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Message par oursagora le Mer 3 Jan - 22:57





La transmission est au coeur de la notion de Tradition, qui signifie d' abord remettre, confier, a transmettre. Il n' y a peut étre pas de question plus décisive aujourd' hui pour les grandes voies spirituelles, aussi a t il semblé opportun de consacrer cette étude a la question de la transmission. Autrement dit, c' est le rapport complexe entre Tradition et Histoire que l' on accepte d' accorder dans cette étude, sous différents angles et a partir de sujets divers.

Un premier enjeu consiste a se démarquer des idées recues et des confusions qui régnent dans la société contemporaine, ou l' on confond volontiers la transmission et communication, ou encore information et savoir.....Nous sommes saturés de communication, mais y a t il pour autant transmission ? Rien n' est moins sur ! Quant aux " Autoroutes de l' information ", dont on nous vante chaque jour les bienfaits, elles sont loin de se confondre avec les voies de la connaissance !


On assiste aujourd' hui a une crise générale de la transmission, qui dépasse le cadre des grandes religions : toutes les institutions sont concernées, a commencer par la famille et l' école. La révolution technologique s' accompagne meme de phénoménes de transmission inversée, dans la mesure ou le savoir et la compétence technique acquis par les générations nouvelles se transmettent aux plus Anciennes.....

B.M.

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Re: La Tradition.

Message par oursagora le Jeu 4 Jan - 2:38






La crise touche les Traditions religieuses elles memes. A des degrés divers, elles sont toutes confrontées au défi de la transmission, aujourd' hui plus que jamais. Rien n' est assuré ici - bas, et la Tradition la plus solide n' est pas a l' abri des secousses de l' Histoire ; il n' y a pas de Tradition sans Histoire ! Pour ne prendre que l' exemple du christianisme Occidental, cette crise concerne a la fois les acteurs de la transmission - le role de la famille, du clergé, des institutions religieuses est mis a mal - les contenus, les modes de transmission, et les conditions de réception, tributaires des données culturelles ambiantes.

Mais ces symptomes ne doivent pas faire oublier que les Traditions spirituelles encore vivantes sont les héritiéres d' une transmission de plusieurs siécles, voire dizaines de siécles, et qu' elles sont en quelque sorte rompues a la confrontation au temps de l' Histoire. Un retour sur elles memes, sur leur propre Histoire, un recours aux outils des sciences humaines et un usage approprié du comparatisme ne peuvent qu' étre bénéfiques et ouvrir des pistes salvatrices. Toute réflexion un peu sérieuse sur le sujet doit prendre en considération les données que fournissent la structure et l' Histoire des grandes Traditions.

On ne pouvait aborder tous les aspects d' un sujet aussi vaste ; on a laissé de coté l' immense question de la naissance et de la disparition des Traditions. L' émergence des formes religieuses qui se constituent en Tradition, avec ce qu' elles empruntent, s' approprient, et affirment de spécificité, avec des régles interprétatives bien définies, et l' effacement de ces formes, avec leurs corpus d' enseignements, écrits ou oraux, de croyances, de pratiques, sont des questions qui auraient mérité a elles seules un volume.

Il a paru préférable de mettre l' accent sur le probléme des conditions dans lesquelles s' effectue la transmission, plus précisément sur la relation entre les agents, les moyens - ou médias - et la réception de la transmission. En filigrane, se pose la question : a quelles conditions la transmission est elle sure et Traditionnelle ? Qu' est il possible de transmettre vraiment, jusqu' ou peut - ou doit - aller une transmission qui se veut Traditionnelle ?

Un certain nombre d' études montre que la réception ne dépend pas seulement de la sacralité du message ou de l' efficacité des moyens employés, mais de facteurs favorables, de données contingentes. La Tradition peut s' imposer d' elle meme, par sa force intérieure, mais les facteurs Historiques peuvent en faciliter la réception ou l' entraver, selon les époques, les lieux et les milieux socioculturels. On touche la au probléme des ruptures de transmission dans une Tradition, des degrés et des moyens de transmission.

M.B.

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Re: La Tradition.

Message par oursagora le Dim 7 Jan - 0:33





A propos des modes de transmission, il convient de rappeler une distinction classique entre la transmission directe, orale, mystique, prophétique, qui est de l' ordre de la Révélation, et dont témoigne l' écriture, et la transmission qui résulte d' une codification par l' écrit, les rites, les priéres, invocations et chants Sacrés, la prédication, etc, et qui passe par des médiations institutionnelles telles que la famille, le clergé, la confrérie spirituelle, la communauté religieuse. Il convient de s' interroger sur ce passage de la Révélation a la transmission médiate, qui implique une distorsion, une inadéquation, qui doivent étre maitrisées sous peine de falsification ou de déformation. A ce stade interviennent les nécessaires régles d' interprétation que se donne une Tradition pour encadrer et baliser la transmisson, afin qu' elle soit sure et efficace.

Bernard Marivaux.

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Re: La Tradition.

Message par obsidienne le Dim 7 Jan - 1:36

La tradition entre fidélité et trahison
Pensées sur la tolérance
http://www.sens-public.org/article482.html
27 octobre 2007

Résumé : Si la tradition impose des idées et des valeurs au nom d’une autorité que l’on ne doit pas discuter par principe, il pourra sembler légitime de la remettre en question, voire de la rejeter. Mais en tant que la tradition est mémoire vivante du passé pour ceux qui la reçoivent, n’est-elle pas la condition de tout progrès, et digne de respect en ce sens ? Si la tradition est reçue, si elle est un héritage transmis, ce n’est qu’individuellement que l’on peut véritablement répondre d’un héritage. Répondre de, c’est répondre librement, en son nom et pour soi-même. A cette condition logée dans le cœur de l’individu, la tradition pourrait apparaître sous une figure autre que l’autorité pure et simple. Ceci mènerait à reconnaître que toute tradition dépend d’abord de l’écoute de ceux à qui elle est transmise.
Mots-clés : Tradition ; Héritage ; Descartes ; Kant ; Pascal ; Alain ; Lumières ; Tolérance ; Encyclopédie

Conférence prononcée au Colloque de Presov « Tolérance et différence »*.
Voir le programme des communications en ligne.

*Organisé par le Département de langue et de littérature françaises de la Faculté des Lettres de l'Université de Presov, les associations Jan Hus et Sens Public, avec le soutien de l'Ambassade de France en Slovaquie, en septembre 2006.

Textes recueillis et édités par Carole Dely.

* * *

L'étymologie latine du mot « tradition » exprime l'idée d'une transmission. Traditio signifie « acte de transmettre », le nom commun français met davantage l'accent sur le contenu de ce qui est transmis. La tradition transmet quelque chose du passé au présent, elle s'inscrit dans une temporalité, un devenir. Celui d'une communauté considérée d'un point de vue culturel, social, religieux, moral, etc., qui continue au présent de son existence de la faire perdurer, par-delà la finitude humaine. Il y a tradition, transmission, parce que l'humain est mortel. D'où que la tradition est indissociable de la notion d'héritage. Héritée du passé, une tradition consolide le lien communautaire et/ou l'identité d'un groupe d'individus dans le temps. Il y a ce double mouvement de transmission : la tradition forme la communauté des individus qui en héritent, et cette communauté héritière garantit la continuité de la tradition.

La tradition est transmise et reçue, transmise pour être reçue, et c'est parce qu'elle est reçue comme héritage qu'elle apparaît comme tradition. Si en effet la tradition n'était pas reconnue comme telle par ceux qui la reçoivent, fût-ce pour la rejeter, elle ne serait pas « tradition ». Ceux qui la reçoivent en décident finalement : héritée du passé, la tradition se vit et existe au présent, le présent la réactive comme tradition, sans quoi elle ne serait rien.

