Les trois dimensions du symbole

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Les trois dimensions du symbole

Message par obsidienne le Sam 25 Fév - 0:22

Les trois dimensions du symbole

http://toiles-et-poemes.com/pdf/trois-dimensions-symbole.pdf

La pensée symbolique met en œuvre des symboles, c’est-à-dire
des  images  (allégories,  paraboles,  métaphores),  donc  des  
mots  :  même  les  symboles  graphiques,  visuels,  abstraits  (une  
forme  géométrique,  un  paysage)  ne  sont  symboles  qu’en  tant  que  
mots, car la conscience humaine est une lecture mentale, elle est lan-
gage. La pensée symbolique interprète les mots autrement que selon
le  schéma  binaire  qui  fait  correspondre  un  signifié  à  un  signifiant  
(un sens à une forme), réduisant le symbole à n’être qu’un signe, un
attribut (par exemple la balance est le symbole de la justice)
. Cette
interprétation  très  superficielle  est  vraie  de  ce  point  de  vue  idéolo-
gique, mais elle est aussi balayée par l’analyse symbolique.

Tout  signe  n’est  pas  symbole.  Pour  qu’un  signe  soit  symbole,  deux  
conditions sont nécessaires : qu’il soit double, répété, et qu’il soit glis-
sant,  éphémère.  Sinon  il  est  signal,  avertissement  d’un  danger,  me-
nace d’un châtiment divin, selon la pensée archaïque. Ces marques
du symbole se lisent aussi dans le style du discours symbolique, uti-
lisant  le  binaire  à  répétition  et  progressant  par  glissement.  Second  
constat important à propos du signe : la distinction signifiant/signifié
qui fait d’un signe donné le porteur d’un sens prédéfini ne peut pas
rendre  compte  du  symbole.  Le  sens  d’un  symbole  n’est  pas  donné  
a priori, il est issu du contexte, il est à inventer à chaque fois. C’est
toute  la  différence  entre  une  idéologie  du  signe,  qui  applique  des  
codes mystiques sur les mots, comme les disciplines ésotériques entre
autres, et une théorie de la connaissance, qui ne tord pas le sens pour
le faire correspondre à une hypothèse, mais qui le fait émerger à partir du réel.
Le messager (le réel) est le message (le sens).

Un symbole n’est pas seulement un mot à double sens : le sens propre
et  le  sens  figuré.  Il  est  symbole  en  tant  qu’il  a  trois  composantes  :  
morphologique  (la  forme,  le  dessin),  analogique  (la  ressemblance,  
la  similitude)  et  étymologique  (le  sens  d’origine,  la  racine).  Dans  
le langage courant, l’analogie est une façon de penser irrationnelle,
fondée non sur un raisonnement logique mais sur une ressemblance
(deux choses sont analogues, pareilles, l’une est comme l’autre), ce
qui est la pente de toutes les dérives (cette ressemblance induit des
conclusions fausses). L’analogie est habituellement la seule compo-
sante  retenue  du  symbole,  à  tel  point  qu’elle  est  souvent  son  
synonyme.  Or  ce  sont  bien  ces  trois  niveaux  d’interprétation  articulés  
ensemble qui forment un système de connaissance.

La morphologie est le raisonnement par la forme concrète, le tracé
du signe, la structure externe d’un corps (par exemple la morpholo-
gie terrestre, la géomorphologie). L’étymologie donne le sens radi-
cal  du  mot,  sa  vérité  (etumos en  grec  veut  dire  vrai)  par  la  filiation,  
l’origine.  L’analogie  indique  les  rapports  de  similitude,  de  corres-
pondance, elle élargit la dimension du mot par les ressemblances
de  sens.  étymologiquement  le  mot  analogie,  par  son  préfixe  grec  
ana, indique un mouvement de remontée, de retour en arrière, de
retournement, de renouveau, ce qui est caractéristique de la pensée
symbolique. L’analogie n’a rien d’imprécis ni d’aléatoire, elle est au
contraire très rigoureuse, car elle représente une proportion mathé-
matique.  Philosophiquement  elle  définit  une  identité  de  rapports,  
A/B  =  C/D,  autrement  dit  :  B  est  à  A  ce  que  D  est  à  C  (et  inverse-
ment).  L’analogie  désigne  un  rapport  constant  entre  les  choses,  la  
permanence du symbole, l’éternité. Elle correspond dans le discours
à la formulation précise « de même que / de même », « autant / au-
tant ». L’analyse de la morphologie correspond à l’articulation des-
criptive  «  non  pas  /  mais  à  l’inverse  »,  et  celle  de  l’étymologie  à  
« c’est », « en apparence / en réalité », « au fond », « en vérité ».

