anciens, ce qu’on peut appeler « le génie de la langue ». Celui-ci cessa de se manifester quand le contenu de l’enseignement fut donné sous forme abstraite par l’écriture et l’imprimerie. L’écrit et l’imprimé ont la particularité d’effacer, d’une certaine manière, ce que l’homme reçoit à la naissance de son existence supraterrestre.

Cela ne signifie pas, certes, que vous devez cesser de lire et d’écrire, mais qu’une force plus grande est aujourd’hui nécessaire pour faire surgir ce qui repose dans les profondeurs inconscientes de l’être humain.

Or cette force plus grande doit être acquise nécessairement. Il nous faut atteindre la Soi-conscience, la Soi-connaissance et dépit du fait que nous lisons et écrivons et nous devons développer une force supérieure à celle d’autrefois. C’est cela la tâche de l’ère de l’âme de conscience.

Avant d’étudier comment l’action du monde spirituel a commencé à descendre et à pénétrer dans le monde physique-sensible, demandons-nous : comment les nations de la nouvelle civilisation (de la 5e civilisation post-atlantéenne, nous-mêmes) ont-elles réagi au point crucial que fut l’année 1840 ?

Nous savons grâce à d’autres études que le peuple dont la mission fut de développer l’âme de conscience – en ce qui concerne cette époque – est le peuple anglo-saxon. Celui-ci est prédestiné par toute son organisation, à assumer la formation de l’âme de conscience. De là la position particulière des peuples anglo-saxon et anglo-américain de notre époque. Demandons-nous donc comment le peuple anglo-saxon atteignit le moment historique le plus important de la culture moderne, (au milieu du 19e siècle).

Il vécut longtemps dans un état que – compte tenu naturellement des variantes dues aux diverses transformations extérieures – je décrirai ainsi : l’état d’âme et les impulsions intérieures du peuple anglo-saxon sont demeurées, jusqu’au 19e siècle, celles de la Grèce avant d’être placées par d’autres. On pourrait dire qu’aux 10e et 11e siècle pré-chrétiens on remarque une singularité ; les nations accomplissent leur mission au cours de plusieurs périodes qui se chevauchent. Mais ces faits sont difficilement observables.

En effet au 19e siècle certaines acquisitions étaient définitives : l’écriture, la lecture, l’imprimerie et d’autres conditions d’existence avaient remplacé en Ecosse et en Angleterre celles des temps homériques. Pourtant si l’on considère la mentalité du peuple en tant que nation, on peut dire qu’elle est restée la même qu’au temps d’Homère.

Or en Grèce cet état d’âme fut transformé à l’époque des grands tragédiens et il fut dépassé à l’époque de Sophocle. Mais il s’est maintenu dans le monde anglo-saxon jusqu’au cœur du 19e siècle, où on trouve la manière de vivre patriarcale, la conception patriarcale de la vie, particulièrement répandue en Ecosse. Pourquoi ? Parce que les lieux d’initiation d’Irlande n’ont pas fait rayonner leur sagesse sur le peuple anglo-saxon, mais principalement – ainsi que nous l’avons vu en d’autres occasions – sur les peuples de l’Europe continentale, comme il en est question dans la conférence sur Scot Erigène. Les vérités initiatiques qui venaient du nord, c’est-à-dire d’Ecosse, ont spécialement influencé l’Ile britannique mais quelque chose est demeuré extrêmement ancien dans toute la conception de la personne humaine, et continue à agir jusque dans la manière dont s’est établi le rapport entre Whigs et Tories au sein du parlement. En somme à l’origine, nous n’avons pas affaire à une opposition entre « libéraux et conservateur » ; mais à deux nuances, du point de vue politique, dont on n’a plus aucune idée aujourd’hui.