Mais que veut dire hériter d'une tradition ? Est-ce que cela signifie préserver le passé sans rien en changer, et en ayant peut-être la responsabilité de ne rien en changer ? Faut-il respecter et sauvegarder la tradition comme telle, justement parce qu'elle est « la tradition » ? La difficulté est là, dans le côtoiement avec la notion d'autorité que toute tradition tend à représenter. En appelant au respect du passé, la tradition exige d'être conservée et respectée comme telle ; mais si elle a comme finalité d'assurer le devenir communautaire d'un groupe, ne risque-t-elle pas de contrarier le devenir de son évolution, qu'elle est pourtant censée sauvegarder, si elle retient voire aliène la communauté dans le passé ? Tout se passe comme s'il y avait appel à une responsabilité impossible. Comment recevoir et perpétuer la tradition comme telle, sans la trahir, si elle engage ceux qui en héritent à perpétuer un passé dont peut-être le présent ne veut plus, et parfois non sans raison ?



Le procès de Galilée de 1633, suite à la publication du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde (1632), présente une situation exemplaire de l'intolérance que peut montrer la tradition face à la nouveauté et l'invention. Alors que l'autorité de l'Église imposait une vision du monde géocentrique appuyée par les doctrines de Ptolémée et d'Aristote, Galilée s'était vu soumis à la censure dès 1616 pour avoir défendu le système héliocentrique de Copernic. Désobéissant à l'ordre de censure, il fut accusé d'hérésie et contraint d'abjurer à Rome le 22 juin 1633. Voici un extrait de son discours d'abjuration :

« Moi, Galilée (...), en mon âge de soixante-dix ans, cité personnellement en jugement et agenouillé devant vous, très Éminents et très Révérends Cardinaux, dans toute la République chrétienne contre la dépravation hérétique, Inquisiteurs généraux, ayant sous les yeux les très Saintes Évangiles, que je touche de mes propres mains, je jure que j'ai toujours cru, que je crois à présent et qu'avec l'aide de Dieu je croirai pour l'avenir tout ce que tient, prêche et enseigne la très Sainte Église Catholique et Apostolique. (...) Par ce Saint Office j'ai été jugé véhémentement suspect d'hérésie, c'est-à-dire d'avoir tenu et cru que le soleil serait le centre du monde et immobile, et que la terre n'en serait pas le centre et serait mobile. »

Je m'appuierai sur l'article « Tolérance » de L'Encyclopédie des Lumières pour porter un éclairage sur ce procès. A y regarder simplement, le Saint Office de Rome se montre intolérant pour le motif que donne l'auteur de L'Encyclopédie, M. Romilly le fils (porte-parole de ce qui est alors appelé « le parti des encyclopédistes ») : l'intolérance de l'Église va de pair avec son infaillibilité proclamée. Romilly écrit que la nécessité de la tolérance vient de la variété de nos opinions et du fait que nous sommes sujets à l'erreur. Il faut le reconnaître pour soi et pour autrui. Nous ne pouvons être unanimes et nous ne sommes pas dotés d'une capacité parfaite de jugement. Les mêmes défauts qui nous partagent et justifient la nécessité de la tolérance, sont à la source de l'intolérance :

« Qui peut donc voir, sans douleur et sans indignation, que la raison même qui devrait nous porter à l'indulgence et à l'humanité - l'insuffisance de nos lumières et la diversité de nos opinions - soit précisément celle qui nous divise avec le plus de fureur ? Nous devenons les juges et les accusateurs de nos semblables (...) ; et comme si nous étions infaillibles, l'erreur ne peut trouver grâce à nos yeux. »

Dans le procès, l'Église détient de droit un jugement infaillible. Or c'est précisément la tradition chrétienne qui justifie cette infaillibilité. Dans la doctrine catholique, « la Tradition » englobe l'ensemble des enseignements, des dogmes et des pratiques cultuelles que l'Église adopte au cours de son histoire, ce qui se confond avec la vérité de « la Révélation ». Et ceci est déjà un point de doctrine : « l'Esprit Saint » a parlé au travers des apôtres puis de tous les représentants de l'Église, de génération en génération. Cet enseignement, qui fait partie de la tradition chrétienne, rend légitime et fonde en même temps de l'intérieur l'autorité de cette tradition. C'est d'ailleurs une particularité de l'Église d'avoir élevé la tradition au rang d'un critère de vérité doctrinale. Et elle est seule une institution qui se soit proclamée fondée et tenante d'une tradition. A la différence de Galilée, l'autorité du Saint-Office ne s'appuie pas sur la raison et l'argumentation critique, mais essentiellement sur les textes sacrés et sur l'interprétation qu'elle en donne, toujours au nom de la tradition. Il est écrit dans la Bible que Josué arrêta le soleil, ce qui fonde la vérité du système géocentrique : si le soleil a été arrêté, c'est qu'il est en mouvement. En 1616, un avis consultatif avait été rédigé par le Saint-Office contre Galilée en forme d'avertissement. Il donnait l'ordre de travailler « avec des hypothèses de travail (...) sans porter préjudice à la vérité catholique ». La théorie héliocentrique y est désignée comme « stupide et absurde, et fausse en philosophie, et formellement hérétique, car elle contredit explicitement, et en de nombreux paragraphes, les sentences de l'Écriture Sainte, lue selon le sens propre des mots et de l'interprétation des saints Pères et des théologiens ». En 1617, le système de Copernic fut déclaré « comme entièrement opposé à l'Écriture Sainte ». En 1633, en raison de la parution du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, l'avis consultatif contre Galilée fut proclamé publiquement : Galilée ne présentait pas son travail comme une hypothèse - et un des personnages qui défend le système de Ptolémée dans le dialogue, Simplicio, tournait la Curie papale en ridicule. S'en suivi l'accusation d'hérésie, alors même que des savants éclairés dans l'Église approuvaient les découvertes galiléennes. Le procès, religieux, s'en tint uniquement au respect du dogme.

Où est le choquant dans ce procès ? On peut le voir de deux manières, de deux points de vue. Je me reporterai de nouveau à l'article de L'Encyclopédie en les distinguant. Pour l'Église, ce qui est choquant est la remise en cause de la Tradition, puisque dans son principe elle n'a pas à être remise en question ; pour une certaine tradition des Lumières, ce qui choque est l'intolérance de l'Église face aux démonstrations scientifiques, ainsi que le moyen de persuasion employé, la menace de torture. Romilly, penseur chrétien, décrit et dénonce dans son article ce qu'il nomme « le système des intolérants » : la certitude d'avoir raison et de détenir la vérité conduit les intolérants à vouloir imposer leurs idées et transformer les esprits, au moyen de la violence si nécessaire. Sur l'illégitimité de fait de la torture, c'est-à-dire le fait qu'elle n'atteigne pas son but, Romilly recourt à un argument sur l'adéquation entre cause et effet, moyen et fin. Pour agir sur des corps, les mouvoir, il faut employer le moyen de la force physique ; pour agir sur des esprits, changer des idées, il faut des raisonnements, des preuves :

« Mais quel rapport y a-t-il entre des tortures et des opinions ? Ce qui me paraît clair, évident, me paraîtra-t-il faux dans les souffrances ? Une proposition que je vois comme absurde et contradictoire sera-t-elle claire pour moi sur un échafaud ? (...) Des preuves, des raisonnements peuvent me convaincre et me persuader ; montrez-moi donc ainsi le faux de mes opinions, et j'y renoncerai naturellement et sans efforts ; mais vos tourments ne feront jamais ce que vos raisons n'ont pu faire. »

