L'intellect hallucinatoire - L'illusion dans la nature - Le penser germe de l'avenir - Le vouloir conscience du passé

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

L'intellect hallucinatoire - L'illusion dans la nature - Le penser germe de l'avenir - Le vouloir conscience du passé

Message par obsidienne le Mar 21 Fév - 18:31

Dornach, 13 septembre 1918.

Quatrième conférence : Fatalisme et dualisme. Le caractère hallucinatoire de l’intellect, et le caractère illusoire de la nature. Pressentiment, vision prophétique, apocalypse. Haine cosmique et raison cosmique. Le penser, germe de l’avenir ; le vouloir, conscience d’un très lointain passé.

Extrait du livre de Rudolf Steiner « la polarité entre l’Eternel et l’Ephémère dans l’être humain »


Je vais poursuivre mon exposé, sous une forme plutôt aphoristique, sur le thème qui nous occupe depuis des semaines déjà, et que je vous ai toujours présenté en disant : la grande difficulté dans les questions de conception du monde réside actuellement – j’insiste toujours sur cet « actuellement » dans la peine qu’ont les hommes, munis des conceptions actuelles à jeter un pont entre ce que l’on appelle l’idéalisme et une certaine vision de l’ordre naturel des choses.

En cherchant à construire ce pont, à comprendre par exemple le rapport non pas extérieur mais réel et intrinsèque des idées morales – si nous choisissons un groupe idéel précis – avec les façons de voir, avec les concepts que suggère un ordre causal de la nature, l’homme moderne tombe dans une sorte de vision de monde dualiste, pour exprimer cela du point de vue de la science de l’esprit. Nous avons toujours répété cela. L’homme tente de jeter un pont, mais il n’y parvient pas.

Il nous sera plus facile de cerner l’essentiel de cette question si nous comparons ce dualisme moderne avec une façon de voir similaire dans l’Antiquité – je veux parler de l’époque pré-chrétienne – cette façon de voir similaire, c’était, dans les temps anciens ce que l’on peut appeler le fatalisme. Aux IIe, IIIe siècles avant notre ère, et plus tard davantage encore, - mais cela devint de plus en plus anachronique – on était poussé vers le fatalisme. Au fond, c’est le fatalisme qui sous-tend la conception du monde grecque. A l’époque moderne, tout fatalisme est anachronique. Il n’a plus sa place aujourd’hui. On pourrait dire que les hommes de l’Antiquité subissaient la séduction du fatalisme, et que les hommes de l’époque moderne, tout spécialement ceux d’aujourd’hui, subissent celle du dualisme.

Nous voulons éclaircir les raisons qui poussèrent les hommes de l’Antiquité à succomber si facilement au fatalisme. Nous savons que l’âme des hommes s’est radicalement transformé au cours de l’évolution, l’hypothèse d’une évolution progressive, celle du darwinisme courant, est donc une superstition. Dans la constitution de l’âme, il s’est effectué une modification radicale, et sous ce rapport, l’histoire est en général une fable convenue.

Par la constitution particulière de leur âme, les hommes de l’Antiquité rencontraient la nature d’une tout autre façon que ne le font les hommes d’aujourd’hui, et contrairement à ces derniers, ils n’appréhendaient pas le domaine spirituel de manière si conceptuelle, si intellectuelle. Dans toutes les images de la nature qu’il se formait, l’homme antique mêlait ce qui était d’ordre naturel et ce qui était d’ordre spirituel et pour ses représentations du monde de l’esprit, il utilisait des images puisées dans la vie de la nature. Les enseignements antiques relatifs aux dieux sont en fait des mythes, imprégnés de représentations empruntées à la nature sensible. Quand on parlait de la nature, on n’en parlait pas d’une façon sèche et abstraite, comme aujourd’hui, mais on parlait d’esprits élémentaires, d’entités qui portent les phénomènes naturels, qui les engendrent. Cela n’était pas dû à une très grande naïveté dans la manière de s’exprimer, mais reposait sur une contemplation véritable, permise par la qualité particulière de l’âme.

L’homme antique ne voyait pas la nature comme nous la fait voir la science actuelle, même si nous ne sommes pas des scientifiques, il n’en voyait pas l’esprit de la façon si abstraite, si intellectuelle qui nous est imposée aujourd’hui. Par cet entremêlement de la nature et de l’esprit, l’homme tombait de lui-même dans le fatalisme ; en effet, comme pour les observateurs humains les phénomènes naturels étaient imprégnés d’actes spirituels, comme nous venons de le dire, toute vie paraissait évidemment répondre extérieurement à une intention, comme le font les actes humains. C’était certes une image, mais l’homme antique n’en avait pas d’autre ; et cela conduit nécessairement à l’illusion du fatalisme.
Au cours du temps, apparut une autre complexion de l’âme. Nous l’avons déjà décrite à partir des points de vue les plus différents ; nous voulons en retenir un aujourd’hui, qui est très particulier.

Nous voulons nous poser aujourd’hui une question à laquelle nous ne pourrons toutefois répondre qu’en nous référant à tout ce qui a été placé devant nos âmes dans les dernières conférences : qu’est-ce qui est en fait objectif dans ce que l’homme voit quand il observe l’ordre naturel et qu’est-ce qui est objectif dans ce que l’homme se représente intérieurement quand il parle aujourd’hui d’esprit ? Je ne parle pas de l’esprit dont se préoccupe la science de l’esprit, mais de ce à quoi la conscience humaine générale aujourd’hui fait allusion quand elle parle d’esprit.