Les Whigs, sont essentiellement les continuateurs d’un courant écossais dont le caractère était l’amour de l’homme en général. A l’origine les Tories sont des catholiques et même, selon la légende dont l’arrière-plan historique est certain, des voleurs de chevaux venus d’Irlande. L’opposition qui s’exprime alors dans la volonté politique reflète un certain état patriarcal qui a conservé et prolongé des forces élémentaires spécifiques. Le fait est observable dans la manière d’être des grands propriétaires terriens vis-à-vis de leurs sujets vivant sur leurs terres.

Ce rapport particulier entre propriétaires et sujets dura jusqu’au 19e siècle, au cours duquel, au fond, personne ne pouvait être élu au Parlement anglais sans posséder une certaine puissance due au rapport particulier entre le propriétaire terrien et ses sujets.

Réfléchissons à ce que cela signifie ! On ne pèse pas ces faits à leur juste poids. Il est par exemple très intéressant d’apprendre que la loi   condamnant à mort un simple voleur de montre ou un braconnier ne fut abolie par le Parlement qu’en 1820 seulement. Jusqu’à cette date il était normal que des délits mineurs et les braconnages soient punis de mort. On constate ici encore le maintien d’un certain état d’esprit primitif. Aujourd’hui on considère l’environnement immédiat et ce qui s’y passe et on prolonge pour ainsi dire rétrospectivement les aspects les plus importants de l’état d’esprit civilisé actuel ; on ne voit donc pas qu’il y a très peu de temps encore, des régions européennes parmi les plus importantes, se sont organisées à partir d’états tout à fait élémentaires, primitifs.

On peut donc dire que l’état patriarcal a été conservé et est devenu la base, le sol sur lequel s’est édifié l’élément moderne qui demeure inconcevable dans cette structure sociale sans le développement de l’âme de conscience. Pensez qu’au 18e siècle déjà un changement considérable dû à la transformation technique de l’industrie textile intervient dans la structure sociale. Voyez comme la machine, l’élément technique s’est introduit dans l’état patriarcal et représentez-vous que sur la base du rapport patriarcal entre seigneur et sujet et grâce à la transformation de l’industrie textile, s’insinue, se glisse, le prolétariat moderne !

Imaginez le choc qui s’installe, comment les villes industrielles surgissent sur les anciennes terres, la désorganisation de la vie patriarcale là où les villes sont édifiées ! Imaginez que cette vie à l’antique devient par un saut courageux, la vie socialiste prolétarienne moderne.

Le schéma ci-dessous nous aidera à visualiser cela. La vie anglo-saxonne évolue comme en Grèce environ 1000 ans avant notre ère. Puis il y a un saut courageux et nous voilà en 1820. Intérieurement on se trouve en 1000 av J.C. mais extérieurement nous sommes au 18e siècle, en 1770 (flèches schéma 2). C’est à ce moment que s’introduit tout ce qui existe de la vie moderne, tout le présent. Mais la jonction, la nécessité ne se fait jour dans cette vie anglaise qu’en 1820 (schéma 2) époque où sont enfin mis tout juste à l’ordre du jour des décisions comme la suppression de la peine de mort pour les délits mineurs. On voit bien là que le très ancien s’est mêlé au très moderne. Puis, l’évolution continue et nous voici en 1840.

schéma 2



Que devait-il donc se passer pendant la première moitié du 19e siècle chez les anglo-américains ?

Souvenons-nous qu’à dater de 1820 seulement et même de 1830, des lois furent votées en Angleterre pour limiter le travail en usine à 8 heures par jour pour les enfants de 12 ans et à 12 heures pour les plus âgés. Comparez, je vous prie, avec les horaires actuels ! Avec les journées de 8 heures revendiquées par la grande masse du prolétariat ! Avant 1820 des enfants travaillaient encore bien plus de 8 heures par jour dans les mines et les usines. Cela prit fin en 1820 pour les petits mais ceux de 13 à 18 ans continuaient à faire des journées de 12 heures.