La douleur physique ou la peur ne sont pas des moyens qui aident à mieux raisonner, plutôt au contraire, raison sans doute pour laquelle on les emploie. Pour persuader quelqu'un de son erreur, ou comme on dit le « faire changer d'avis », il faut convaincre par preuve et argument. Dans un esprit scientifique, c'est ce que souhaitait faire Galilée à l'égard des doctrines d'Aristote et de Ptolémée. La publication de son travail visait à démontrer leurs erreurs en cosmologie, et par-là à supplanter leur autorité en la matière. Puisque l'Église refusait par et dans son principe - du fait de la tradition transmise et à transmettre - un dialogue basé sur le raisonnement scientifique, et toute remise en cause du dogme par la raison, il ne restait logiquement qu'une alternative : soit Galilée se rangeait du côté des théologiens et affirmait la vérité de la doctrine ; soit il refusait, et se montrait alors non pas tant dans l'erreur que coupable d'hérésie.

L'exemple du procès de Galilée au 17e siècle met bien en évidence le système d'intolérance qui guette la tradition lorsqu'elle est fortement ancrée dans une posture d'autorité, voire d'auto-autorité (si elle se fonde elle-même comme autorité unique - sans autre forme de procès, comme on dit). Car si rien ne peut venir contredire la tradition, sinon elle-même et ses principes, il n'y a pas de dialogue possible avec l'autre. Il n'y a même pas de dialogue acceptable. L'autorité doit rester incontestée. Et alors, si la doctrine seule ne suffit pas à transformer les idées et les sentiments, il reste le moyen de l'intimidation, tel le recours au châtiment exemplaire pour dissuader de toute transgression. Galilée savait que Giordano Bruno avait été brûlé vif sous l'ordre de l'Inquisition, l'intolérance atteignant un point ultime : quand on ne peut supprimer des idées chez une personne, une solution radicale est de supprimer la personne qui porte ces idées. Menacé de torture, le vieil homme Galilée finit donc par abjurer.

Dans les faits contemporains, le procès de Galilée n'a pas été "rejugé" par l'Église, qui semble montrer des réticences. En 1822, le Vatican a levé les interdits sur les œuvres de Galilée et Copernic, mais en considérant qu'elle n'avait pas à revenir sur la condamnation. En 1992, sans lever clairement la sentence, il fut toutefois question de « réhabilitation » dans la presse, Jean-Paul II a réaffirmé la grandeur scientifique de Galilée comme il l'avait fait en 1979. Il déplora le conflit avec l'Église dont Galilée eût à souffrir, reconnut les erreurs commises tout en les excusant plus ou moins dans leur contexte historique, en avançant plutôt l'idée d'une incompréhension mutuelle et des torts partagés. Et il maintint ferme pour l'avenir la mission universelle de l'Église, son devoir d'intervention moral en particulier à l'égard des sciences, le cas Galilée étant ici riche d'enseignement.

Il est clair pour tous que la terre tourne autour du soleil. Comme on dit, la question n'est pas là, ou plus là. Mettant de côté les devoirs de guide universel de l'Église pour l'humanité (« katholou » en grec signifie universel), on peut comprendre que le Vatican puisse se sentir mal à l'aise avec cet épisode de son histoire, voire doublement mal à l'aise. D'une part, l'Église ne peut prétendre aujourd'hui que la justesse des châtiments excessifs infligés pendant l'Inquisition ait été une manifestation de la justice divine. Les représentants actuels de l'Église catholique peuvent difficilement assumer ou défendre les choix et les actes de leurs prédécesseurs pris comme tels. Or, d'autre part, « la Tradition », c'est-à-dire la Révélation chrétienne identifiée à l'histoire de l'Église dans son ensemble, en tant qu'elle recouvre une continuité linéaire de génération en génération, tend à interdire toute rupture morale ou idéologique avec l'histoire antérieure. En conséquence, les représentants actuels de l'Église peuvent difficilement remettre le passé de l'institution en cause, c'est-à-dire leur passé, puisque selon la Tradition, passé et présent ne font qu'un dans l'intemporalité de la Révélation chrétienne. Revenir sur la condamnation de Galilée conduirait l'institution catholique à se condamner elle-même à la place, en remettant en question le bien-fondé de son autorité, dans une certaine mesure. Et remettre en question l'autorité infaillible de l'Église, si l'on pense qu'Église et vérité chrétienne ne font qu'un, c'est dans une certaine mesure risquer de mettre en doute l'histoire chrétienne - que soutient et qui soutient la Tradition1... En un sens, pour le dire sans malice et pour conclure ce point, tout se passe comme si l'Église ne pouvait elle-même se soustraire à cette parole des Évangiles : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ».

Quelles que soient les contradictions en lesquelles l'Église peut se trouver prise aujourd'hui, je ne cherche pas ici à faire son procès, mais à comprendre à partir de cet exemple ce qui se passe ou peut se nouer dans le lien entre autorité et tradition. Faisant le choix d'une réflexion de tradition philosophique plutôt que théologique, je voudrais m'arrêter un instant sur la notion d' « argument d'autorité ».

Un argument d'autorité est un argument dont la véracité est légitimée par sa source : le système géocentrique est vrai parce que l'Église l'a dit, rigoureusement parlant. Le lien entre autorité et vérité demeure extérieur à la personne qui croit ou qui pense. La vérité est imposée, elle n'est pas comprise. En un certain sens donc, la particularité de l'argument d'autorité est qu'il n'est pas un argument. Dans les Règles pour la direction de l'esprit, Descartes appelle ce genre de connaissances - qu'il ne considère pas comme de véritables connaissances - « des connaissances par ouï-dire ». On sait que Descartes est le philosophe du bon sens, de la vérité comme évidence. Connaître signifie pour lui avoir la connaissance claire et distincte d'un objet dans un acte de jugement. L'entendement humain a la faculté d'apercevoir la vérité dans une certaine lumière naturelle. Il faut penser et concevoir la vérité pour soi-même dans un assentiment intérieur de l'esprit. La lecture des Anciens, si elle en reste à un travail de mémoire, se confond avec un travail d'historien qui exclut la compréhension. Descartes remarque dans la Règle III que quiconque connaîtrait « tous les arguments de Platon et d'Aristote, sans pourtant pouvoir porter un jugement ferme sur les choses qui sont proposées » ne pourrait se dire philosophe ; de même que ne pourrait se dire mathématicien quiconque connaîtrait « de mémoire toutes les démonstrations de quelques autres, si [son] esprit n'est pas propre à résoudre tous les problèmes qui se peuvent trouver ». Descartes rejette l'argument d'autorité pour y substituer l'autorité de la raison. Par-là même, parce qu'elle ne repose pas sur un jugement de raison, concernant le domaine des sciences démonstratives il relègue la tradition dans la catégorie des « préjugés » (dans la Règle XII, il précise que les vérités révélées ne sont pas du ressort de la science - sagesse - humaine, raison pour laquelle il ne s'en occupe pas).