Nous savons que l’homme – même s’il n’est pas théoricien, nous faisons abstraction des théoriciens – quand il veut avoir aujourd’hui une vue d’ensemble de l’ordre naturel, parvient de façon purement instinctive au règne de la matière et des forces physiques. Je ne parle pas ici des théories scientifiques relatives aux substances et aux forces, je parle de la simple représentation de la nature qu’à l’homme moyen moderne, dans laquelle il place instinctivement, à la base des phénomènes naturels, des processus matériels mus par certaines forces. Là, - quand on examine de prés les choses, quand on les examine vraiment avec objectivité – l’homme est conduit à une illusion, nous le savons n’est ce pas. Car en réalité, tout ce qui peut être dit dans un tel contexte sur la nature de la matière et des forces qui l’animent est une illusion.
avatar
obsidienne

Messages : 3615
Date d'inscription : 21/10/2012
Localisation : hérault

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: L'intellect hallucinatoire - L'illusion dans la nature - Le penser germe de l'avenir - Le vouloir conscience du passé

Message par obsidienne le Mar 21 Fév - 18:33

La manière actuelle de voir la nature est une illusion. Cela ne vient pas d’une erreur de la pensée, cela vient simplement de la constitution actuelle des âmes. Nous ne parlons plus de maya ou d’illusion, comme dans la conception du monde indienne, parce que nous ne percevons pas, dans la vie ordinaire, cette réalité. Nous ne la discernons pas, si bien qu’en fait, quand nous nous représentons la nature, nous vivons toujours dans l’illusion. C’est un premier point.

Voici le suivant : qu’en est-il de la conception de l’esprit actuelle ? C’est une conception qui plane énormément dans les abstractions. Vous pouvez retrouver cela si vous prenez une philosophie quelconque, peu importe laquelle. Vous pouvez prendre une philosophie qui se perd à moitié dans un langage confus comme celle de Eucken, vous pouvez prendre une philosophie comme celle de Liebmann, dont les bases sont un peu plus sûres. Vous pouvez vous appuyer sur celle de Schopenhawer qui s’adresse plus à la conscience populaire etc : dans les philosophies et les conceptions du monde actuelles, on parle de l’esprit ; quand les philosophies ne sont pas purement positives, comme celle de Comte, que nous avons abordée récemment, quand elles ne sont pas matérialistes, elles parlent d’esprit. Mais qu’est-ce que cette chose dont elles parlent alors, et que l’actuelle constitution de l’âme appelle esprit ?

De même que l’espèce de filet que trace l’homme pour relier les phénomènes naturels, quand il admet un certain ordre matériel et mécanique, transforme sa vision de la nature en illusion, les propos relatifs à l’esprit que l’on trouve dans les conceptions courantes sont au fond une hallucination, et les philosophies courantes ne sont en fait qu’une somme d’hallucinations qui passent inaperçues. Au fond l’homme est aujourd’hui constitué de telle sorte que son âme oscille entre l’illusion, quand il regarde la nature, et l’hallucination, quand il regarde l’esprit. Les rêves que font les philosophes à propos de l’esprit, en voulant s’en construire une certaine vision fondée uniquement sur des concepts, ne sont en fait qu’une somme de subtiles hallucinations, qui, pour être subtiles, n’en restent pas moins des hallucinations. Ce sont des constructions qui, pour des raisons dont nous ne voulons pas parler aujourd’hui, montent du sein de l’être humain, et n’ont en fait pas de lien immédiat correct avec la réalité.

J’ai souvent attiré votre attention sur ces faits qui montrent clairement que toutes les représentations que peuvent se faire les hommes, n’ont pas forcément grand lien avec la réalité. Pour illustrer cela, j’ai rappelé que par exemple, dans leur naïveté, toute une série de philosophes affirment qu’il faut penser l’être humain comme un ensemble fait d’un corps et d’une âme. Même la philosophie de Wundt, connue dans le monde entier, parle de corps et d’âme et prétend être dépourvue de préjugés. Mais en réalité – j’ai déjà attiré votre attention sur cela – qu’est-ce que la philosophie de Wundt tout entière, ou d’autres philosophies similaires ?

Ce n’est que la mise en œuvre de ce qu’a décidé le huitième concile universel de Constantinople en 869 ; quand on parle de l’être humain, on n’a pas le droit – c’est à peu près comme cela que l’on pourrait définir la conclusion restrictive du concile – de parler du corps, de l’âme et de l’esprit ; l’aspect spirituel ne serait qu’une qualité de l’âme, il est juste donc de parler uniquement du corps et de l’âme. Et la Trinité corps – âme – esprit fut considérée comme une vision hérétique durant tout le Moyen Age. Les philosophes théologiens ont tremblé quand la réalité les poussait à faire au moins allusion au corps, à l’âme et à l’esprit, car c’était justement une façon de voir hérétique. Les philosophes d’aujourd’hui sont encore sous l’influence de la conception du Concile de Constantinople ; ils ne font que développer les dogmes qu’il a établis et croient être dépourvus de préjugés, ils croient présenter quelque chose qui provient uniquement de leurs façons de voir personnelles, de leurs recherches, alors qu’en vérité, ils sont les porte-paroles d’une décision conciliaire. Il faut regarder les choses sans illusion ; il faut regarder la réalité. Nos jeunes étudiants en philosophie apprennent partout ce que le concile de Constantinople a décidé en 869.

Je ne dis pas du tout que ce que l’on enseigne aujourd’hui est la suite directe ou la conséquence de cette décision conciliaire ; mais les dogmes élaborés au cours du huitième concile de Constantinople n’étaient que la résultante d’événements plus profonds cachés sous la surface des choses et qui perdurent aujourd’hui encore. Et tout ce qui se présente comme un dogme – qu’il émane des braves philosophes du concile de Constantinople ou des braves professeurs des universités contemporaines – tous ces tissus conceptuels ne sont en réalité que des hallucinations qui montent en l’homme et ont trop peu de contenu réel, aimerai-je dire, pour saisir vraiment ce qui œuvre là en souterrain.

Si l’homme moderne est exposé au danger du dualisme, c’est parce que la constitution de son âme le fait osciller entre un monde conceptuel au caractère hallucinatoire et une façon de voir la nature au caractère illusoire. Et il courra toujours le danger de ne pouvoir porter les idées, les idéaux qu’il concocte, que dans la sphère hallucinatoire des concepts, qui ne touche pas la réalité ; ou bien encore il portera ses réflexions à propos de la nature dans la sphère illusoire d’une conception de la nature qui n’a rien à voir non plus avec la réalité, qui est justement une illusion. L’homme en effet n’est pas prédisposé à trouver immédiatement, commodément, ce qu’il nomme – mais c’est un simple mot – la vérité. Il doit partir des choses de la vie qui suscitent en lui division intérieure, doute, scepticisme et se frayer un chemin vers la vérité.

Dans le cycle actuel de l’évolution, l’homme est contraint de dépasser cette oscillation entre philosophie hallucinée et façon illusoire de voir la nature pour s’élever vers ce qui est vraiment réel.