Il faut prendre conscience de ces faits pour comprendre tout ce qui s’est passé. C’est à dater du 2e tiers du 19e siècle que l’Angleterre est sortie de l’état patriarcal et qu’elle se vit obligée de compter avec ce qui, lentement, grâce à la technique et aux machines, s’est glissé dans son temps. C’est ainsi que le peuple destiné à forger l’âme de conscience atteignit la date de 1840.

Prenons d’autres peuples, par exemple ceux qui ont conservé des éléments latino-romains de la 4e époque et qui ont transporté, comme un héritage, l’ancienne culture de l’âme pensante raisonnante vers l’ère de l’âme de conscience. Le moment le plus important du règne de ce « reste » d’âme pensante tombe à la Révolution française, à la fin du 18e siècle.

Nous voyons alors brusquement surgir   sous forme d’abstraction l’idéal de « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Nous voyons la façon dont les sceptiques   comme Voltaire, les enthousiastes comme Rousseau s’en émeuvent, mais surtout comment ils surgissent de la grande masse du peuple ; comment l’abstraction, justifiée dans ce domaine, s’introduit dans l’ordonnance de la structure sociale. Nous assistons donc à une tout autre évolution qu’en Angleterre. Là, les derniers restes de la vie germanique patriarcale, à l’image des temps homériques, ont été investis par la technique et par ce que la vie scientifique matérialiste moderne pouvait introduire dans la structure sociale. Ici, en France, tout est tradition. On pourrait dire, jadis à Rome, un Brutus ou un César est intervenu, d’une certaine manière, dans les plus petits détails de la vie politique. On la Révolution française est mise en scène de la même façon. Ainsi surgit à nouveau sous forme abstraite le sens de liberté, égalité et fraternité. Tous ce qui existe encore de l’élément patriarcal ancien n’est pas détruit de l’extérieur comme en Angleterre, mais au contraire par le fait de l’abstraction : l’assise juridique romaine, l’attachement à l’ancienne notion de propriété, aux rapports entre maîtres et sujets, et notamment au concept d’héritage, à tout ce que le droit romain avait établi se trouve démoli, vole ainsi en éclats.

Il suffit de penser à l’extraordinaire coupure que représente la Révolution française dans toute la vie européenne : de se souvenir qu’avant la Révolution ceux qui n’appartenaient pas à la masse populaire jouissaient de « privilèges ». Des positions importantes dans l’Etat étaient réservées à certains de ces privilégiés. L’exigence de la Révolution consiste à briser ces privilèges, ce qui fut fait grâce à l’abstraction, à la raison intelligente devenue ombre. Cependant cette révolution porta en elle le sceau de la raison-ombre, de l’abstraction, et au fond, il ne resta de ces exigences qu’une sorte d’idéologie. C’est pourquoi la raison-ombre fait aussitôt un bond en sens contraire.

Napoléon survient puis l’expérience sociale de l’Etat au cours du 19e siècle commence. La première moitié du 19e siècle est consacrée en France à une expérimentation sans but. Que dire des événements qui permirent à un Louis-Philippe de devenir Roi de France ? etc., de quelle expérience s’agit-il là ?

On fait une expérience pour montrer aux Français que la raison-ombre ne permet pas vraiment d’intervenir dans les rapports réels, les réalités. Tout reste en somme inachevé, tout demeure héritage de l’ancien romanisme. On peut dire qu’une relation qui était abstraitement très claire pour la Révolution française, celle de l’église et de l’Etat, n’a jusqu’à aujourd’hui pas été mise en évidence dans sa réalité extérieure concrète. De temps à autre au cours du 19e siècle, le problème réapparaît, mais toujours aussi peu clair, aussi confus. Pendant la Révolution la raison abstraite avait atteint une certaine hauteur, puis elle devint expérimentation, elle cessa de grandir et de mûrir au contact des faits du monde extérieur. C’est dans cet état que la nation française atteignit l’année 1840.

Tournons-nous vers l’Italie.