Il y eut chez Descartes un rejet radical de la tradition, révolutionnaire. Le rejet est philosophique aussi dans le contexte : dans les Règles pour la direction de l'esprit, tandis qu'il prépare le terrain de la nouvelle science, Descartes entreprend comme Galilée de rompre avec les principes de la philosophie d'Aristote. Ici encore, il s'agit d'un livre écrit contre la tradition doctrinale afin de s'en affranchir et d'y substituer un nouveau savoir , de valider une autre forme de connaissance scientifique. Faire « table rase » du passé est d'ailleurs une attitude que l'on retrouve traditionnellement chez les philosophes : le philosophe cherche la vérité dans un commencement absolu en rupture avec ce qui le précède. Le théologien, à l'inverse, cherche la vérité dans une origine oubliée. Ce fut par exemple l'attitude de Luther lors de la Réforme, le protestantisme dénonçant une dénaturation du message originaire des Évangiles dans le catholicisme au 16e siècle.

Au 17e siècle, avec l'apparition de la science moderne, le lien étroit entre autorité et tradition tend progressivement à se défaire. Le jugement individuel devient un critère de connaissance qui n'est en droit limité par rien, sinon ses propres limites. A force de preuves, en particulier celles de Newton, l'idée que le savoir scientifique dépendait de calculs appuyés sur des expériences et des observations finit par être acceptée. Descartes écrivait dans la Règle V des Regulae que seules l'observation et la connaissance des lois de la nature permettaient d'établir les mouvements célestes et que supplanter le travail démonstratif par l'autorité de la tradition ne pouvait mener qu'à l'erreur. Aussi, à une époque contemporaine du procès de Galilée, Descartes avait choisi de ne pas publier un Traité du monde qui défendait le système héliocentrique de Copernic. Aujourd'hui, près de quatre siècles plus tard, l'Église reconnaît et affirme l'autonomie de la science à l'égard de la théologie. En ce sens, après la période dite de révolution scientifique, la tradition théologique de l'Église, sans disparaître comme tradition, a dû s'assouplir pour laisser place à une autre tradition rationaliste avec laquelle elle devait maintenant coexister. Descartes, Galilée et L'Encyclopédie des sciences et des techniques de Diderot et d'Alembert font aujourd'hui partie de la tradition intellectuelle européenne. De plus, la notion d'État laïc dans certains pays a achevé de rompre le lien ancien qui existait entre religion et société. D'où cette question au sujet de la Constitution de l'Europe, de savoir s'il faut ou non considérer le christianisme comme un héritage constitutif de l'identité européenne, on pourrait dire comme faisant partie de sa tradition.

Maintenant (à ce point de raisonnement et à notre époque), dans le procès de Galilée et dans d'autres accusations d'hérésie, on peut dire que l'erreur imputable à l'Église dans son jugement aura été d'imposer son autorité dans des matières où elle n'en a pas l'unique privilège. L'Église n'a pas à établir d'autorité dans la connaissance des phénomènes physiques, cela revient aux sciences démonstratives. En me référant à la Préface au traité du vide de Pascal, je voudrais maintenant m'attacher à cette distinction d'un certain ordre des matières.

Certains domaines de connaissances sont affaire de mémoire et d'érudition, d'autres de raisonnement et de démonstration. En histoire, en géographie, en jurisprudence et surtout dans la théologie, écrit Pascal, seuls les livres peuvent faire autorité. Il s'agit seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit. Pour apprendre une langue, pour savoir qui fut premier roi de France, il n'y a rien à rechercher de plus que ce que les livres enseignent. Il n'en va pas de même dans les domaines de raisonnement, où il s'agit de « chercher et découvrir des vérités cachées2 ». Ainsi de la géométrie, de l'arithmétique, de la musique, de la physique, de la médecine, de l'architecture, autrement dit des sciences mathématiques. Le progrès dépend ici du raisonnement et des expériences. Une alternative binaire - accepter ou rejeter la tradition ; accepter ou rejeter l'invention - peut ainsi provenir d'un manque de discernement au départ dans l'ordre des matières, entre l'autorité et le raisonnement. Dans les faits, Pascal écrit constater que les hommes confondent communément ces deux ordres, ce qui peut engendrer deux vices opposés : ou bien ils rejettent entièrement le raisonnement pour ne garder que l'autorité ; ou bien ils rejettent l'autorité au seul profit du raisonnement. Pascal tempère ces deux excès par un jugement juste en discernant mieux les matières : il faut respecter l'autorité, mais seulement là où il y a lieu de la respecter, de même pour le raisonnement.

« L'éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement et des expériences, et nous donner de l'horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie au lieu de l'autorité de l'Écriture et des Pères.3 »

Une ironie pour Pascal est que les hommes semblent respecter le mieux le raisonnement surtout là où il ne devrait pas l'être, par exemple en théologie, tandis qu'ils le désapprouvent là où il devrait être privilégié, dans les découvertes scientifiques qui « semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu'elles choquent tant soit peu les opinions reçues »4. Par exemple la théorie selon laquelle il y a du vide dans la nature. Et de plus, autre ironie paradoxale, l'on veut empêcher les savants actuels de faire ce que les Anciens se sont permis vis-à-vis de leurs prédécesseurs pour augmenter leur savoir : s'appuyer sur les connaissances passées pour en inventer de nouvelles. Pascal oppose classiquement la raison qui est le propre de l'homme à l'instinct borné des animaux. Ils ne connaissent ni progrès ni invention : « (...) les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière5 ». L'instinct des animaux les pousse toujours également à faire ce qu'ils font, il n'y a pas en eux de perfectibilité. Refuser le progrès dans les sciences revient à traiter indignement la raison humaine, à la considérer au niveau de l'instinct animal.

Suivant la pensée d'un progrès continu d'une génération à l'autre, « comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement »6, Pascal souligne que le progrès des sciences « dépend du temps et de la peine ». En ce sens, la vérité n'est pas à rechercher dans les temps les plus reculés de l'histoire, comme c'est le cas en théologie, mais dans les plus avancés. Les vrais Anciens sont les savants du temps présent, ils sont plus âgés chronologiquement. Il est injuste de respecter l'autorité chez ceux qui en étaient seulement au temps de la naissance. Par exemple, les savants de l'antiquité n'avaient pas les moyens de penser qu'il y avait du vide dans la nature, car « leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu'elle l'abhorrait et ne le pouvait souffrir7 ». Il y a en ce sens une juste reconnaissance à avoir pour la tradition comprise comme héritage. La tradition, entendons ici l'ensemble du savoir scientifique et intellectuel hérité du passé, mérite un respect « sans mépris et sans ingratitude » écrit Pascal. L'erreur ou l'injustice est de lui accorder plus de respect qu'elle n'en mérite, surtout « dans les matières où il doit avoir le moins de force ».

On respectera convenablement la tradition passée si l'on respecte convenablement l'ordre des matières : l'autorité des Anciens est forte en théologie, concernant la foi, là où il n'y a rien à rechercher de plus que la lecture des Écrits sacrés (l'Église aujourd'hui se prononce sur des questions morales à l'égard des sciences et des techniques, elle conserve une autorité au sein de la communauté chrétienne concernant la foi et les valeurs). Dans les sciences en revanche, elle est nulle. Le progrès dépend des dernières découvertes faites dans l'histoire, aussi n'y a-t-il pas d'irrespect à contredire les Anciens dans les matières qui regardent le raisonnement, au contraire. La tradition passée peut alors être reçue et reconnue, assumée pleinement comme héritage, de façon positive. Elle n'entrave pas le devenir des individus, car au contraire elle les nourrit et pousse en avant.