On pourrait maintenant poser cette question – je parle naturellement de façon plus ou moins aphoristique, seul l’exposé complet montrera le lien qui existe entre tous ces éléments - : quelle autre raison peut-on citer pour la chute de l’homme antique dans le fatalisme, et celle dans le dualisme, qui menace l’homme moderne ? On tombe dans ces voies dangereuses si on s’adonne au pur jeu des concepts, ou, pourrait-on dire également, à la dialectique pure.

Vous allez certainement objecter : les hommes d’aujourd’hui, avec leur sens de la réalité, n’ont absolument aucune disposition à tomber dans le piège d’un pur jeu de concepts. Vous vous trompez beaucoup ! Des époques futures, qui porteront un jugement plus objectif sur la nôtre, s’apercevront bien qu’il n’y a jamais eu dans l’humanité autant qu’à l’heure actuelle pareilles tendances à échafauder des théories, à jouer avec de simples concepts. L’homme, aujourd’hui, quitte très volontiers la réalité et se tourne vers le simple jeu de concepts, dans un sens, puis dans l’autre, à les relier, à les séparer, au moment même où l’on quitte cette réalité, on court déjà le danger de succomber au fatalisme ou au dualisme. Ce qui importe, et ce que l’homme d’aujourd’hui doit exercer tout particulièrement, c’est précisément le sens de la réalité dont nous avons parlé ici souvent avec insistance, à partir des points de vue les plus divers.

Or, ce sens de la réalité, il n’est pas très facile de l’acquérir, particulièrement à l’égard des choses spirituelles, car c’est justement à l’égard des choses spirituelles que l’on est captif, plus qu’on ne le croit, de ce simple jeu de concepts, d’une dialectique ludique. Et ce qui apparaît comme une illusion extérieure dès qu’elle intervient dans al vie morale et spirituelle des hommes, a la propriété d’intensifier le caractère illusoire des choses.

Sur certains sujets, l’homme tente toujours de théoriser. Il essaie de théoriser sur le bien et le mal, sur la liberté ou la nécessité ; on peut dire que, sur les questions capitales de la vie, l’homme est en fait terriblement enclin à théoriser, c’est-à-dire à se livrer à un pur jeu de concepts. Et les discussions portant sur les conceptions du monde qui ont lieu ici ou là ne dépassent pas en général le cadre de la dialectique conceptuelle. D’ailleurs, même lorsqu’ils croient avoir des concepts, les hommes se font encore des illusions : en réalité, ils ne peuvent pas du tout avoir de concepts : à côté du concept, ils ont des sympathies pour certains concepts ou des antipathies envers certains autres, et ils construisent tel ou tel système conceptuel selon ces sympathies et ces antipathies. Mais ce n’est pas ce que je retiendrai en premier lieu. La plupart des discussions portant sur les conceptions du monde, et qui sont un peu de questions théoriques dénotent une perte de contact avec la réalité.

Pour bien comprendre ce que je veux dire ici, partons d’un fait qui se manifeste souvent dans la vie : la haine, la présence du la haine. On veut expliquer un phénomène comme la présence de la haine dans la nature humaine. On cherche très fréquemment à expliquer des choses de ce genre en jouant simplement avec les concepts. La haine se présente comme un phénomène psychique, une réalité psychologique. Mais en approfondissant ces choses on découvre rapidement qu’en réalité, les idées que l’on se fait à propos du phénomène de la haine ne permettent pas d’en capter tout le spectre de couleurs.

On ne peut comprendre des choses comme la haine qu’en essayant de sortir du monde de l’illusion pour aller vers celui de la réalité véritable. La haine est quelque chose qui se manifeste dans l’âme humaine et dont la source se situe dans un monde réel plus profond. Il faut maintenant se demander : cette haine a-t-elle la même apparence dans le monde réel qui dans l’âme humaine ?

Si, dans le monde réel, elle est différente de l’apparence qu’elle prend dans l’âme humaine, nous comprendrons rapidement pourquoi on ne peut parvenir à aucune perception spirituelle si l’on ne connaît de la haine que l’aspect qu’elle a dans l’âme humaine. Si on cherche la haine, avec les méthodes de la science de l’esprit, dans le cosmos, - donc plus dans l’être humain individuel, dans l’âme particulière - on l’y trouve sous une tout autre forme.

On trouve également dans le cosmos au dehors, la même chose qui se condense sous forme de haine dans l’âme humaine. Il suffit de ne pas tomber dans le piège de la quête des forces naturelles à laquelle se livre l’illusion scientifique actuelle ; on doit plonger son regard dans la réalité qui se trouve derrière la nature, on trouve alors dans le cosmos le pendant de la haine. Mais cette haine cosmique est quelque chose de fondamentalement différent de la haine présente dans l’âme humaine. Dans le Cosmos, la haine est une force sans laquelle l’individualisation ne pourrait jamais apparaître. Il ne naîtrait jamais d’être individualisés, l’individu humain ne pourrait pas non plus exister, s’il n’y avait dans le cosmos cette force de la haine.
avatar
obsidienne

Messages : 3615
Date d'inscription : 21/10/2012
Localisation : hérault

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: L'intellect hallucinatoire - L'illusion dans la nature - Le penser germe de l'avenir - Le vouloir conscience du passé

Message par obsidienne le Mar 21 Fév - 18:37

Je ne parle pas du mouvement illusoire des atomes qui se repoussent, je parle de quelque chose de réel. Dans le cosmos, il apparaît de la haine mais il ne faut pas accorde la même valeur morale à cette haine cosmique qu’à la haine vivant en l’âme humaine.

Dans le cosmos, il apparaît de la haine mais il ne faut pas accorder la même valeur morale à cette haine cosmique qu’à la haine vivant en l’âme humaine. Dans le cosmos, la haine est une force qui sous-tend tous les processus d’individuation. Le monde se fondrait intégralement dans une grande unité, rêve de panthéistes nébuleux, aucun être ne s’y singulariserait, ne s’y structurerait, si le cosmos n’était traversé de part en part par une force que les hommes n’y perçoivent pas de prime abord, mais qui intervient dans l’âme humaine et y prend la forme particulière que nous découvrons sous le nom de haine.