Ce pays a traversé la culture de l’âme pensante tout en gardant un reste de la culture de l’âme de sentiment. Cette partie de l’âme de sentiment surgit aux temps modernes et ne permit pas au peuple italien d’exprimer les idées abstraites de liberté, égalité et fraternité comme cela se fit en France. Or cette partie – reste de l’âme de sentiment – cherchait à passer d’une antique conscience humaine de groupe à une conscience humaine individuelle. L’Italie se trouva en 1840 dans une position, qu’on peut résumer ainsi : la conscience individuelle qui essaie de se former est en quelque sorte continuellement rabaissée, repoussée par tout ce qui existe dans le reste de l’Europe, car la tyrannie des Habsbourg pèse de façon effrayante sur le germe de conscience individuelle qui voudrait bien grandir.

Dans les années vingt du 19e siècle a lieu le très remarquable Congrès de Vérone. Le désir de ce congrès est de convenir d’un moyen de refuser, de rejeter la civilisation moderne. Nous voyons venir d’Autriche et de Russie ce que j’appellerais une sorte de conspiration contre ce que la conscience moderne doit apporter à l’humanité. Il n’est guère de chose plus intéressante que ce congrès de Vérone ! Son thème était en somme de répondre à la question suivante : comment tuer la conscience moderne qui commence à se développer ?

On observe ensuite que dans le reste de l’Europe, c’est toujours un nombre d’hommes restreint, notamment en Europe centrale, qui parvient à la conscience que le moi doit nécessairement faire son entrée dans l’âme de conscience. Cet évènement doit en effet s’accomplir à un certain niveau spirituel et nous en avons un remarquable exemple dans l’élévation culturelle de l’époque goethéenne où vécut aussi un homme comme Fichte. On voit là comment le moi veut s’implanter dans l’âme de conscience. Cependant on remarque aussi hélas, que toute cette culture goethéenne n’est prise en charge, n’est vécue que par quelques rares individus. Il me semble qu’on étudie trop peu ce passé trop proche ; on se dit simplement : Goethe vécut de 1749 à 1832, il écrivit le Faust et toutes sortes d’autres ouvrages. Voilà ce qu’on sait de lui, et ce, depuis toujours.

Jusqu’en 1862, donc 30 ans après la mort de Goethe, on pouvait difficilement se procurer un exemplaire d’un ouvrage de Goethe. L’auteur n’était pas « libre », peu de gens avaient la chance de posséder un de ses ouvrages. Donc le goethéanisme n’atteignit qu’un très petit nombre de lecteurs. Ce n’est que plus tard qu’on commença à obtenir des indications sur ce qui vivait en lui, après 1860. Mais alors la faculté de le comprendre avait disparu. On n’est donc pas arrivé à comprendre ce qu’était le goethéanisme. Quant au dernier tiers du 19e siècle, il n’était pas propre à comprendre correctement Goethe.

J’ai souvent évoqué le fait que dans les années 70, Hermann Grimm fit à l’Université de Berlin une série de cours sur Goethe. Ce fut un événement, et le livre fut édité sous le titre : « Goethe ». Il représente vraiment, au sein de la littérature de l’Europe centrale quelque chose de très particulier. Prenons ce livre maintenant. Quel sens a-t-il de nos jours ? On y fait la connaissance de tous les personnages qui connurent Goethe, mais ils n’ont tous que deux dimensions, ce sont des ombres. Tous ces portraits sont des ombres. Goethe lui-même n’est pour Grimm qu’une figure bidimensionnelle. Ce n’est pas Goethe. Je ne pense certes pas au Goethe qui s’asseyait l’après-midi au « Kaffeekränzchen » et qu’on décrit comme le gros conseiller au double menton, mais je peux dire que dans la pensée de Grimm, Goethe n’a vraiment aucune épaisseur, si je puis me permettre l’expression, c’est une ombre projetée sur un mur. Il en est de même pour tous les autres : Herder, etc. Un peu plus de vie anime les personnages qui sortent du peuple et approchent Goethe : Friederike von Sesenheim si merveilleusement décrite ou la jolie francfortoise Lilli Schöneman, donc précisément des gens qui n’appartiennent pas à l’atmosphère dans laquelle vin spirituellement Goethe. Ces personnages-là ont une certaine épaisseur. Mais un Jacobi, un Lavater, tous sont comme des ombres. On n’entre pas dans le vif du sujet, l’activité de la pensée abstraite est visible à l’œil nu. Or, celle-ci peut par ailleurs avoir du charme, et le livre de Grimm en a, mais l’ensemble n’est qu’ombre, on n’y voit que des silhouettes à deux dimensions.