Ceci conduit à mieux distinguer entre ceux qui transmettent la tradition et ceux à qui elle est transmise. Si le respect de Pascal paraît juste vis-à-vis de la tradition théologique, y compris le jugement qu'il fait sur l'attitude que celle-ci doit adopter à l'égard de la nouveauté dans les sciences, ce n'est pas nécessairement celle-là qu'auront le plus souvent adoptée ses représentants. Sans doute la découverte et la nouveauté font peur, elles dérangent les idées admises, traditionnelles. Et il est difficile de se défaire de préjugés. Cela ne peut se faire qu'individuellement. De même sans doute qu'hériter d'une tradition, s'il s'agit d'un acte véritablement assumé. J'en viens à mon dernier point.

En tant qu'elle représente une autorité, la tradition tend naturellement à instaurer une dépendance d'esprit à l'égard de ceux qui se trouvent soumis à elle. Par ailleurs, se conformer à une tradition admise, se soumettre à l'autorité d'un tiers, peut s'avérer plus facile que penser par soi-même. Kant, dans Qu'est-ce que les Lumières ?, écrit que se maintenir volontairement sous la dépendance d'un tuteur, « dans un état de minorité », est une faute morale. Car l'état de servilité n'est pas naturel à l'humanité, mais il peut s'installer chez les individus perversement à force d'être entretenu. C'est proprement un vice, un manque de responsabilité, de courage et une forme de paresse. Kant écrit :

« Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser (...), d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. »

Or c'est bien ce rôle de « tuteur » que joue la tradition lorsqu'elle fait valoir son auto-autorité de manière indiscutée et indiscutable en matière de pensée et de réflexion. Et elle peut inculquer des préjugés de façon irréfléchie. Il y a une force des préjugés dans la tradition, et Kant souligne l'attachement que les hommes peuvent avoir pour les préjugés - de sorte que si un tuteur voulait tout d'un coup défaire ses sujets de préjugés après les leur avoir inculqués, au nom même de ces préjugés ceux-ci pourraient vouloir l'en empêcher avec violence : « (...) il est dommageable d'inculquer des préjugés, puisqu'ils finissent par se retourner contre ceux qui, en personne ou dans les personnes de leurs devanciers, en furent les auteurs ».

Mais il n'est pas constitutif de la tradition qu'elle soit suivie aveuglément. C'est plutôt la manière de la transmettre qui peut engendrer cet aveuglement, aussi la manière de la recevoir. Les représentants de la tradition peuvent souhaiter une soumission servile, ceux qui sont soumis à la tradition peuvent également souhaiter leur soumission servile. Il y a écart de part et d'autre. A partir du texte de Kant, on peut dire que ceux qui transmettent ainsi et ceux qui reçoivent ainsi l'héritage pervertissent pareillement sa noblesse. Un respect servile n'est pas un grand respect. Une communauté unie sur la base de préjugés ne peut l'être sans une bonne part d'hypocrisie. Ce n'est que librement que l'on peut recevoir et assumer pleinement un héritage. Autrement dit, il faut le faire en tant qu'« individu ». Un individu pris au sein d'une communauté, peut-être, mais en tous cas un individu avec sa liberté. Sans un investissement individuel et profond, le culte de la tradition peut n'être qu'un conformisme, en lequel les pensées communes et le fait de penser comme les autres deviennent l'unique critère de vérité et de justice.

Une forme d'individualisme est parfois jugée mauvaise en ce qu'elle présente un risque pour la cohésion sociale. Mais ce peut être encore un préjugé. Dans son livre Propos sur les pouvoirs8, Alain écrit sur une pensée communément partagée suivant laquelle les vertus civilisées proviennent de la société, quand l'animalité ignore les lois et les mœurs. Mais en fait, dit-il, cette société civilisée ne fait que reproduire celle des animaux. Comme on parle de société des fourmis ou des abeilles. Il n'y a pas réellement de progrès, de justice ou de charité, les pensées sont simplement rigoureusement communes. Il n'y a qu'un consensus irréfléchi commandé par l'autorité du groupe social : « l'individu ne se pense pas lui-même ; il ne se sépare nullement, ni en pensée, ni en action, du groupe social auquel il est lié comme mon bras est lié à mon corps ». L'individu est conforme aux autres, conformiste. Autant dire qu'il n'est pas - libre.

Les instincts de la vie en société rejettent la nouveauté parce qu'elle représente une menace pour la cohésion du groupe. Bergson a développé une pareille pensée dans Les deux sources de la morale et de la religion, la société agit naturellement contre le progrès. C'est toujours par le fait d'initiatives individuelles se dressant contre la société traditionnelle que surviennent le progrès et l'invention. Alain, qui a connu de près les atrocités de la guerre de 14-18, oppose résolument l'individu et la société : « Et c'est toujours dans l'individu que l'Humanité se retrouve, toujours dans la société que la barbarie se retrouve ». Ce n'est qu'individuellement que l'on peut réellement et positivement commémorer l'héritage du passé, ce qu'Alain appelle les Humanités, l'héritage légué par tous les grands esprits qui se sont trouvés à la source du progrès humain dans l'histoire. Nous vivons et pensons au sein de cette tradition-là, et cette communauté est plus étendue et plus réelle dans l'espace et dans le temps que la société ou la patrie :

« Entendez bien. Notre pensée n'est qu'une continuelle commémoration. Esope, Socrate, Jésus, sont dans toutes nos pensées ; d'autres montent peu à peu dans le ciel des hommes (...). Il n'y a point de pensée nationale ; nous pensons en plus grande compagnie. Cette société n'est point à faire ; elle se fait ; elle accroît le trésor de sagesse.9 »

Cet héritage universel est celui de chacun(e). C'est de cela qu'il faut répondre, ce qui implique liberté et responsabilité. Cette tradition - peut-on dire la tradition humaine dans son ensemble ?10 - n'apparaît pas sous la figure d'une autorité aliénante. En un sens, elle lègue tout et ne lègue rien. C'est à chacun(e) de choisir ce qu'elle ou il fera ou ne fera pas de ce qui est légué par l'histoire, d'en sélectionner telle ou telle partie, pour la cultiver encore. Je reprendrai ces mots de Jacques Derrida extraits d'un entretien avec Bernard Stiegler publié dans Échographies :

« Que nous soyons héritiers de part en part ne signifie pas que le passé nous dicte quoique ce soit. Il y a certes une injonction qui vient du passé. Il n'y a pas d'injonction qui ne vienne d'un certain passé comme à venir. Mais cette injonction passée nous met en demeure de répondre maintenant, de choisir, de sélectionner, de critiquer.11 »

Il n'y a pas d'héritage plus respectable que celui qui est librement légué aux générations suivantes. Et il n'y a pas de meilleurs héritiers que ceux qui choisissent librement de cultiver ce que le passé leur a transmis, confié, pour inventer encore. « Et les empires passent », écrit Alain. Mais je conclurai avec une phrase d'un autre continent, entendue lors d'un colloque sur Maurice Blanchot dans la bouche d'un chercheur d'Afrique noire, à un moment de pause, lui était à Cerisy pour un autre colloque au sujet du surnaturel. Le proverbe ou la maxime qu'il rapportait de son pays était : « Quand tu hérites, ajoute une pierre à l'édifice. »
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Message par oursagora le Dim 7 Jan - 3:04






En effet, la transmission va bien au - dela de la seule communication d' un enseignement ; elle implique la mise en oeuvre de l' interprétation, c' est a dire d' une Herméneutique, avec ses régles propres, et d' une influence spirituelle débouchant sur une réappropriation des données Traditionnelles. Parallélement a la conservation et a la transmission des textes sous leurs aspects matériels et techniques, se transmettent un savoir et un pouvoir, des procédés et des instances de régulation censés veiller sur la qualité et l' Orthodoxie de la transmission. Cela se vérifie aussi bien dans la cohérence du développement théologique et mystique d' une Tradition qu' au niveau de la transmission de l' influence spirituelle au sein d' une société initiatique.