Il se pose alors la question suivante : Quel est le rapport de cette force humaine avec sa manifestation cosmique ?

D’un certain côté, je vous en ai déjà parlé un peu ; nous voulons ajouter aujourd’hui quelques remarques aphoristiques. A l’époque où des philologues à l’esprit pertinent –aujourd’hui, la philologie a pris un caractère premièrement abstrait et deuxièmement assez prétentieux – mais à l’époque où des philologues à l’esprit plus pertinents étudièrent les langues qu’on avait pu trouver chez les peuples d’Amérique dits sauvages, quand les « civilisés », je mets ce mots entre guillemets, arrivèrent en Amérique et y découvrirent les Américains sauvages, ces philologues trouvèrent vraiment remarquable que ces sauvages aient des langues d’une logique si transparente ! Il se trouvait là un très grand nombre de langues qui réunissaient, - ce que purent assurer les philologues, et qui est vrai – les finesses de l’espagnol et de l’italien dans la construction et la structure de la langue.

On trouve cela chez les indigènes primitifs du Groenland. Ce qui est tout à fait certain, c’est que ces sauvages n’avaient pas l’intellect dont l’homme moderne est si fier. Cet intellect moderne n’irait pas très loin s’il se mettait à s’occuper de formation et de création linguistique ; car ce que produit l’intellect moderne s’il veut être créateur dans le domaine de la langue, on peut en avoir en maint endroit suffisamment d’exemples convaincants. En fait, dans l’âme humaine qui était encore sauvage, qui n’avait pas encore l’intellect actuel, régnait une raison objective, cette raison objective que je vous ai montrée récemment à l’œuvre dans l’activité créatrice de l’humanité dans le domaine du langage. C’est une force de raison qui oeuvrait là.

Cette raison cosmique ne touchait pas encore les hommes de façon si individuelle qu’à l’heure actuelle, elle agissait en eux sur un plan moins individuel, moins personnel, davantage comme raison cosmique. Et c’est également le chemin qu’a suivi l’évolution de l’humanité. L’homme, en ces temps anciens, n’était pas cet être sauvage que nous suggèrent les représentations fallacieuses de l’anthropologie actuelle, il était membre d’un organisme total – bien que cette formulation, naturellement, soit une image – et il s’individualisa peu à peu. Il était donc la partie d’un tout et il exprimait davantage la raison cosmique ou, pourrait-on dire aussi, c’est la raison cosmique qui s’exprimait davantage en lui.

Vous avez là une indication réelle de la manière dont le monde cosmique vient agir dans l’âme humaine. Et vous pouvez assimiler ce phénomène au cas particulier de la haine cosmique qui se reflète dans l’âme humaine. Et nous savons qu’il faut parler, pour le domaine spirituel, de certaines polarités, comme nous le faisons pour le domaine naturel. Comment s’est introduite la raison cosmique dans le langage ? L’humanité aujourd’hui n’est plus créatrice dans le domaine de la langue, elle l’a été ; ce que nous offrent les langues aujourd’hui, ce ne sont que des résidus. Comment la raison cosmique a-t-elle pénétré dans l’âme humaine, comment s’est-elle individualisée ? si nous essayons de répondre à cette question, nous parvenons à ce que nous appelons le principe ahrimanien.

Et comment la haine entre-t-elle dans l’âme humaine, depuis le monde cosmique ? Nous parvenons là au principe luciférien, qui est à l’opposé du principe ahrimanien. L’homme d’aujourd’hui n’ose parler ni d’Ahriman, ni de Lucifer, alors qu’il parle sans complexe d’électricité positive ou négative, ou de magnétisme positif ou négatif. Mais cette attitude repose sur une superstition moderne.

Même si nous comprenons bien que des entités véritablement spirituelles, une réalité dont la substance était spirituelle, entra d’un côté comme principe luciférien dans des mouvements comme la haine, ou comme principe ahrimanien dans des choses comme le langage ou le penser, nous devons comprendre d’autre part l’importance de ces choses dans l’ordonnance générale du monde, comme elles s’y placent. Quand je dis de la haine qu’elle impulse les grands événements à l’origine de l’individualisation, de la singularisation, freinant le mélange de toutes choses dans une bouillie universelle primordiale, je parle du phénomène de la haine qui appartient à un passé très lointain, ce passé où l’homme n’était pas encore présent sous la forme actuelle ; j’évoque là un passé très, très lointain.

Je vous donne une conception de la haine qui correspond à un passé lointain, lointain, ce passé où l’homme ne s’était pas encore détaché de l’ordre universel. Nous pouvons parler des différents règnes de la nature dont nous savons – vous n’avez qu’à lire ma Science de l’occulte – comment ils se sont édifiés, sous forme de règne minéral, règne végétal, règne animal, règne humain.

Nous pouvons parler de ces règnes naturels. Si nous voulons décrire entièrement leur réalité véritable, non leur aspect illusoire, nous devons y intégrer la force de la haine qui vit en eux tous, la haine cosmique que je vous ai dépeinte.

Or, il y a un point de l’évolution où pénétrer dans l’âme humaine ce qui resterait sinon un fait cosmique universel ; cela entre dans l’âme humaine par des forces lucifériennes, ahrimaniennes : cela se trouve à présent au sein de l’âme humaine, détaché du monde cosmique tel que celui-ci s’est constitué, depuis le passé jusqu’à nos jours.

Nous savons - si nous dessinons schématiquement le principe cosmique du passé jusqu’à aujourd’hui (violet), - après avoir tant parlé de la loi qui d’ailleurs n’existe pas, dite de la conservation de la matière ou de l’énergie, que d’une certaine manière ce qui est actuellement réel sur un plan purement naturel cesse, jusque dans la matière. Nous savons que ce qui a aujourd’hui une présence perceptible uniquement sur un plan spirituel est le germe pour la substance du futur (rouge). Quand nous regardons les choses sur un plan spirituel, nous devons dire que l’ordre du passé, dans sa totalité découle du monde de l’esprit. Cet ordre s’achèvera un jour. L’ordre futur découle tout d’abord du monde de l’esprit. Il ne pourrait jamais devenir ordre naturel établi s’il y avait conservation de l’énergie et de la matière.