Il ne pouvait en être autrement, car en vérité, à l’époque de la jeunesse de Grimm, il valait mieux, en Allemagne, ne pas se dire allemand. On a très mal compris les Allemands dans la première moitié du 19e siècle et surtout maintenant. On frissonnait dans les pays de « L’Entente » quand on commençait à lire les « Paroles à la nation allemande » de Fichte et qu’on y trouvait ces mots : « Je parle tout bonnement à des allemands et sans plus de façon des allemands et   sans plus de façon des allemands ». Et il en était de même avec le chant : « Deutschland, Deutschland über alles » (Allemagne, Allemagne par-dessus tout), dont le sens fut mal interprété, car ce chant ne signifie rien d’autre que : vouloir être allemand, ni Souabe, ni Bavarois, ni Autrichien, ni Frac, ni Thuringien. Il s’adresse dans toutes les directions du pays à des Allemands, car Fichte ne voulait parler qu’à des « Allemands tout simplement » et non à des Badois ou à des Wurtembergeois ou à des Prussiens, il voulait parler à des Allemands. Il est normal qu’on ne l’ait pas compris, et notamment dans un pays où il était depuis longtemps acquis qu’on pouvait se dire « Français » sans risque, alors qu’en Allemagne, il fut un temps où se réclamer de la nationalité allemande était motif à incarcération ; par contre on pouvait fort bien se dire Autrichiens, Souabe, Bavarois etc. Mais se dire Allemand équivalait à une haute trahison ! Qu’un Bavarois se soit dit Allemand, par exemple, signifiait qu’il ne s’adressait pas seulement au trône de Bavière dont les frontières étaient bien concrètes et leurs emplacements connus, mais qu’il voulait passer par-dessus ces frontières de Bavière pour voir « de l’autre côté » d’où l’idée de haute trahison. Il était donc interdit de se dire Allemand. Que ces choses au sujet des Allemands et sur les Allemands aient été dites, a un rapport avec l’idée, le désir de rassemblement de tout ce qui est allemand qu’on ne comprend pas aujourd’hui, que l’on falsifie en donnant au chant d’Hoffmann un sens qu’il n’avait pas, à savoir que l’Allemagne doit régner sur toute les nations du monde, alors qu’il ne s’agissait de rien d’autre « qu’être allemand » par-dessus tout au monde, exactement comme le français pouvait dire : la France par-dessus tout au monde.