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Message par oursagora le Mar 9 Jan - 12:50





En se placant sur le plan de la Tradition vécue, plusieurs études soulignent que la transmission n' est vraiment compléte et sure que s' il y a appropriation de la Tradition par le récipiendaire. Celui ci doit se montrer capable de se réapproprier ce qui lui a été transmis et de le vivre par les différents moyens mis a sa disposition et en rapport avec ses possibilités. Cette conception est au coeur du rapport au Maitre dans les confréries spirituelles, mais elle est présente dans toute société Traditionnelle, par le biais de la transmission de la connaissance religieuse, des métiers et des Arts. Sur le plan de la vie spirituelle, la participation a la liturgie, le travail de la mémoire, la méditation et la priére devant des images de dévotion, l' assistance ou la participation au théatre religieux ont été au Moyen Age des moyens d' appropriation de la Tradition par le peuple Chrétien.

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Message par oursagora le Mar 9 Jan - 21:43






Il n' est rien de plus difficile, pour ne pas dire impossible, que de tenter d' expliquer a l' homme contemporain ce qu' il faut entendre par Tradition. Tout, a vrai dire, lui interdit l' accés a cette Terra Justissima ; il s' en situe a l' antipode.


Alors que cet homme se tourne délibérement vers l' avenir au nom du " Progrés " qui fera que demain sera obligatoirement mieux qu' hier, la Tradition le renvoie a un passé antérieur au passé, et qui lui apparait comme effondré, enseveli sous la poudre des siécles. Alors qu' il vit dans l' instant immédiat et jouissif, elle l' entretient de l' Instant éternel, qui est aussi l' éternel Maintenant. Alors qu' il est épris de changements et d' innovations, elle le renvoie - horrible punition ! - a l' inlassable répétition du Meme. Alors qu' il a perdu la notion du Sacré, elle l' importune en lui en rappelant la prégnance autour de lui et en lui. Alors qu' il se révolte contre toute idée d' antériorité, elle le convoque a la vénération des textes Sacrés et des Maitres spirituels ( qui, au reste, ne lui imposent rien, a la différence des instances cléricales ). A son statut d' homme désaxé, dissocié, inattentif, la Tradition oppose toute une axialité, une stabilité, une vigilance.

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Message par oursagora le Mer 10 Jan - 0:34






L' absence de cadres, sans parler de celle de rites, la toute - présence d' un esprit critique inoculé dés la premiére scolarité et développant un scepticisme simplificateur ou la pierre rugueuse du refus a succédé au mot oreiller, " L' air du temps " qui ne porte a rien moins qu' aux étapes de questionnement et aux stations d' intériorité, le martélement d' une idéologie hostile a l' idée du Divin, ou indifférente - ce qui est pire - tout finalement se ligue pour rendre l' homme étranger a sa patrie d' origine, tout contribue a l' installer dans l' impossibilité d' en soupconner meme l' existence.

Les pistes sont d' autant moins reconnaissables que si la Tradition reste en - deca de tout soupcon, les différentes Traditions qui en dérivent portent obligatoirement les traces d' usure, les déviations inhérentes a toute chose manifestée. Cependant, par - dela les mille défaillances humaines qu' il faut savoir laisser a leur niveau relatif, les éléments de transcendance inclus au plus profond des Traditions restent inaltérées, inaccessibles aux procés d' intention et aux éraflures de l' entropie ; ils continuent, en dépit des aléas de l' histoire, de constituer un dépot d' une richesse inépuisable, véritable offrande renouvelée du Divin a l' humain.

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Message par oursagora le Mer 10 Jan - 19:40






Le passé tel que l' entend la Tradition n' est pas le passé historique ; il est l' éternel présent a n' importe quel moment du temps, y compris, par conséquent, du notre.


La Tradition est située dans le passé par définition, puisque l' on ne peut référer le présent qu' a une antécédence. Mais situer ce passé dans une dimension mythique, spatialement suggérée par l' Hyperborée Apollinienne, l' Ile d' Avalon, l' Alborj, l' Eden primordial, la Terre d' Immortalité, c' est l' inscrire déja dans un autre temps que celui, fragmentaire, quantifié, ou nous nous sentons chez nous ; c' est en faire un temps mitoyen.

Le retour a la Tradition, que symbolisent des ascensions de montagnes élevées ou des navigations périlleuses, n' est donc pas, comme on le croit, retour a un certain passé déterminé, dont on aurait la nostalgie. L' émerveillement devant le passé est illusion d' optique, imagination idéalisante. La Tradition n' inscrit pas sa date de naissance lors d' un début tumultueux arbitrairement situé au point zéro de l' histoire. Elle se tient en suspens au - dessus du déroulement des cycles : non pas " Au commencement ", mais " Dans le principe ", dans ce sommet central et irreprésentable d' ou naitront les catégories temporelles comme autant de sources dévalantes, dans cet Aei On, ce " Toujours - étant ", Aion - surplombant de sa transcendance l' océan synusoidal des siécles et des ages.


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Message par oursagora le Mer 10 Jan - 21:48





Dans une telle perspective, l' " Archaique " perd toute péjoration ; la " Nuit des temps " ne désigne plus les Ténébres de la préhistoire peuplées de monstres et de fables, mais la Ténébre du Non - étre enveloppant en son sein la toute - intégralité des possibles. Une expression comme " En ce temps la " , ou " Il était une fois ", renvoie a ce temps d' avant le temps, ou a une fois unique - Hapax - une fois pour toutes, mais de retour a tout moment. C' est ainsi que dans le Christianisme, passé et futur se méleront intimement dans leur propre au - dela, dans l' Aujourd' hui définitif. Si " L' Esprit a parlé par les prophétes ", c' est qu' il puise en arriére ce qu' il annonce en avant ; et le passé Messianique du Christ témoigne lui meme déja de la présence du Royaume.


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Re: La Tradition.

Message par oursagora le Jeu 18 Jan - 2:47


Parce que la Tradition est au - dessus du temps, il lui arrive d' y descendre a n' importe quel moment qu' elle a choisi de la durée, de s' y proférer a la faveur d' une visitation, quand surgit un homme de Dieu, qu' un miracle se produit, qu' une Révélation est faite, un sacrifice accompli. Ainsi cette contemporaine de l' éternité qu' est la Tradition sait se confronter a son contraire ; elle est en droit d' apparaitre, sans se départir de sa vraie nature, comme une actualité perpétuée.

Tandis que le temps est dévorateur d' instants comme autant d' atomes, la Tradition co - éternelle s' en abstient au contraire, fait voeu de jeune, dirait on, pour ne s' alimenter que de sa propre permanence. A l' imitation de cette éternité " Sans avant ni aprés ", comme dit Maitre Eckhart, l' homme fils de la Tradition ne garde pas souvenir du passé, mais souvenir de l' éternel enclos dans ce passé, de l' éternel que ce passé a su conserver et transmettre. S' il y a pour lui rencontre, ce n' est pas du coté de telle ou telle époque qu' il la faut chercher, mais bien dans ce centre qu' a n' importe quelle époque, il lui est loisible de rejoindre, pour peu qu' il consente a l' effort requis. La est pour lui la seule conception valable du Progrés. En lui la Tradition conjure tout regret d' obédience romantique du Temporis Acti, du temps qui n' est plus, puisque ce passé se continue tel quel dans le présent ; et elle lui épargne tout autant la crainte du futur, puisque celui ci réitére sous une forme ou sous une autre cet LLLud Tempus qui est, a en croire le poéte, " La mer allée Avec le Soleil."

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Message par oursagora le Jeu 18 Jan - 22:31

La Tradition a vocation au secret ; elle en enseigne le sens. Volontiers elle se cache ; ce qui ne signifie pas qu' elle n' est pas visible.

La position repliée de l' Hésychaste en priére, que reproduisent les manuscrits Byzantins, n' est pas sans évoquer une juste représentation de la Tradition. Il ne s' agit meme plus d' étre tel un petit enfant, mais de remonter jusqu' a l' embryon, rejoindre cet infinitésimal contemporain de l' Arché, contenant en soi l' Infini. Redevenir embryon, c' est redevenir le point, la plus simple des figures, mais qui les contient toutes en puissance. C' est autour de ce point central que s' enroule l' Hésychaste, qu' il se rassemble et s' unifie.

Sensible a cette philosophie de l' embryonnaire, la Tradition se love de meme sur le secret qu' elle est : on l' imaginerait mal élargie, triomphante ; et ce n' est peut étre pas pour rien que la courbure du moine priant et la conque dans laquelle se réfugie la Tradition lors du déluge cyclique conjuguent étrangement leur forme. Les zones secrétes qui défendent la Tradition, saisie en ses diverses manifestations, de toute incursion dévastatrice, c' est dans les replis de la montagne Athonite, dans la forét Russe ou Gauloise, dans le désert de Nitrie, dans les glaciers Himalayens qu' elles se trouvent. Par vocation et par nature, c' est loin des insolentes clartés qu' elle se tient embusquée.

La Tradition dit toujours moins qu' elle n' aurait a dire ( alors que " Tous les livres de la Terre ne sauraient la contenir ") ; ou plus exactement, la totalité de ses enseignements se trouve toujours prolongée, débordée par un excédent de connaissance Sapientelle ; en quoi elle n' est pas sans rejoindre ce qui reléve de la systémique : a supposer meme qu' ils fussent divulgués dans leur entier, il resterait toujours a la somme de ces enseignements quelque chose d' inexprimé - d' inexprimable.

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Re: La Tradition.

Message par oursagora le Sam 20 Jan - 20:10


Penser que la Tradition ne se cache que pour éviter d' éventuelles ou probables persécutions serait insuffisant. Il s' agit bien plutot de préserver le dépot de toute profanation, d' en soustraire l' essentiel a l' incompréhension. Plus que l' écriture, toujours insatisfaisante et limitée du point de vue Traditionnel, l' oralité se présente comme la plus sure protection. Elle permet meme a la Tradition de séjourner au coeur des forces subversives sans étre inquiétée ; et elle permet aussi, beaucoup plus que l' écriture, de nuancer sur le moment, d' approfondir, d' adapter a chacun la parole qui lui convient. Les Traditions orales excédent encore aujourd' hui de beaucoup, dans l' Hindouisme, le Corpus Scriputaire de la Shruti et de la Smriti ; dans le Judaisme, la Kabbalah orale compléte substantiellement le Talmud écrit ; le Christianisme n' est pas en reste.

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Message par oursagora le Mer 24 Jan - 0:17

Enfin, dans sa discrétion meme, la Tradition est un stimulant a l' éveil : il n' est personne qui, ayant découvert son existence, n' y soit resté indifférent, ne soit demeuré le meme homme. Cette découverte est toujours l' occasion d' un retournement aux conséquences existentielles parfois imprévisibles, souvent considérables, d' un soudain élargissement de l' horizon intellectuel, d' une résurgence de forces insoupconnées. La remise en question qui s' ensuit, dérangeante a souhait, peut occasionner des décisions aux multiples conséquences et s' apparente a une véritable épreuve initiatique ( au sens plein, et non pas galvaudé, du terme ) ; elle empéche de s' endormir dans la mécanique des idées toutes faites, du penser correct, du prét a porter philosophique. Accédant a des archives insoupconnées : le temps cyclique, les niveaux de la Réalité, les parties constitutives de l' homme, son évolution posthume, ses moyens de déification, tous domaines dont l' exotérisme religieux ne retient que de pales échos - un tel homme en vient a porter sur lui, sur le monde, et les hommes, et les événements, un tout autre regard. A l' analyse énumérative et pulvérisante succéde en lui le pouvoir de symbolisation, a la cécité, l' esprit de discernement, a la pensée unique, l' idée de l' Un. Désillé, émerveillé, il commence a mesurer la chance insigne qui lui a été accordée, quelles que soient les difficultés qui lui seront désormais suscitées, et les rancons qu' il aura a payer a ses gardiens de camp.



On peut dire que pour l' esprit Traditionaliste, plus c' est ancien ( artificiellement restauré ) plus c' est vrai ; alors que pour l' esprit Traditionnel, c' est plus vrai parce que c' est éternel.

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Message par oursagora le Mer 24 Jan - 15:10

Ce qui conserve a la Tradition son caractére d' éternité dans le temps, c' est le principe répétitif, gage de sacralité.



Pour se succéder a elle meme sans rupture ni cessation, la Tradition a besoin d' un principe dynamisant au sein de son immobilité, capable de la relancer incessamment. Ce principe est celui de répétition. Celle ci est directement reliée a la notion de cycle ; et il n' est pas surprenant que l' homme qui habite et se meut dans un temps linéaire, se sente, dans la répétition, comme en Terre étrangére. En freinant l' emballement et la précipitation cyclique, la répétition n' immobilise pas le temps mais l' apaise, le stabilise, l' amplifie jusqu' a étre une éternité a dimension humaine, conjure ainsi sa déchéance.



Il s' agit bien d' un " éternel retour ", pour reprendre l' expression Nietzschéenne d' éliade, en précisant toutefois que le répétitif Traditionnel est récréation perpétuelle, selon la Loi qui veut que " L' Infini ne se répéte jamais." Chaque fragment de la répétition, qu' elle soit gestuelle, manuelle, vocale, orante, invocatoire, a de fait sa personnalité, sa singularité, une autonomie ( solidaire ). La répétition Traditionnelle, menée avec respect et concentration, dans un esprit de ritualité, en y versant une conscience qui la rend vivante, échappe a l' automatisme. Pour elle, s' il n' y a rien de nouveau sous le Soleil, c' est le Soleil qui est chaque jour nouveau. A l' inverse des éléments mécanisés de la chaine industrielle, tous semblables dans leur précision glacée et leur fraternité clonale, la répétition qu' est la " Chaine d' Or " de la Tradition confére sens, densité, intensité a toute action ainsi sacralisée. C' est, bien au contraire, la répétitivité hallucinée d' un stakhanovisme endiablé, a présent sorti des usines pour envahir toute la vie sociale, ivre de suractivité, qui, par manque d' imagination, est cause de sécheresse et de stérilité.



Quand bien meme la répétition Traditionnelle tombe a son tour dans une certaine habitude, elle n' en conserve pas moins les mérites sanctifiants qui sont les siens et continue d' imprégner l' inconscient de l' invocant. Il vaudra toujours mieux répéter meme sans y penser Kyrie Lésou Christe, éleison Me, ou Namou Amida Boutsou, que de subir le martelage publicitaire des marques de détergents ou de granulés canins.



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Message par oursagora le Jeu 25 Jan - 15:33

Bien plus, la répétition confére plus de réalité au geste, au rite, a la parole. C' est a leur répétition confirmative, enracinante, que l' archétype qu' ils portent doit de vivre ici - bas. Le vrai nouveau est dans le redit - qui n' est pas la redite - il est le ramassé, le muri, le dégusté en une sage manducation. Ainsi, la récitation, durant des nuits entiéres, des lignées ancestrales chez les peuples premiers, rendant vie aux morts qui se mélent alors aux vivants ; ou encore, la lecture des générations ( toutes spirituelles ) des Rishi et des Guru, scellant l' authenticité de leurs paroles. C' est sur des énumérations vénérables de ce genre que repose toute Tradition ; ce sont elles qui assurent a toutes valeur et longévité. Car répéter, c' est affirmer, consacrer la réalité d' une chose, la faire exister davantage - ce que les Mantra savent fort bien. Si l' on excepte le Christianisme et l' Islam, de date plus récente et probablement soumis a une accélération entropique, les autres Traditions témoignent d' une durée et d' une vitalité qui dénierait presque l' affirmation de Valéry sur la fin des civilisations, lesquelles, plutot qu' elles ne meurent, se transforment en d' autres, tout en gardant certaines de leurs constantes les plus Antiques.


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Message par oursagora le Ven 26 Jan - 3:59

Le besoin d' un Nouveau, aprés lequel courait un autre poéte, Baudelaire, moins par nostalgie du Sacré que par refus de l' Ennui, annoncait la maladie de l' ame moderne, repue avant meme d' avoir épuisé des plaisirs inédits, des ailleurs toujours différents, des livres jamais relus, des aventures inachevées. Le besoin d' un Nouveau d' abord jubilatoire, bientot désenchanté, crée cette instabilité, cette mouvance sableuse ou la Tradition ne saurait trouver sa place. Il en est de la répétition Sacrée ce qu' il en est en musique de la basse obstinée, ou contraignante, qui scande la partition a l' aide d' une seule cellule sonore réguliérement marquée. On peut dire de la répétition qu' elle est la basse continue de la connaissance. La musique Orientale ne semble toujours la meme qu' a l' oreille distraite et flottante, alors qu' une ouie exercée percoit de subtiles variantes a chaque reprise de la meme phrase. On pourrait en dire autant de l' Art de l' Icone, qui semble récrire toujours les memes scénes, les memes personnages, alors que maints détails de coloris et de techniques indiquent l' influence d' écoles concurrentes.

Bernard Marivaux.

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Re: La Tradition.

Message par oursagora le Ven 26 Jan - 5:31


La réitération séculaire d' un geste rituel, d' une parole sacramentelle, d' une posture, d' une psalmodie n' entretient pas seulement la mémoire, elle l' associe profondément a tout l' effort intérieur, la fortifie, la régénére. L' église apparait comme " L' incarnation continuée " : par l' intermédiaire de ses ministres, le Christ confére la vie Divine au baptisé ; il se réitére journellement dans l' Eucharistie ; lui meme déclare qu' il avec les siens "tous les jours jusqu' a la fin des temps." Les textes de base qui ponctuent l' année liturgique - ainsi du psaume 104, lu chaque soir aux vépres, dans l' église Orthodoxe - les cinq priéres quotidiennes de l' Islam, la Gayatri, récitée cent huit fois, chaque matin et chaque soir, par les Brahmanes de stricte observance, ne sont que quelques exemples dont la liste serait longue. Mais on ne saurait omettre l' exemple type de la répétition en tant que méthode spirituelle, a savoir l' invocation mémorisante d' un Nom Divin, supréme référence autour de laquelle s' évanouissent les agitations centrifuges, les distractions, les bavardages, et tout ce qui suscite chez l' homme l' absence d' axe et d' Unité. Il est connu que l' inlassable répétition d' un Nom Divin récitée, psalmodiée ou chantée ( comme dans les Blajan ), finit par briser les résistances, les durcissements intérieurs, et a faire que l' invocant, en s' identifiant au Nom, s' identifie peu a peu a la Présence qu' il recéle.

B.M.

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Message par oursagora le Ven 26 Jan - 15:46

L' humanisme éclairé s' insurge, au nom de l' esprit critique et du droit a l' opinion personnelle, contre ce qu' il considére comme simple écholalie improductive et rabaissement de l' intelligence. Il lui est impossible de comprendre, par exemple, qu' il peut étre beaucoup plus utile de creuser indéfiniment les memes syllabes Sacrées que de multiplier indéfiniment des phrases creuses. L' incorporation des textes n' est pas seulement un viatique disponible et applicable au gré des circonstances, et dont personne ne peut priver son détenteur comme on pourrait le priver de sa bibliothéque : il est lui meme devenu la parole apprise, intégré a elle. Il est dés lors cette connaissance dont elle est porteuse. Aussi, a la question : " Quel livre emporterais tu dans une ile déserte ? ", adressée a celui qui connait par coeur les psaumes, le Koran ou la Bhagavad - Gita, celui la pourra répondre : " Aucun."

B.M.

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Message par oursagora le Ven 26 Jan - 20:58

Fidéles a la Tradition, les Traditions qui en sont issues sont également fidéles a elles memes en prenant soin de ne rien changer a leur contenu.

Si la Tradition est le langage qu' emprunte le Verbe pour se faire connaitre, si elle en est la mise en forme, les différentes Traditions en sont les extériorisations spécifiques et variées. L' une est le Réel et le Vrai tels qu' ils peuvent étre appréhendés par celui qui les a réalisés ; les autres en sont des réalités et des Vérités partielles mais plus que suffisantes au " Salut ", pouvant étre apparemment contradictoires, du point de vue humain, dans certains de leurs aspects.

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Message par oursagora le Sam 27 Jan - 1:09

Tandis que la Tradition refléte en soi le Ciel qu' elle est elle meme, et dont elle transmet l' image aux Traditions, celles ci, a leur tour, la transmettent a la Terre. Tandis que la Tradition s' éploie dans la simultanéité de l' éternel présent, les Traditions occupent un plan intermédiaire entre l' éternité Divine et le temps humain, celui de l' Aeviternité : elles s' étendent sur d' immenses périodes, tout en se connaissant un début et une fin. Tandis que la Tradition réside dans le Principe, les Traditions, tout en s' y reliant, subissent les accidents, les aléas de l' histoire dont elles sont censées maitriser la marche, canaliser les débordements. Tandis que la Tradition est le siége de " L' Avatara éternel ", les Traditions se manifestent par l' intermédiaire de " Descentes " d' envoyés, de Messagers Célestes s' échelonnant au long du temps, chaque fois que s' en fait sentir la nécessité, délivrant des Vérités identiques ou analogues, et fournissant a la fois une description des structures de l' Absolu et des directives de vie en vue d' une réalisation spirituelle : la reconquéte du Jardin perdu.

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Message par oursagora le Sam 3 Fév - 20:29

La fidélité inconditionnelle de chaque religion a soi meme n' est possible que si chacune soit jalousement garder le dépot qui lui a été confié par son fondateur, lequel peut étre lui meme l' héritier d' une Tradition antécédente : rares sont les générations spontanées. Ainsi existe t il une évidente filiation entre les trois religions Abrahamiques ; une autre entre l' Hindouisme et le Bouddhisme ; meme si chacune des Traditions - filles marquent sur certains chapitres une rupture avec la Tradition - mére. Pour s' imposer de facon autonome, le Christianisme s' est émancipé de sa base Hébraique. Cependant, de nombreux éléments de l' Ancien Testament sont passés dans le Nouveau sous forme de citations, références ou allusions, plusieurs Péres de l' église savent l' hébreu, se livrent a l' exégése rabbinique.

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