Mais cette croyance en une conservation de la matière et de l’énergie représente la plus grande superstition qui ait jamais existé. Le principe spirituel qui s’annonce aujourd’hui dans de simples pensées, c’est le germe qui s’annonce dans la plante de cette année porte en fait la plante de l’année suivante.

De ce fait, l’homme-même est placé de façon double dans l’ordre universel. Et on rencontre cette dualité humaine quand on veut comprendre la cohésion de tout l’ensemble, particulièrement quand on veut trouver un passage de la haine cosmique à la haine individuelle psychique qui apparaît dans la nature humaine. Vous savez que lorsque nous regardons l’être humain tel qu’il se tient aujourd’hui devant nous, nous pouvons dire : son être consiste en représentation, ressentir et vouloir. Il se divise pour nous en un être exerçant une activité de représentation, un être éprouvant des sentiments et un être ayant des volitions, le tout constituant une unité. Mais le beau commentaire que fait la philosophie de cela ne vaut pas grand-chose si, de l’autre côté, on ne peut distinguer les choses avec clarté et précision.

Or, même les psychologues d’aujourd’hui, qui jouent volontiers avec les mots, s’aperçoivent que l’on ne sait en réalité rien de clair à propos du vouloir. Je vous ai exposé l’essence du vouloir ; aujourd’hui, nous nous suffirons de l’allusion à cette ignorance avouée de la psychologie actuelle au sujet du vouloir. Nous dormons, même dans la vie humaine éveillée, par rapport à l’entité du vouloir, à son essence. On pourrait dire aussi que l’être humain ne descend pas jusqu’au vouloir avec son âme. Il croit – j’ai expliqué cela à l’aide d’un exemple concret lorsque j’ai parlé de saint Augustin – il croit, cet être humain, qu’il se trouve au cœur de l’entité-même quand il se forge des représentations ; mais il ne peut pas dire la même chose en ce qui concerne le vouloir.
avatar
obsidienne

Messages : 3615
Date d'inscription : 21/10/2012
Localisation : hérault

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: L'intellect hallucinatoire - L'illusion dans la nature - Le penser germe de l'avenir - Le vouloir conscience du passé

Message par obsidienne le Mar 21 Fév - 18:43

Car l’homme, dans sa vie de veille, sait aussi peu de choses sur la manière dont une intention quelconque se lie sur le plan organique au mécanisme du mouvement de la main ou des jambes, que sur son corps pendant qu’il est endormi, ou sur l’état de son environnement, pendant qu’il dort. En réalité, l’homme d’aujourd’hui dort en ce qui concerne le vouloir. Mais si, par la méthode proposée par la science de l’esprit, on accède de la simple activité de représentation au vouloir, les faits, les faits spirituels nous apprennent à comprendre pourquoi l’homme dort aujourd’hui dans sa volonté.

En tant qu’être humains, nous serions dans une situation difficile avec notre penser, avec notre intellect, s’il n’y avait cet autre fait que j’ai évoqué et que je vais développer. Avec notre penser, nous serions en réalité en très mauvaise posture, car notre penser, au fond, reste toujours enfantin par rapport à l’être humain que nous sommes en profondeur. Au cours de notre vie entre la naissance et la mort, notre penser acquiert quelques connaissances sur le monde en son état présent, mais aucune sur le passé et le futur, des hypothèses tout au plus, qui s’effondrent dès qu’on les soumet à un examen sérieux. Ce penser est justement un germe d’avenir. Et de même le germe, dans la plante actuelle, n’a pas encore de signification dans la réalité présente du monde végétal, mais en acquerra une au mieux l’année prochaine, le penser actuel n’a pas de réalité. Il est, relativement à cette dernière, comme un petit enfant par rapport à l’adulte.


Le penser est une ébauche totalement tournée vers l’avenir, mais ce qui en sortira, de même que le germe se transforme en plante, n’aura de signification réelle que dans l’avenir. Le contenu réel, la substance du penser, n’a aujourd’hui qu’une valeur germinative.


Descendons par les méthodes de la science de l’esprit dans le vouloir, et tentons de connaître le sujet du vouloir – le vouloir n’est qu’une activité – cherchons qui est le sujet de notre propre vouloir, le vouloir est alors quelque chose qui porte en lui la conscience d’un passé très lointain, d’un passé cosmique. Vous ne pourrez jamais comprendre quoi que ce soit de l’évolution du monde avec l’intellect, sans vous placer par l’imagination, l’inspiration et l’intuition dans le vouloir ; car il n’y a que dans le vouloir humain, qui édifie en même temps tout l’organisme humain, que se trouve un sujet qui, de même que vous avez la mémoire de votre vie ordinaire, a la mémoire du passé cosmique.

La différence entre l’intellect humain et le vouloir humain est que l’intellect humain déploie tout au plus une mémoire pour la vie personnelle, individuelle et que le vouloir, dont, la profondeur est inaccessible à l’intellect humain, a la mémoire du passé cosmique. L’homme porte en lui la mémoire du passé cosmique, mais il ne peut l’atteindre avec son intellect sans pratiquer une recherche selon la science de l’esprit. On peut dire que l’homme est là, en tant qu’être animé de volitions, il porte en lui ce que je me permets d’appeler la mémoire – ce n’est qu’une image – la mémoire du passé cosmique. Il est là, également en tant qu’être intelligent, ne portant à ce titre que le présent, parce que l’intellect est seulement germe d’avenir, pas encore quelque chose d’actuel.

De même que le germe de la plante n’est pas encore quelque chose de présent, - il me faut sans cesse le répéter – mais est quelque chose de futur, l’intellect est au vouloir ce que le germe est à la plante entière. En tant qu’être animés de volonté, nous sommes des hommes cosmiques placés par l’élément individuel sur le terrain du passé tout entier ; en tant qu’être intelligents, nous nous tenons dans le présent et nous préparons à grandir vers l’avenir.

On peut ainsi comparer en fait le rapport de notre vouloir à notre intellect à celui d’un vieillard à un enfant. L’être humain que nous sommes, animé de volonté est un vieillard pour l’enfant pensant que nous sommes naturellement toutes proportions temporelles gardées.