Cependant la particularité de l’Europe centrale est qu’elle a une culture régionale d’origine tribale. On la rencontre encore partout actuellement ; le Wurtembergeois est différent du Franconois, jusque dans la formulation des idées, la forme des mots et des pensées qui se répandent dans la littérature. On constate par exemple un énorme contraste entre un Franconois comme Michael Conrad – si je prends la littérature moderne – et un Wurtembergeois, c’est-à-dire un voisin immédiat qui écrit au même moment. Ce contraste joue encore à présent même dans la configuration des pensées. Or tout ce qui vit ainsi dans ces particularismes régionaux, demeure inchangé malgré le travail accompli par des dirigeants nationaux. Le goethéanisme avec tout ce qu’il comporte à pourtant vécu dans les régions qu’on appelle aujourd’hui l’Allemagne ! Quelques intellectuels seulement l’ont connu, la grande masse n’en a pas été touchée. Cette multitude en resta à peu près au point qui avait été atteint en Europe centrale en l’an 300 à 400 de notre ère. De même que les anglo-saxons en sont restés à l’an 1000 préchrétien, les Allemands de l’Europe centrale en sont encore en l’an 300 à 400 de notre ère. Je vous prie de ne pas prendre ceci avec un orgueil affreux et de ne pas dire : les Anglo-saxons en sont encore aux temps homériques, et nous, nous sommes déjà en 400 après J.C.. Ces choses ne sont pas à prendre ainsi. Il ne s’agit que de montrer quelques particularités.

Cependant les conditions géographiques font que la constitution psychique générale en Allemagne dura beaucoup plus longtemps que celle qui existait en Angleterre. L’Angleterre a en effet dû rapidement introduire dans sa vie patriarcale à l’antique ce qui a façonné la structure sociale à partir de la vie technique, scientifique, matérialiste, moderne, c’est-à-dire d’abord de l’industrie textile et ensuite de toutes les autres techniques. Le monde allemand et l’Europe centrale en général se sont d’abord opposés à cela et ont conservé bien plus longtemps leurs particularismes, jusqu’au moment où tout ce que la technique moderne avait apporté se fut répandu et domina le monde entier. L’Angleterre pour sa part trouva encore le moyen de transformer sa structure sociale jusqu’à un certain point, au cours de la première moitié du 19e siècle. Tout ce qui a été acquis dans ce pays ne pénétra pas en Europe centrale.

Celle-ci s’empara néanmoins de quelques idées abstraites issues de la Révolution ; au 19e siècle elles déferlèrent sur ces pays telles des vagues. Mais tout cela ne se produisit en somme qu’après que le monde entier ait été investi par la technique. Alors une chose étrange se produisit : un homme qui avait appris à penser selon Hegel, en Allemagne, - je veux citer Karl Marx, et je pourrais en citer bien d’autres – alla en Angleterre, y observer la vie sociale, et grâce à ses observations, formula sa doctrine socialiste.

L’Europe centrale était mûre pour une telle doctrine à la fin du 19e siècle, aussi l’accepta-t-elle. Si on voulait décrire ce qui s’y est alors développé, il faudrait dire : l’évolution primitive qui existait auparavant continua, bien que certaines idées y aient été introduites de l’extérieur par les livres et les journaux, mais l’état d’esprit de l’an 400 après le Christ y resta le même et ce n’est en somme qu’au dernier tiers du 19e siècle que le « saut » se produisit, vers 1875.

Donc en 1840 les anglo-saxons ont déjà accompli une transformation, la nécessité s’imposant à eux de développer l’âme de conscience. Le peuple allemand par contre continue à dormir, et c’est en rêve qu’il vécut cette année 1840. Il dormit par conséquent tout le temps qu’il aurait dû employer à édifier le pont entre les personnalités dirigeantes et ce qui montait de la masse du peuple devenue le « prolétariat » qui se fortifiait grâce à la doctrine socialiste et qui, à dater de 1875, exerça une pression énorme et radicale pour parvenir à l’âme de   conscience. Pourtant ces faits ne furent pas remarqués, les forces ne furent pas canalisées et on les juge aujourd’hui encore de façon complètement erronées.


Pour en venir à toutes les anomalies qui existent, il suffit d’évoquer le livre bien connu d’Oswald Spengler « Le déclin de l’Occident qui a atteint un tirage de 60.000 exemplaires (en 1921) et même probablement davantage, où il parle du socialisme. Spengler pense que la civilisation européenne occidentale creuse sa tombe. Quand l’an 2200 sera atteint, on vivra, selon Spengler, en pleine barbarie. Il faut convenir que Spengler a raison   sur certains points.

En effet, si le monde européen continue à évoluer comme il le fait à présent, quand nous arriverons au troisième millénaire tout sera devenu barbare. En cela l’auteur ne se trompe pas. Seulement ce qu’il ne voit pas ou ne veut pas voir, c’est que la raison abstraite, la pensée-ombre peut être transformée de l’intérieur par l’imagination et de ce fait, l’humanité occidentale tout entière peut atteindre une nouvelle et plus haute culture. Un homme comme Oswald Spengler ne voit pas que la science spirituelle anthroposophique conduit à cette nouvelle culture. Il croit que le socialisme, le véritable socialisme auquel il pense, celui qui amènerait une vie sociale, doit être instauré avant ce déclin de l’Occident, il croit que l’humanité occidentale a pour mission de réaliser le socialisme. Mais dit-il, les seuls appelés à réaliser ce socialisme-là, ce sont les prussiens ! C’est pour expliciter cette idée qu’il écrivit son opuscule « Prussianisme et socialisme ». Tout autre socialisme – d’après lui – serait faux, mais celui dont les premiers rayons ont été aperçus au temps de Guillaume, celui-là seul doit conquérir le monde, qui vivra alors le seul, le vrai, le juste socialisme ! Ainsi parle l’homme qui est, je le crois, actuellement l’un des esprits les plus géniaux de notre époque. Il ne s’agit pas de juger les hommes d’après le contenu de leurs paroles, mais selon leurs capacités spirituelles. Or Oswald Spengler – qui connait quinze sciences – est naturellement « plus intelligent que tous les docteurs, écrivains, maîtres et curés », et on peut déjà dire qu’avec son petit livre sur le déclin de l’Occident, il a proposé quelque chose qui mérite considération et fit une extraordinaire et profonde impression sur la jeunesse de l’Europe centrale. Pourtant il affirme cette idée – que je viens d’évoquer – et vous avez là l’exemple d’un homme supérieurement intelligent qui en arrive aux idées les plus saugrenues, les plus inutilisables qui soient. C’est là le résultat tangible de l’intelligence actuelle qui n’est qu’une ombre. Les ombres défilent, on est dans l’une d’elles, mais on en poursuit rapidement une autre qui passe, rien ne vit. De même qu’on ne peut voir la beauté d’une femme à sa seule silhouette, à son ombre projetée sur un mur, de même des choses observées qui ne sont que silhouettes. Le prussianisme comme ombre est interchangeable avec le socialisme. Une femme tournant le dos et dont l’ombre tombe sur un mur peut être très laide, mais on peut la prendre pour une beauté. On peut de la même manière prendre le prussianisme pour du socialisme si l’intelligence-ombre l’emporte intérieurement sur le génie.

C’est ainsi que ces choses doivent être conçues aujourd’hui. Il ne faut pas s’en tenir à leur contenu, mais aux capacités. Voilà l’important. Reconnaissons que Spengler est un homme génial, bien qu’une grande part de ses idées doive être tenue pour folie.
Nous vivons à une époque où apparaissent des jugements dont les fondements sont élémentaires, primitifs ; en effet, la compréhension de notre monde actuel – donc des impulsions en vue des réalités à venir – viendra de ces arrières fonds élémentaires.

Bien entendu l’Est a vécu tout ce qui s’est passé en 1840 sans sortir de son profond sommeil. Pensez aux quelques intellectuels perdus dans la masse immense du peuple russe encore plongé dans l’orientalisme par les traditions religieuses et le culte orthodoxe ! Pensez à l’effet engourdissant d’un Alexandre 1er, d’un Nicolas 1er et de tous les 1er qui l’ont suivi ! Ce qui est arrivé c’est ce qui voulait arriver dès que fut atteint le moment où l’âme de conscience devait être introduite dans la vie européenne.

La suite à lire "Perspectives du développement de l’humanité" de Rudolf Steiner.
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