Si  la  pensée  symbolique  est  un  concept  philosophique,  on  peut  voir  
dans le De rerum natura son aspect morphologique – Lucrèce y décrit
les  choses,  la  pensée  symbolique  –,  dans  l’énéide son  aspect  analo-
gique – ce récit est l’allégorie de la recherche de la pensée –, et dans
l’évangile enfin son aspect étymologique – le Christ dit par son corps
ce qu’est la pensée. Lucrèce présente le concept par sa forme à travers
un discours philosophique, une description abstraite ; Virgile, à travers
l’allégorie du concept, par Enée, personnage conceptuel ; l’évangile, à
travers une personne incarnation du concept, Jésus-Christ (Jésus est la
personne, Christ le concept). La valeur des paraboles qui caractérisent
le discours du Christ n’est pas uniquement allégorique, mais surtout
étymologique : cette nouvelle lecture est proposée en toutes lettres par
Jésus, mais ni ses disciples ni les commentateurs historiques ne l’ont lu
ainsi, ils ont gardé la grille de lecture traditionnelle.


Les  trois  dimensions  du  symbole  sont  les  trois  dimensions  de  toute  
chose  mentalement  appréhendable,  sans  aucune  hiérarchie  entre  
elles (c’est une lecture simultanée). S’appliquant à la connaissance,
la morphologie concerne la chose (la forme délimitée qui contient
l’infini,  c’est-à-dire  la  vue  de  l’intérieur),  l’analogie  se  rapporte  au  
monde  extérieur  (l’infiniment  grand)  et  l’étymologie  renvoie  au  
noyau  intérieur  (l’infiniment  petit).  S’appliquant  à  l’être,  la  mor
-phologie renvoie au moi (la forme de l’ego qui contient le je, le soi),
l’analogie concerne les autres (le monde, la société, les dogmes), et
l’étymologie,  le  langage  (le  sens,  le  sacré).  Ainsi  l’être,  le  réel  et  la  
pensée  sont  les  trois  aspects  du  monde,  appelés  dans  l’évangile  le  
père, le fils et le saint esprit. Le père est le je en tant qu’expression
de la toute-puissance de la connaissance éveillée (le « je suis » que dit
le nom de Jésus, redoublé : « je suis dans le père et le père est dans
moi », Jn, 14, 11), le fils représente ce qui est produit par cette faculté
de  création  (filius signifie  œuvre  :  «  la  sagesse  a  été  reconnue  juste  
d’après ses œuvres », a filiis suis, Mt, 11, 19), et le saint esprit désigne
la  parole,  le  verbe.  

Ce  que  la  religion  appelle  trinité  correspond  à  
cette lecture triple du symbole. Les trois éléments alchimiques de la
transmutation  des  métaux  en  or  symbolisent  aussi  ces  trois  dimen-
sions du réel : le soufre représente l’être, le mercure est la matière, le
réel, et le sel est le langage, le principe actif.

Le double sens du symbole, propre et figuré, donne lui aussi la des-
cription fondamentale du monde. La théorie de la révolution de la
pensée,  fondée  sur  le  concept  de  la  pensée  symbolique,  permet  de  
connaître  qu’il  y  a  deux  mondes,  deux  réalités,  le  réel  concret  et  
le réel symbolique. Le concret est la métaphore du symbolique (du
grec  meta-trans et  phora-position,  transposition  d’un  terme  concret  à  
la  place  d’une  idée).  Par  analogie  avec  le  double  sens  du  symbole,  
l’autre monde est accessible à la connaissance. Ce que le sens figuré
est au sens propre, l’autre monde l’est au monde concret. Le monde
est  réellement  double,  le  visible  et  l’invisible  
(visibilium et  invisibilium)  pour  la  religion,  en  réalité  deux  mondes  lisibles  
l’un  comme  l’autre. Ce que la religion nomme l’au-delà est ce second monde sym-
bolique, qui est bien ici et nulle part ailleurs.

Ces deux mondes sont tout aussi réels l’un que l’autre, symbolique n’est
pas  le  contraire  de  réel.  L’analogie  n’est  pas  la  création  d’un  monde  
imaginaire aléatoire, elle est un rapport de correspondance rigoureuse
qui permet de penser l’impensable. Rien n’est impensable pour la pen-
sée  symbolique,  ce  qui  n’est  pas  pensé  n’est  pas,  car  le  réel  entier  est  
produit de la pensée. Cela peut se dire aussi : tout est pensable, même
l’impensable. Si dieu est l’impensable, alors il n’existe pas. Et dire « dieu
existe », hors de tout dogme religieux, pour le philosophe, cela veut dire
aussi  que  l’impensable  n’existe  pas,  puisqu’il  est  nommé.  Même  pour  
les  religions  où  le  nom  de  dieu  est  imprononçable,  il  est  nom,  signe  
graphique, et en tant que tel, il est pensé. Il n’y a pas d’impensable ni
d’inconnaissable, il n’y a qu’une pensée insuffisamment travaillée.

Alors  si  dieu  est  la  pensée,  qui  se  pense  elle-même  dans  ses  dimen-
sions symboliques, la religion s’effondre, nul besoin de l’appeler dieu.
Pour saisir le sacré, le plus profond et le plus puissant de l’homme, le
concept de dieu est inutile. Qu’on l’appelle dieu ou seigneur, ou qu’on
ne l’appelle pas, c’est sans importance philosophique. Nombre de phi-
losophes ou de penseurs occidentaux ou orientaux parlent de dieu tout
en ayant une pensée non religieuse (Lucrèce et Virgile, par exemple).
Inversement, des philosophes soi-disant athées ont une pensée de type
religieux, déifiant la raison ou la matière et instituant un dogme. Ce qui
distingue  la  pensée  symbolique,  c’est  la  joie,  alors  que  l’idéologie  est  
toujours triste, angoissée et mortifère. Que dieu existe ou non, cela ne
change pas la face du monde. Ce qui la change, c’est la pensée, non en
tant qu’entité déifiée mais en tant que façon de penser, concrètement,
dans la vie de tous les jours, dans les plus petits détails.


Dernière édition par obsidienne le Sam 25 Fév - 0:46, édité 2 fois
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Re: Les trois dimensions du symbole

Message par obsidienne le Sam 25 Fév - 0:27

Le rapport entre les symboles
et les époques est une donnée
permanente : ce que les symboles
étaient pour les hommes
de l’Antiquité est ce qu’ils sont
pour nous aujourd’hui.

La pensée symbolique permet
de saisir le sens universel
au-delà des langues différentes,
et pour cela elle met en relief
paradoxalement ce qui est
le plus spécifique d’une langue,
le plus profond, le plus original.

Le latin (et le grec dont il
provient) est la langue du
fondement de notre pensée.

Ce que chacun peut trouver
à travers sa propre langue
est universel.

La pensée symbolique est une
pensée paradoxale, qui admet
qu’il y ait des choses sans
explication rationnelle.

La pensée idéologique,
qui n’admet pas le paradoxe
(un raisonnement qui se heurte
à son contraire) ni l’aporie
(un raisonnement qui
n’aboutit pas) – qui sont
reconnus par la pensée
scientifique, en mathématique
par exemple –, est une pensée
totalitaire, abusive.

Nous sommes de la pensée,
du texte, de la toile tissée
(textus est le tissu).
Le chanteur, comme le conteur
et l’éditeur, est essentiellement
un donneur de textes.

Les symboles sont utilisés
la plupart du temps comme
des illustrations au service
d’un discours idéologique.
Or pour la pensée symbolique
ils ne sont pas des instruments
au service de l’interprétation
du réel, ils sont le réel lui-même.
La pensée symbolique est
une façon non d’organiser le
monde, non de se dire, mais
d’accéder à la connaissance.
La pensée est la faculté
de créer, c’est une création,
une construction, un travail.
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