Qu’est-ce qui crée l’équilibre ? Dans cet être pensant vient agir ce que j’ai souvent appelé le principe ahrimanien, la raison cosmique. Si nous ne dépendions que de nous, êtres humains, sans qu’Ahriman agisse, notre intellect actuel serait tout différent. L’Eglise catholique romaine pourrait être fort satisfaite d’une humanité qui n’aurait que l’intellect dont dispose aujourd’hui la nature humaine. Car cet intellect, par rapport aux dispositions humaines dans la totalité du cosmos, est un enfant, de même que notre vouloir est un vieillard.

Dans notre penser – et on ne peu imaginer ce penser dans l’évolution sans la collaboration, par exemple, de l’élément linguistique – agit le principe ahrimanien. Dans notre vouloir, agit l’élément luciférien. Le principe ahrimanien nous pénètre en emportant notre intellect qui, du point de vue de l’évolution globale, est aujourd’hui encore plus faible, qui est enfantin, à une certaine hauteur solaire. Mais cela entraîne son propre revers : nous avons un intellect dont en fait nous ne sommes pas le terreau ; nous avons un intellect que l’on pourrait comparer non pas à une plante qui pousse dans le sol et fait ensuite son germe, mais à une plante sur laquelle est posée une autre plante, à une plante qui ne porte pas de germe mais en porte une autre, beaucoup plus parfaite.

Notre intellect a une ordonnance, une structure ahrimanienne. C’est pourquoi il a quelque chose d’éblouissant pour l’homme. Naturellement, si nous pratiquons la science de l’esprit, nous ne défendons pas un point de vue qui interdirait de se servir de cet intellect, sous prétexte qu’il est ahrimanien ; il faut seulement regarder les choses sans illusion, il faut seulement bien savoir que l’intellect humain est une lumière qui brille fort, plus fort que ne pourrait briller l’intellect qui découle aujourd’hui de la nature humaine.

Le principe intellectuel a quelque chose d’éblouissant pour la nature humaine, quelque chose qui pousse les choses dans une certaine sphère, au sein de laquelle l’homme est ébloui. Quand l’homme éclaire les choses avec son intellect, c’est comme si une lumière extrêmement éblouissante tombait sur elles. En fait il les transforme ainsi, pour l’essentiel, en illusion.

De même que le principe ahrimanien intervient dans notre intellect, le principe luciférien agit dans notre vouloir en vue de l’endormir, de l’endormir vraiment. De même que le principe ahrimanien éclaire notre intellect en germe, le principe luciférien endort le sujet de notre vouloir, qui porte en réalité la mémoire de tout le passé, rendant ainsi l’homme totalement ignorant de ce passé.


C’est le fondement profond de la dualité en l’être humain, cette dualité qui doit être dépassée, non en faisant appel à de pures théories, mais en s’adressant aux faits-mêmes, aux faits de la vie spirituelle, quand on sait que les origines cosmiques de notre intellect sont différentes de celles de notre vouloir. Avec notre intellect et notre vouloir, c’est comme si on plaçait côte à côte un enfant et un vieillard et que l’on succombe alors à une illusion provoquée artificiellement, en les coiffant tous deux de ce mot abstrait d’ « être humain », qui n’est justement qu’un mot abstrait, et en disant : l’enfant est un être humain, le vieillard est un être humain.

Les hommes d’aujourd’hui aiment bien ce genre de concepts où tout se mêle. De même, on affirme aujourd’hui l’unité de l’âme et l’on croit que l’âme en tant que telle a le même lien originel avec le penser intellectuel qu’avec le vouloir aimant, alors qu’il faut effectuer les distinctions que je viens d’indiquer si l’on veut vraiment comprendre l’être humain. La vision du monde issue de la seule pensée intellectuelle ne peut jamais toucher la réalité, elle demeure une hallucination parce qu’elle provient d’une imprégnation de notre intellect par une entité spirituelle qui n’appartient pas à ce monde : une entité ahrimanienne et spirituelle qui n’appartient pas à l’ordre du monde que nous avons sous les yeux. Il en va de même d’autre part en ce qui concerne le vouloir, qui est imprégné d’une entité luciférienne.

On a toujours senti ces choses et les gens les ont exprimées avec tels ou tels mots. On remarque peu que l’Ancien Testament a déjà pressenti cette polarité du principe ahrimanien et du principe luciférien. Je dis qu’on ne prête guère attention à cela, car les hommes, quand ils lisent la Bible, lisent gentiment les chapitres les uns après les autres sans faire de distinction particulière entre eux ; ils ne distinguent pas l’opposition entre le livre de Job et les livres de Moïse.

Mais cette opposition évoque déjà la polarité entre le principe ahrimanien et le principe luciférien, qu’il faut saisir. Moïse pose la question du mal dans la nature humaine, il demande comment la haine cosmique – si je puis user de ces qualificatifs – la haine humaine intervient dans les hommes. C’est la question du mal que pose Moïse. Et il présente alors dans une image grandiose le pêché originel. Nous savons que derrière ce pêché originel se cache ce que nous appelons l’entrée du principe luciférien dans la nature humaine. Une certaine conséquence découle de la vision de Moïse : c’est en fait de ce pêché humain - pré-humain si vous préférez – que provient tout le malheur, et aussi la mort. On peut donc dire : Moïse considère que le malheur et la mort sont les conséquences du pêché.
avatar
obsidienne

Messages : 3615
Date d'inscription : 21/10/2012
Localisation : hérault

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: L'intellect hallucinatoire - L'illusion dans la nature - Le penser germe de l'avenir - Le vouloir conscience du passé

Message par obsidienne le Mar 21 Fév - 18:46

Le livre de Job représente une conception radicalement opposé. Premièrement, vous n’avez pas un serpent, mais un être purement spirituel, un être ahrimanien qui s’approche de la divinité-même. Et en Job, nous n’avons pas un homme comme Adam, qui peut succomber au pêché mais un homme qui a la réputation d’un « juste ». Et comment cet être qui s’approche de Dieu veut-il s’y prendre pour faire de Job un pêcheur ?

En appelant le malheur sur lui ! C’est exactement l’inverse : cet être veut précipiter Job dans le malheur afin qu’il pêche. Le malheur est déjà là, et c’est du malheur que le pêché doit venir. Selon Moïse, le malheur vient du pêché, dans le livre de Job, le pêché vient du malheur : cette opposition est perçue au nouveau du sentiment. Là se manifeste déjà un certain dualisme que l’on pressent. Il y a des façons de voir radicalement opposées dans le livre de Job, plutôt païen, et livre de Moïse, entièrement juif. Mais comme je l’ai dit, on lit les choses les unes après les autres sans toujours leur prêter attention.

Aujourd’hui, il est absolument nécessaire pour l’humanité que les hommes ne se laissent pas séduire par cette stupide « connaissance de soi » que l’on désigne souvent comme un but à atteindre, mais que l’homme apprenne vraiment à se connaître lui-même, qu’il apprenne à distinguer objectivement l’intellect et le vouloir, de même qu’il apprend à distinguer l’hydrogène et l’oxygène sinon il n’échappera qu’en apparence à un certain dualisme.

Ce qui advient à une époque quelconque se prépare toujours longtemps auparavant. Et l’on ne peut étudier en fait que ce qui est particulièrement représentatif d’une certaine époque. Dans notre désir de construire un pont solide pour surmonter le dualisme actuel, nous voulons avant tout regarder encore une fois d’un côté l’aspect hallucinatoire de l’intellect qui est lié à tout ce que j’ai décrit, et de l’autre, l’aspect illusoire des phénomènes naturels, lié également à ce que j’ai décrit.

L’homme est conduit ainsi à une sorte de déchirement de l’âme dans la vie. Deux courants agissant en lui, dirais-je, et il doit tenter de les réunir. Et l’un de ces courants exerce aujourd’hui une séduction particulièrement forte : le courant né du rapport qu’entretient l’âme humaine à l’ordre naturel. L’homme d’aujourd’hui, qui y voit toutes choses sur un même plan de réalité – anatomiste ou physiologiste, pour prendre un exemple immédiat, - considère aujourd’hui le corps humain et n’y différencie les parties que sur un plan extérieur et non selon leur nature interne.

Il pose le cœur, dirais-je, à côté du foie et en fait un examen purement extérieur, il ne tient pas compte de la perspective du temps dont j’ai parlé récemment ; alors qu’en réalité, on ne se fait une idée véritable de la nature du cœur et de celle du foie que si l’on tient compte de cette perspective du temps, que si l’on procède, par exemple en embryologie, selon la méthode de la science de l’esprit, apprenant à distinguer dans le temps sur l’embryon, l’ébauche du cœur, apprenant également à ne pas mettre les organes côte à côte, les limitant à des agrégats de cellules, ce qui est d’un côté exact, et de l’autre inapte. Car une chose peut être à la fois exacte et inepte, comme nous le savons.

La façon dont le courant scientifique actuel veut expliquer l’ordre naturel ne tient aucun compte de l’espacement temporel des phénomènes, il les juxtapose et en arrive à sa vision abstraite. Là, la tentation de juxtaposer simplement les éléments est particulièrement grande ; cause, effet ; cause, effet ; cause, effet – ordre causal abstrait et illusoire !
A travers les exposés que je vous ai faits l’an dernier et cette année, nous avons appris qu’on ne peut pas observer la nature sous cet angle, qu’on ne peut l’expliquer que si on la considère avant tout comme le reflet d’un monde spirituel. On parvient alors à une véritable théorie de la métamorphose, à un goethéanisme véritable.

La tête de l’homme apparaît alors comme une formation qui reflète un passé très lointain ; l’organisme des extrémités indique un avenir lointain. Mais ces différents systèmes ne sont pas juxtaposés selon des rapports de cause à effet, ils sont le fruit d’une Imagination, le reflet d’une réalité qui se tient derrière eux.

Nous ne comprenons pas la tête humaine si nous la voyons comme une sorte d’excroissance du reste de l’organisme, alors qu’en vérité, elle est modelée depuis le cosmos tout entier, d’une autre manière que ne l’est par exemple l’organisme des extrémités. En physique, tout le monde trouverait ridicule que l’on attribue l’orientation continuelle d’une aiguille magnétique vers le Nord à une force intérieure qu’elle aurait ; mais on explique ce phénomène, aux pôles, par l’influence du cosmos, du magnétisme terrestre, sur l’orientation de l’aiguille. Il n’y a que l’homme ou son organisme qui devraient engendrer directement leur propre croissance !

De même que l’aiguille magnétique indique pour des raisons cosmiques le Nord d’un côté et le Sud de l’autre, la tête humaine indique, à l’arrière – pour des raisons temporelles cosmiques, cette fois – des époques passées reculées, des époques où la Terre elle-même s’est métamorphosée, tandis que l’organisme des extrémités indique des futurs lointains.
L’homme sur le plan temporel, a une orientation cosmique. Et c’est ainsi que se formera la théorie de la métamorphose, le goethéanisme véritable : on s’élèvera de l’illusion d’un ordre purement causal à une appréhension de la nature fondée sur l’Imagination.

En reconnaissant ce que l’on a devant soi comme l’image d’une autre réalité, on s’élève au dessus de la simple illusion.

Mais il ne faut pas s’arrêter à la nature. On a besoin d’un corrélat, d’un complément. Parler ainsi de la nature rendrait un rêveur à ses fantasmes s’il ne l’appréhendait que de cette façon et ne déclarait pas également d’autre part : l’esprit que la philosophie moderne oppose à la nature est une hallucination, il ne faut pas non plus en rester là. Ce qui vit aujourd’hui est le terme d’un lent développement au cours duquel l’humanité a traversé les stades les plus différents, aimerais-je dire, pour amener progressivement l’âme, à force d’exercices, à une station verticale autonome lui permettant de saisir l’esprit. Et là, on peut distinguer trois stades.

L’appréhension de la nature aujourd’hui a encore quelque chose de très confus et aspire aux degrés de connaissance décrits dans mon livre « Initiation ou comment acquérir des connaissances des mondes supérieurs », sous le nom d’Imagination, Inspiration, Intuition. On peut dire de même que l’âme humaine s’est modelée progressivement sur le plan intellectuel, franchissant les trois degrés qui conduisent à une véritable station verticale en esprit, à une appréhension spirituelle véritable.

Ce sont les trois degrés : l’expérience de l’esprit sur le mode du pressentiment, qui est naturellement quelque chose d’hallucinatoire, parce que l’on prend l’esprit actuel, sans reconnaître qu’il est un germe d’avenir ; l’expérience qui est un pressentiment, l’expérience de l’esprit qui est de l’ordre du pressentiment rêveur.

Le second degré, c’est la vision prophétique, où l’avenir s’annonce réellement dans des visions, semblables à celles des anciens prophètes hébreux, où vit déjà la connaissance du caractère germinatif de l’esprit pour le futur.

Et le troisième degré qui est encore peu compris, mais qui a une profondeur indéniable, c’est la vision apocalyptique du monde. Mais tout cela, ce sont des degrés préparatoires à la perception permise par la science de l’esprit, qui doit se lier d’autre part à une contemplation imagée de la nature, sinon elle resterait par trop éthérée. La contemplation imagée de la nature nous élève au dessus du caractère illusoire de la science. Une attitude réaliste à l’égard de pressentiment de l’avenir, de cette aperception visionnaire de l’avenir – aperception visionnaire prophétique, vision apocalyptique – nous élève au-dessus du caractère hallucinatoire de la vie de l’esprit.

Il ne nous est absolument pas permis – c’est la tâche actuelle de l’être humain, - de perpétuer la notion de l’esprit que véhiculent les philosophies modernes. Il ne nous est pas permis de reprendre la conception naïve de la nature ni celle de la science théorique actuelle. Il nous faut, d’une certaine manière, vaincre cet éblouissement qui nous masque la nature et reconnaître que celle-ci n’est que l’image d’une réalité originelle, et nous devons reconnaître que l’idée de l’esprit que se fait aujourd’hui la philosophie n’est qu’une ombre. Alors un pont reliera la conception habituelle que l’on a de l’esprit et la façon habituelle de voir la nature.

Et il y aura un troisième élément. On ne peut jamais dépasser une chose comme le dualisme par de simples discussions, mais seulement en regardant les faits, les faits dans leur totalité, et en ajoutant un troisième élément de cette dualité. Le symbole qui traduit cela doit donc exprimer une Trinité.

Nous savons bien que les concepts ne font qu’exprimer une réalité qui plane dans les hauteurs. Mais il faut en avoir ; si on ne surestime pas leur valeur, ils ne peuvent nuire. Nous parlons ici de ce qui est normalement humain, de ce qui est luciférien et ce qui est ahrimanien, et nous en faisons également une représentation : ce doit être la figure centrale du Goetheanum. Auguste Comte pressentait déjà la nécessité d’une vision tripartite, d’où sa thèse trinitaire, dont je vous ai parlé récemment.

La science de l’esprit d’orientation anthroposophique doit porter en elle cette Trinité véritable, qui englobera une conception de la nature et une conception de l’esprit, et dépassera ainsi vraiment le dualisme. C’est pourquoi on ne peut parvenir à la véritable science de l’esprit anthroposophique sans approfondir sérieusement tous les côtés d’ombre et de lumière de la recherche actuelle dans le domaine de la nature et dans celui de l’esprit. Il faut prendre ces choses au sérieux.

On ne pourra trouver de réponses adéquates aux graves questions de notre époque si l’on se suffit de la juxtaposition des choses et de l’échafaudage des théories sur cet amalgame.

La vie ne se déroule pas au sein d’une bouillie originelle, mais de façon différenciée et individualisée. Il faut dès le départ moduler les recherches tournées vers l’avenir selon leur objet propre. Aujourd’hui, pour m’exprimer un peu vulgairement, la manie de tout mettre dans le même sac, est largement répandue.

Quand quelqu’un a une théorie politique, aujourd’hui, elle devient quasiment son modèle pour tout le reste, même pour des conceptions du monde etc. Aujourd’hui, quand quelqu’un a des conceptions philosophiques, il en fait aussi un système politique etc. Il met tout dans le même sac, dans celui qu’il préfère. Les choses se passent ainsi aujourd’hui. Mais la vie, elle, se déroule de façon différenciée. Et seul celui qui sait cela échappe à toute illusion.

Ce n’est pas l’image d’une bouillie vivante originelle qu’il faut cultiver à l’avenir, mais une vision fortement différenciée : il faut mettre en place une vie spirituelle qui ait un caractère scientifique, une certaine vie intérieure que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui et que l’on peut appeler une vie religieuse, si l’on reprend la terminologie des anciennes époques, et une vie politique. Si l’on mélange ces trois domaines, si on veut appliquer à l’un d’eux les règles de l’autre, on tombe dans les erreurs que je vous ai indiquées ici l’année dernière ou il y a deux ans. Car les choses sont portées par des courants distincts : d’un côté la vie sociale qui va en direction du socialisme, de l’autre la vie religieuse qui va vers la liberté de pensée, et la vie scientifique qui va vers la pneumatologie, la connaissance de l’esprit. Il n’y aura de force guérissante pour l’évolution humaine future que dans la collaboration vivante de ces trois courants ; il ne s’agit pas d’un paradis sur terre - cela n’existe pas – mais d’une certaine force guérissante.

Mais il ne serait pas bon du tout de se faire une image de la vie extérieure sur un mode pneumatologique, de vouloir fonder des sectes religieuses, de vouloir leur insuffler une vie pneumatologique, de faire de la politique du point de vue de la pneumatologie. Cela ne mènerait à rien. Il serait également vain de faire de la politique dans le sens ancien, au sein de communautés religieuses.

De même que les mains et les pieds ne peuvent accomplir les tâches réservées à la tête de l’être humain, la pneumatologie ni la religion ne veut assumer les tâche du socialisme, pas plus que la religion ne peut assumer les tâches qui incombent à la pneumatologie. Il s’agit de différencier certaines choses, pas seulement sur un plan théorique mais de façon vivante. C’est sur ce point que je conclurai aujourd’hui ces réflexions, que nous poursuivrons demain. Elles ont une forme aphoristique, comme je vous l’ai dit, et sont conçues comme un apport de quelques éléments nouveaux aux questions fondamentales qui nous préoccupent présentement.

avatar
obsidienne

Messages : 3615
Date d'inscription : 21/10/2012
Localisation : hérault

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: L'intellect hallucinatoire - L'illusion dans la nature - Le penser germe de l'avenir - Le vouloir conscience du passé

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum