L’Homo Œconomus Douzième conférence, 30 mai 1916. Rudolf STEINER

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L’Homo Œconomus Douzième conférence, 30 mai 1916. Rudolf STEINER

Message par obsidienne le Lun 4 Mai - 19:18

Extrait du livre de Rudolf STEINER : « La liberté de penser et les mensonges de notre époque » Editions Triades.

L’Homo Œconomus
Douzième conférence, 30 mai 1916.


Comme nos réflexions de ce début d’année nous l’ont montré, il est nécessaire que celui qui approche la science de l’esprit rende ses concepts et ses idées, pour autant qu’il les puise à la science de l’esprit justement, toujours plus concrets, c’est-à-dire qu’il relie à ces concepts toujours plus de faits concrets et précis. Nous parlons des puissances spirituelles, des diverses hiérarchies, qui progressent de façon juste. Nous savons aussi que certaines entités qui appartiennent à ces hiérarchies restent en arrière et que, du fait qu’elles sont restées à un stade antérieur, elles ne peuvent plus accomplir dans les phases ultérieures ce qu’elles auraient accompli si elles avaient progressé, si bien qu’elles continuent à développer une activité correspondant à une phase passée de l’évolution. Pour la Terre en général, nous appelons lucifériennes et ahrimaniennes les entités qui exercent aujourd’hui l’activité que les entités normales, celles qui ont progressé normalement , ont déjà exercée pendant la période lunaire. En prenant divers points de vue, nous avons examiné ce que l’action de ces forces et de ces entités luciféro-ahrimaniennes signifie pour le devenir du monde. Mais il faut aussi nous habituer, dans un plus petit cercle, aimerai-je dire, à vraiment discerner ce qui est luciférien et ahrimanien. Pour y parvenir, il est bien sûr indispensable de cultiver de façon juste la vie de notre sensibilité. Car si l’on se dit tout de suite, comme hélas souvent le cas parmi nous : Ah, Lucifer, Ahriman, je dois surtout m’écarter d’eux le plus possible !, sans se rendre compte que c’est précisément cela qui est luciférien et ahrimanien, parler de luciférien et d’ahrimanien dans un petit cercle fera toujours dresser les cheveux sur beaucoup de têtes ! Et pourtant, si l’on veut pouvoir comprendre les événements de façon à ce que cette compréhension puisse pénétrer dans la vie, il faut aussi que nous soyons capables, dans de petits cercles, de percevoir ce qui est luciférien et ahrimanien.

Bien des siècles avant le mystère du Golgotha, voyez-vous, il existait en Inde un enseignement grandiose, extraordinaire, dont on retrouve des traces dans la Bhagavad-Gîta et dans d’autres textes orientaux. Il s’agissait d’un ensemble absolument fabuleux. Notre science de l’esprit ne cherche nullement à minimiser la grandeur et l’immense importance de ce genre de phénomènes. Vous pouvez vous en convaincre en étudiant le cycle de conférences que j’ai faites à Helsingfors sur la Bhagavad-Gîtâ, où j’ai attiré l’attention sur l’extraordinaire profondeur des vérités que convient ce texte. C’est une excellente chose pour l’homme actuel de se plonger de cette façon dans ce qui, à l’époque, représentait un tel trésor pour l’humanité. Mais, depuis lors, le Mystère du Golgotha s’est accompli dans l’humanité. Et cet évènement nous a fait toucher du doigt ce qu’est, en fin de compte, une conception historique du devenir de la Terre. Quand on comprend vraiment le Mystère du Golgotha, en effet, on parvient à distinguer le temps qui a précédé et préparé cet évènement et le temps qui le suit. L’Orient ignore le concept d’évolution et de progression historique, parce qu’il ne peut pas acquérir de compréhension du mystère du Golgotha. L’orient ne connaît qu’une vérité valable pour tous les temps. Il ignore tout d’un développement et d’une évolution de la vérité.

Il est certes encore difficile, même à notre époque, de concevoir qu’il existe une évolution des connaissances. C’est parce que nous ne nous sommes pas encore suffisamment pénétrés du sens du mystère du Golgotha. Imaginez que quelqu’un veuille parler, à notre époque, comme l’auteur de la Bhagavad-Gîtâ ou bien comme le Bouddha. Il voudrait alors faire aujourd’hui quelque chose qui était juste à l’époque qui précéda de plusieurs siècles le Mystère du Golgotha. Si ce qu’il veut apporter à présent, il l’avait apporté au temps où la Bhagavad-Gîtâ a été écrite, il aurait accompli un acte juste au sens de l’évolution. Celui qui parle aujourd’hui de la même façon que parlait la Bhagavad-Gîtâ accomplit un acte luciférien, car ce qui aurait été valable et aurait dû se faire à une époque passée se trouve transporté à notre époque. Celui qui agit ainsi efface en fait de son système de pensées tout ce que l’évolution a apporté à l’humanité depuis lors.

Pour ne pas rester dans l’abstrait, je voudrais attirer votre attention sur un évènement tout à fait concret. En 1912 est paru un livre intitulé le « But sublime de la connaissance. Aranada Upanishad », d’Omar al Raschid Bey. Je précise qu’Omar al Raschid Bey n’est pas d’origine turque et n’a rien à voir avec l’islam. Il est devenu turc pour des raisons purement extérieures. C’est un Allemand qui, pour pouvoir accomplir quelque chose que l’on ne peut pas faire en Allemagne si l’on ne devient par turc, a dû se faire naturaliser Turc. Il devint en outre brahmane et écrivit le « But sublime de la connaissance. Aranada Upanishad », qui fut édité après sa mort par sa femme, Hélène Böhlau al Raschid bey.

Précisons qu’il n’y a vraiment rien à redire aux remarquables Histoires de la fille du Conseiller et autres œuvres du même genre qu’Hélène Böhlau avait écrites auparavant. On n’est pas obligé de tout condamner en bloc chez quelqu’un. Mais disons tout de même qu’il eût été préférable que la préface qu’Hélène Böhlau, a écrite pour « Le but sublime de la connaissance » ne paraisse pas ; En réalité, nous voyons vraiment surgir en 1912 ce qui aurait été légitime plusieurs siècles avant le Mystère du Golgotha ; il s’agit donc de quelque chose qui, au sens le plus éminent de ce concept – et même au sens technique – est à comprendre comme luciférien.

Je viens d’écrire un livre, qui paraîtra bientôt, dans lequel il est amplement question des idées que j’ai développées en public au cours des deux derniers hivers (A propos de l’énigme de l’homme. Aspects exprimés ou inexprimés de ce que pensent, contemplent et méditent une série de personnalités allemandes et autrichiennes.  GA 20). Mais ce livre montrera aussi à quel point l’idéalisme allemand, cette nouvelle conception du monde qui s’est développée après le Mystère du Golgotha, en pleine compréhension de la situation spirituelle nouvelle, dépasse de très loin tout ce que l’on trouvait dans l’Inde ancienne. Car effectivement chers, amis, ce que Fichte, Hegel, Schelling et tous ceux que j’ai déjà nommés ont enseigné dépasse de loin tout ce que la sagesse orientale et le brahmanisme contiennent. Cela n’est certes toujours pas reconnu par tout le monde.

Il y a deux raisons à cela. La première est que l’on a pris l’habitude de penser qu’il est trop difficile de s’occuper de ces choses-là. J’évoque aussi cela dans mon livre. La seconde est que nous sommes loin d’avoir autant de talent que les Orientaux pour nous glorifier nous-mêmes à nos propres yeux et à ceux des autres lorsque nous avons acquis une connaissance ! Lisez donc « Le but sublime de la connaissance » d’un bout à l’autre, et vous verrez que l’on ne nous communique pas simplement des connaissances qui sont censées avoir été acquises, mais que partout on stipule que ces connaissances sont sublimes, et qu’elles sont même tellement sublimes qu’elles ne sauraient être dispensées que par les plus grands maîtres de la sagesse, et que seuls quelques élus peuvent les comprendre.

Songez donc, chers amis, à ce qui serait advenu d’un Fichte si, en Occident, on avait le même talent de vénération, et vous aurez une idée de ce que nous négligeons. Nous ne sommes pas doués pour lever les yeux vers les grands avec les mêmes sentiments que ceux avec lesquels l’Oriental regarde par exemple sont Bouddha ou son Shankarâchârya. Le faire serait certes tentant, mais il s’agit d’une tentation luciférienne. Un titre serait certes tentant, mais il s’agit d’une tentation luciférienne. Un titre comme ce But sublime de la connaissance exerce déjà un effet suggestif facile sur l’âme. On se lèche d’avance les doigts à l’idée de pouvoir s’approprier le « But sublime de la connaissance » en 173 pages ! Et quand on lit à longueur de pages des choses comme celle-ci : « Les plus sages parmi les sages ont conservé tout ceci pour ne le confier qu’à toi, mon cher, » - comme on doit se sentir important, puisque ce savoir que les plus sages parmi les sages ont conservé depuis toujours, on vous le confie, à vous !
Et quand ce sentiment d’auto-encensement a été bien cultivé tout au long du livre, on peut encore lire, pour finir, des paroles vraiment lourdes de sens :
« La paix soit avec toi, Ô mon cher !
Je t’ai parlé du but ultime du savoir, -J’ai dit tout ce qui était à la hauteur de ton intelligence, -pour le salut de la Terre et pour la délivrance du monde, - des mots balbutiés pour une âme en recherche. Tu as atteint les premiers sommets du pays des profondeurs ; les nuages s’éclairent - : devant toi, dans les lointains insondables, resplendissent les hauteurs de Himavat. Ouvre les yeux à la lumière divine – tu vois en vérité – toute sagesse terrestre est anéantie – l’apparence qui t’aveuglait est pulvérisée – l’éclat du monde s’est éteint – un rêve – ce qui s’est éveillé en toi est plus grand que tous les mondes – tu as atteint le but ultime d la connaissance – et avec lui la perfection – La perfection dans la divinité.

Ainsi parle dans aranada-upanishad l’adhyaya : éveil. La fin reste sans mots : nirvâna. »
« La fin reste sans mots » ! Pour souligner cela, madame Héléène Böhlau al Raschid Bey ajoute encore que nous devons concevoir cela de manière particulièrement profonde : « La fin reste sans mots », parce qu’en ayant elle-même suivi la discipline que ce livre préconise, elle a compris que les mots humains ne peuvent pas exprimer le plus profond. Tout cela est évidemment beaucoup plus profond que ce qui a pu être exprimé ! La sagesse sans mots à laquelle il est fait allusion à la fin doit être vraiment très très profonde, car si l’on trouve que ce qui est dit est déjà d’une profondeur infinie, alors comment qualifier ce qui n’est pas dit ! Pourtant, chers amis, écrire, penser cela et détenir cela, ce sont encore deux choses différentes ! « La fin reste sans mots », donc le reste ce sont des mots qui ne rendent pas encore ce qui est le plus profond. Et pourtant, au début du livre, on trouve d’emblée une conception d’une profondeur infinie… comme celle par exemple que l’ancienne sagesse orientale exprime en disant : Si je suis ici, et si une autre personne est ici, alors elle est à ma gauche. Mais si une troisième personne est là, la deuxième personne est à sa droite, si bien que droite et gauche ne désignent finalement rien d’absolu. Si c’est moi qui parle, cette personne est à gauche, si c’est l’autre qui parle, elle est à droite. Conclusion, droite et gauche sont une mâyâ. Comment pourrait-on donner une meilleure idée de la mâyâ qu’en montrant que gauche et droite sont des expressions rapportées de l’extérieur ? Et cela continue avec la même profondeur, c’est de répéter sans cesse que tout cela est d’une profondeur abyssale…
Mais nous sommes aussi élevés vers d’autres considérations. Vous savez peut-être, et vous pourrez encore y réfléchir d’avantage si vous lisez le livre que je viens d’écrire, que les esprits qui ont développé la nouvelle conception idéaliste en sont arrivés, pour l’essentiel, à faire l’expérience du moi, à vivre dans leur moi. Après le Mystère du Golgotha, il faut qu’il en soit ainsi. Or le but de la sagesse orientale n’était pas de faire l’expérience du moi, mais de dominer, d’effacer le moi. Omar al Raschid Bey renouvelle cette ancienne sagesse indienne lorsqu’il écrit :
« Pour celui qui cherche son salut dans le moi, l’égoïsme est un commandement, un dieu. »
Oui, chers amis, pour celui qui cherche son salut dans le moi, l’égoïsme est bien un commandement, et même un dieu. L’égoïsme, la recherche du moi, précède en effet la découverte du moi. Tant que l’on cherche le moi, on développe son égoïsme, et c’est seulement en trouvant le moi que l’on se libère de l’égoïsme. Quand on l’a trouvé, on ne peut plus être tourmenté par l’égoïsme. La seule victoire véritable sur l’égoïsme consiste à trouver le moi. Et celui qui, aujourd’hui, après le Mystère du Golgotha, veut encore fuir le moi et continue de dire ce que l’on disait autrefois en Inde est rejeté en arrière, hors du moi, dans la soif du moi, et entretient précisément son égoïsme. C’est la raison pour laquelle les livres de ce genre font sur nous une telle impression qui nous montre comment les personnes concernées se retirent du monde et ne veulent pas chercher ce qui est immortel et spirituel dans la réalité, mais partent en quête d’une connaissance dans leurs propres rêves, en se détournant frileusement de cette réalité. Cet égoïsme de la connaissance, qui s’ignore lui-même, est le pire. Voilà pourquoi tout ce livre est un livre égoïste. Aussi longtemps que le moi n’avait pas pénétré dans l’évolution de l’humanité, c’est-à-dire avant le Mystère du Golgotha, il fallait ennoblir l’égoïsme. La sagesse orientale était alors à sa place. Mais parler encore ainsi aujourd’hui veut dire que l’on repousse apparemment le moi devant soi, tandis que Lucifer vous attrape par derrière et vous pousse cette fois pour de bon dans l’égoïsme. Et on ne s’en aperçoit pas.

Un peu plus loin dans le livre, on peut lire que « celui qui cherche son salut dans le monde est l’esclave de ce monde ». Depuis le mystère du Golgotha, nous disons : Celui qui ne cherche pas son salut dans ce qui est spirituel dans le monde, mais recule frileusement devant le monde, devient vraiment l’esclave du monde. C’est-à-dire qu’il devient vraiment l’esclave du monde qui rêve en lui ! Et plus loin encore : « Il ne peut échapper à son insatiable désir ».

Il est toujours et encore l’esclave d’un désir qu’il ne peut assouvir. Mais celui qui parle ainsi soupire perpétuellement après son moi, et il ne s’en aperçoit pas parce qu’il fuit le moi :
« Il ne peut échapper au jeu futile de la vie ; »
Au lieu de faire face à la réalité et de chercher dans cette réalité ce qui en elle, est spirituel, il fuit cette réalité. Et ce faisant, il retombe pour de bon de l’autre côté, dans la réalité :
« Il ne peut échapper aux chaînes étroites du moi. »
Or quand on le trouve, ce moi, on s’arrache à ses chaînes ! « Celui qui ne s’élève pas hors de ce monde vit et disparaît avec son propre monde ». Mais quand on parle après le Mystère du Golgotha, on peut dire : Celui qui se lie à ce qui, dans ce monde, est éternel, en cherchant l’éternel dans ce qui passe, ne disparaît pas avec ce monde !
Vous voyez que l’on peut pratiquement retourner en son contraire chaque phrase de ce livre, et on trouvera ce qui est juste pour notre époque. J’ai écrit dans la marge : « Celui qui fuit le moi tombe aussitôt dans la soif du moi, car cette soif du moi fait du moi un moi pour soi. Trouver le moi, au contraire, libère de la soif du moi, et donc de l’égoïsme. Celui qui connaït et comprend le monde a gagné le monde. » L’original disait : « Celui qui ne s’élève pas hors de ce monde vit et disparaît avec son propre monde ». Aujourd’hui, après le mystère du Golgotha, nous disons : Celui qui connaît et comprend le monde a gagné le monde.

Comme vous le voyez, ce que nous appelons luciférien, au sens technique du mot, a aussi une signification profonde dans le cadre restreint de notre devenir historique. Continuer d’enseigner aujourd’hui ce qui devait être enseigné il y a des millénaires comme si c’était valable pour notre époque, c’est enseigner de façon luciférienne. Il faut dire que l’on a plutôt tendance, de nos jours, à passer à côté des voyants qui sont amis de la vérité, pare qu’on estime qu’il n’est pas très important de s’intéresser à leur voyance et à ce qu’elle permet de découvrir. Une sagesse comme celle du « But sublime de la connaissance », par contre, parle fortement à –disons – l’égoisme supérieur des hommes. S’intéresser à la réalité, pénétrer pour de bon dans la réalité, suscite beaucoup moins d’intérêt ! Et quand quelques-uns parmi nous sont à même de faire, nous n’avons aucun talent pour les reconnaître et les apprécier comme les Orientaux par exemple ont apprécié leur Bouddha !
Robert Hamerling, qui est sans doute le plus grand poète moderne d’Europe médiane, est déjà dans un certain sens, un voyant de cette sorte. Je ne vous parlerai pas aujourd’hui de ses poèmes, ni même de sa philosophie. Vous pourrez le lire à son propos ce qu’ai écrit dans le livre à paraître dont je vous ai parlé. Mais je voudrais attirer votre attention sur le fait que le don de voyance d’Hamerling se manifeste par exemple dans son art de saisir en profondeur les évènements actuels. C’est tout particulièrement le cas dans al grande épopée satirique qu’il écrivit peu avant sa mort : L’homoncule. De quoi s’agit-il ? Je ne vous raconterai pas toute l’oeuvre ; vous pourrez, bien sûr, la lire. Je voudrais seulement vous montrer comment, en partant de notre époque, on peut comprendre l’idée de l’homoncule, l’homonculisme en quelque sorte. Beaucoup parmi nous – et quand je dis nous, je parle des gens en général ; s’il y en avait dans nos milieux à nous, les personnes présentes seraient, bien sûr, exclues ! – pensent que la façon dont les sciences de la nature se représentent le monde est la seule valable que tout doit être expliqué scientifiquement, et que tout ce qui n’est pas, ou ne peut être explique scientifiquement, doit être rejeté : ce ne sont que des rêveries, des fantasmes, de la mystique, de l’occultisme ! Nous avons des gens comme cela parmi nous, n’est-ce-pas ? Ils partent de l’idée que tout est régi par les lois de la matière, c’est-à-dire de la mécanique. Pour eux  même les phénomènes et les évènements spirituels sont régis par les lois des substances et des forces matérielles. On peut, certes, se représenter les choses ainsi. Mais il faut bien voir que le monde qui vit alors dans la représentation du matérialiste ne peut pas vraiment exister. Jamais la moindre racine vivante, et à plus forte raison aucun animal ni aucun être humain ne pourrait apparaître dans un tel univers. Mais quelqu’un pourrait tout de même un jour se demander à quoi ressemblerait l’homme si le monde était vraiment tel que la science se le représente, si donc le monde n’était pas comme il est en réalité, c’est-à-dire pénétré d’esprit, mais tel que l’imaginent ceux qui croient dur comme fer aux conceptions scientifiques matérialistes. A quoi ressemblerait cet homme ? Pour pouvoir émaner d’un tel univers, il faudrait évidemment que l’home soit créé selon des lois purement mécaniques. Il n’y aurait plus en lui le moindre mystère. Hamerling répond de façon poétique à cette question : son homoncule est l’homme tel qu’il serait si seul existait l’univers du matérialiste. L’homoncule accomplit des prodiges ! Souvenez-vous, en effet, de ce que je vous ai dit la dernière fois : le cerveau est bien, dans un certain sens, un instrument mécanique. Il pourrait même, finalement, être entièrement fabriqué par des moyens mécaniques. Un tel cerveau pourrait produire beaucoup d’intelligence. Grâce à lui, l’homme deviendrait prodigieusement intelligent. Il pourrait s’installer de façon très astucieuse dans cet univers où tout serait mécanique. L’homoncule d’Hamerling est très intelligent. Il sait combiner à merveille tout ce qui se présente à lui. Il fonde même un grand journal populaire. C’est tout à fait possible dans un monde où l’homonculisme prospère ! On peut fonder de grands journaux. Et l’homoncule devient milliardaire. Pas seulement millionnaire, milliardaire !

Cela aussi, c’est possible, dans un monde d’où l’esprit est absent ! Et puis l’histoire continue. Il fonde une école pour singes, parce qu’il pense, en bon darwinisme matérialiste, que les hommes descendent des singes. Donc si on éduque les singes comme il faut, ils se transformeront en hommes. Avec une bonne instruction, on leur procure un sacré raccourci, n’est-ce-pas ?  Le chapitre sur l’école des singes est vraiment excellent ! Hamerling montre aussi quelle position prennent certaines personnes qui écrivent dans les journaux ou s’expriment par les autres systèmes de diffusions de ce genre. Dans un monde où l’homonculisme règne, bien des choses sont possibles. Hamerling a fait preuve d’étonnantes facultés de voyance. Il y a aussi dans ce monde homonculéen des aéronefs, et ils sont même plus perfectionnés que ceux que nous connaissons, parce que d’anciennes conceptions, fondées sur les impressions subjectives de certaines personnes, viennent chez nous perturber les choses. L’homoncule se construit, bien entendu, un aéronef – Hamerling a écrit son livre vers les années 1880 -, mais il a la malchance, alors qu’il se promène dans l’espace à bord de son engin, d’être aspiré par les forces gravitationnelles du cosmos et de partir ainsi dans les forces mécaniques universelles. Et si, le soir, en scrutant attentivement le ciel, vous apercevez une sorte de carcasse qui gravite au loin, ce sera sûrement l’homoncule sur son drôle de vaisseau spatial ! Accroché aux derniers débris, il est peu à peu absorbé par les forces mécaniques universelles.
Hamerling était un authentique voyant ! Le monde que l’homonculisme conçoit n’existe pas, bien entendu, mais les gens peuvent orienter tout leur mode de penser dans le sens de l’homonculisme et fonder ainsi parmi les hommes – au moins pour un certain temps – un homonculisme de penser. C’était l’idée d’Hamerling : l’homonculisme se prépare ; il est sur le point de s’emparer des hommes. La nature a, bien entendu, une âme, et les humains ne peuvent pas la lui extirper. Par contre ils peuvent, eux, perdre leur âme. L’homoncule, dont la connaissance n’a accès ni à l’âme ni à l’esprit, devient un homme sans âme. Et un homme sans âme ne tarde pas à trouver une femme sans âme….

Hamerling pressentait ce que les gens pourraient dire un jour : Dieu soit loué, nous avons dépassé le classicisme goethéen et tout ce qui gravitait autour ! Le classicisme goethéen croyait encore à l’homo sapiens, l’ »homme sage », qui peut trouver en son esprit des valeurs susceptibles de fonder un ordre humain. Mais nous savons, nous que tout ordre humain est strictement régi par les facteurs économiques extérieurs. Or les forces économiques excluent l’homme, cet homme qui n’est finalement plus considéré comme un homo sapiens que par le vieux classicisme que nous avons, fort heureusement, dépassé. Aujourd’hui, il faudrait voir en l’homme un homo oeconomus ! Hamerling présentait que cela pourrait arriver. Vous allez vous moquer de moi et dire que jamais personne n’aura l’esprit assez troublé pour penser que l’ancien classicisme, où l’on croyait encore à l’homo sapiens, serait aujourd’hui révolu, et qu’il faudrait  remplacer l’homo sapiens par l’homo oeconomus, de sorte que l’ordre social ne s’orienterait plus selon des idées et des idéaux, mais selon des principes purement mécanistes. Cela signifierait que la science édicterait les lois de l’économie de telle manière que l’homme saurait qu’il n’est, au sein de l’organisme social, qu’un homo oeconomus et ne s’adonnerait plus à cette sorte croyance en l’homo sapiens !

Vous me direz que personne n’ira  croire une telle folie ! Permettez-moi, chers amis, de vous raconter encore quelque chose. J’ai lu il y a quelque temps, dans le Berliner Tageblatt, un article de mon vieil ami Engelbert Pernerstorfer, qui est maintenant vice-président du Conseil autrichien. C’est un homme très avisé dans de nombreux domaines. Dans cet article, il parle de façon tout à fait remarquable du livre d’un certain Dr Renner : le Renouveau de l’Autriche. Il y avait toutes les bonnes raisons pour que je me procure cet ouvrage. Mon ami Pernerstorfer écrit en effet que ce livre devrait intéresser tout homme d’aujourd’hui, car i montre qu’il y a encore des gens qui savent comment il faudra organiser le monde quand cette guerre sera terminée, des gens qui disposent d’idées fécondes et créatrices. Il faut connaître son temps, bien sûr, et je me suis donc procuré ce livre. Voici ce qu’on y lit :
« Cette guerre aura permis à certaines forces d’apparaître au grand jour. Le plus frappant est sans doute l’apparition de la toute-puissance de l’économie des nations. C’est avec raison que l’on a qualifié de « victoire du chemin de fer » les victoires d’Hindenburg. Le bon état des voies ferrées, des routes et des chemins d’un pays est la garantie de son succès militaire, car c’est en fin de compte le signe d’une économie hautement organisée »
On ne saurait dire le contraire. Mais poursuivons.
« Le plus grand changement apporté par cette guerre mondiale concerne le rôle économique, social, politique et militaire de l’industrie, et donc celui de l’Etat industriel et du peuple industriel. Nous avons assisté, à cet égard, à une véritable révolution de la conscience publique ».
« De plus en plus souvent, de plus en plus fort, grands et petits, à l’intérieur et à l’étranger, le crient tant et si bien qu’à la fin c’est incontestable : l’industrie est le grand vainqueur !
L’industrie allemande a sauvé la patrie ! Elle est la force indestructible de résistance et d’offensive de l’Etat. L’Etat industrie domine l’état commerçant, l’Etat rentier, l’Etat agricole… L’industrie est le cœur de notre nation ! »
Transformer en un tour de main des cavaliers en fantassins, des réservistes en bonnes troupes techniques, des hommes de l’arrière-ban en valeureux soldats de première ligne, seul le peut un Etat industriel dont les ouvriers changent à tout moment d’entreprise, de branche et même de place, parce qu’ils doivent, sous peine de déclin économique, s’adapter en quelques heures à toutes les situations. »
On nous explique que ce ne sont plus les idées qui doivent fonder l’ordre social, comme c’était le cas autrefois, mais la vraie science. Ses lois mécaniques s’emparent de l’industrie pour tout organiser, et elles entraînent aussi l’homme , qui n’est plus qu’un simple rouage dans tout ce contexte industriel. Telle est la grandeur de la nouvelle science et de la nouvelle organisation !

« La science et l’organisation ne deviennent vraiment pratiques que dans la population industrielle. Il faut qu’à partir de là ces expériences pénètrent toute notre politique. »
« Ce n’est pas un hasard si, dans cette guerre, l’idée de l’Etat s’est révélée plus forte que le principe des nationalités.

Durant le demi-siècle qui a suivi le moment où la pensée purement nationale culminait dans l’histoire, le monde et les hommes ont évolué de façon étonnante. Les intérêts dominants pendant ces décennies qui sont aujourd’hui loin derrière nous étaient encore la littérature, l’art ou la philosophie ; le classicisme agissait encore. »
« Aujourd’hui la technique et l’économie dominent même l’imagination des hommes ; l’homo sapiens de l’époque classique a fait place à l’homo oeconomus. L’intérêt économique règne partout et repousse tous les autres. »
« Aujourd’hui, l’Etat est vécu et apprécié tout autrement qu’auparavant. A l’intérieur, tous les partis, toutes les classes, s’adressent à lui en tant qu’Etat économique ; à l’extérieur, et de l’extérieur, on prise en lui l’Etat économique ».

Nous y voilà ! Nous sommes allés jusque-là : la technique et l’économie dominent même l’imagination des hommes : l’homo sapiens de l’époque classique a fait place à l’homo oeconomus. L’intérêt économique règne partout et repousse tous les autres !
Voilà donc le livre que l’on nous signale comme un des phénomènes les plus significatifs du mode de penser actuel, un phénomène qu’il faut absolument prendre en compte si l’on veut savoir comment se fait le renouveau de notre époque. C’est de l’homonculisme ! L’homonculisme qu’Hamerling annonçait il y a quelques dizaines d’années est devenu une réalité ! On en a même fait un système, une conception philosophique. L’homoncule ne devient as seulement milliardaire, il ne fonde pas seulement un grand journal populaire, il écrit aussi le Renouveau de l’Autriche, programme politique du Dr Karl Renner, députa du Conseil impérial ! Hamerling était bien un voyant. Il a vu ce qui allait arriver. Et ce qui est arrivé pourrait guérir si l’on regardait un peu en arrière vers ce qu’Hamerling nous a montré dans l’Homoncule. Le Dr Renner, qui vit sans doute à Vienne, n’aurait qu’à se rendre à Graz pour découvrir qu’un certain Robert Hamerling y vivait il y a une trentaine d’années Il faut s’efforcer de comprendre ce qui fait la grandeur d’une œuvre comme l’Homoncule. Sans disposer déjà de la science de l’esprit, Hamerling s’est demandé comment serait l’homme s’il n’avait que son corps physique. S’il ne l’a, certes, pas exprimé ainsi, c’est pourtant ce qu’il a décrit. Son homoncule est un homme qui n’apporte pas avec lui l’héritage de l’ancien Saturne, de l’ancien Soleil et de l’ancienne Lune et qui ne se développe que sur la Terre.

Des parties essentielles de l’homme au niveau du je, du corps astral et du corps éthérique lui manquent. En fait, on comprend vraiment ce qu’est l’Homoncule d’Hamerling quand on s’appuie sur la science de l’esprit. Mais vous voyez comme il faut avoir notre époque à l’œil !

La dernière fois, je vous ai montré que l’idée du Mystère du Golgotha, telle que nous la connaissons grâce à la science de l’esprit, réunit trois éléments : le premier Jésus, Zarathoustra incarné dans l’enfant Jésus de la lignée de Salomon, qui apporte ce que l’humanité a traversé au plan historique, ce à quoi il a lui-même participé à travers toutes ses incarnations, puis le second Jésus, celui qui vient dans l’enfant Jésus de la lignée de Nathan qui apporte ce qui était prédéterminé dans la Terre avant qu’elle ne passe par cette évolution historique. Je vous ai montré comment le Coran nous présente parfaitement ce second enfant Jésus, en indiquant même qu’il parlait avant sa naissance. A ces deux éléments nous associons l’élément supraterrestre du Christ qui, après trente années, pénètre dans la personnalité de Jésus de Nazareth, c’est-à-dire celle de Jésus des lignées de Salomon et de Nathan. Nous voyons ainsi dans le Christ une alliance des mondes spirituels extraterrestres et de ce qui s’est déroulé sur terre. Comme je vous l’ai indiqué, il est nécessaire que notre époque parvienne à un concept de la grandeur de cette figure de Jésus et aussi, par conséquent, de la grandeur du Mystère du Golgotha. Lors de cette cinquième période postatlantéenne, notre époque a certes fortement développé l’entendement, le penser rationnel, mais il faut ajouter à ce penser rationnel la compréhension spirituelle du monde.

Alors on pourra de nouveau comprendre le Mystère du Golgotha, et ceci d’une façon bien plus profonde que ce ne fut le cas aux siècles précédents. Mais il faut d’abord apprendre à comprendre le Mystère du Golgotha ! Or avant que cette compréhension ne puisse vraiment être acquise, il faut encore envisager tout ce que les puissances ahrimaniennes introduisent dans la pensée humaine. En réalité, tous les bons esprits attendent, aimerai-je dire, que les hommes comprennent le Mystère du Golgotha, mais tout s’efforce aussi de les en empêcher, et de faire en sorte qu’ils ne veuillent pas s’approcher de ce Mystère et que, inconsciemment, ils le dénigrent et dénigrent aussi la figure qui se tient au centre de ce Mystère. Imaginez que quelqu’un veuille vraiment faire vivre en lui tous les sentiments graves et profonds qui peuvent être engendrés par la façon dont nous comprenons le Mystère du Golgotha, et qu’il se heurte à une personne qui lui parlerait du Christ Jésus comme notre époque n’a que trop tendance à le faire. Ce quelqu’un pourrait bien, le cas échéant, ressentir cela comme un terrible dénigrement, un véritable avilissement de ce qu’une vraie connaissance du Mystère du Golgotha lui permet de ressentir. Peut-être lui lancera-t-on alors : Ce que tu nous racontes là est pour le moins obscur ; tu as carrément perdu la tête ! Il faut être un doux rêveur pour trouver le moindre sens à ce que les Evangiles racontent à propos du Christ Jésus !
Voilà quelque chose que l’on pourrait assurément vivre. Et si l’homme en question croit être un poète, disons même qu’il a peut-être écrit quelques poésies pas trop mauvaises et si, ayant plus ou moins épuisé les autres sujets, il s’empare du sujet Jésus-Christ et cherche à exprimer tout cela par le biais de la littérature ou de l’art, peut-être se demandera-t-il : A quoi pourrait ressembler aujourd’hui un homme qui accueille en lui ce que le Christ jésus, si l’on en croit les Evangiles, à dû être ? – Ce devrait être une sorte de rêveur faible d’esprit. Un homme intelligent examine les évangiles avec un regard critique, découvre toutes les contradictions qu’ils contiennent, et qu’il admet à la rigueur qu’un brave homme a pu vivre un jour à Nazareth, il est pour lu hors de question qu’un esprit raisonnable accorde le moindre crédit à ce que les Evangiles nous racontent.
Seul un faible d’esprit, un fou, pourrait donc en venir à l’idée d’imiter Jésus-Christ. Aucun homme intelligent ne ferait-cela ! Mais un imbécile pourrait fort bien, par exemple, partir sur le routes, entrer dans un village, monter sur une grosse pierre et se mettre à prêcher, parce qu’il se croirait empli de l’esprit du Christ – c’est du moins ce que penserait de lui quelqu’un de supérieurement intelligent – et, comme il est faible d’esprit, se faire finalement enfermer. On peut lire, par exemple, que celui qui se présente aujourd’hui comme le Christ se fait mettre en prison. Puis il se fait interroger par le pasteur qui lui explique qu’il n’a pas à parler du Christ puisqu’il n’est pas pasteur ! Ensuite le juge lui passe un bon savon, puis il est relâché, parce qu’il n’est, somme toute, qu’un imbécile. Et cela continue ainsi. Il rencontre d’autres gens, qui croient en sa folie, et il en guérit même certains. L’homme moderne croit , en effet qu’ne maladie – qui en réalité n’est pas une vraie maladie – peut être guérie par l’imposition des mains d’un être qui n’a pas tout son bon sens.

Finalement, notre homme devient de plus en plus fou et, à force de s’entendre dire que le Christ est apparu en lui, finit par se prendre vraiment pour le Christ, après quo il connait encore bien des malheurs…  Ce serait terrible, n’est-ce-pas, que la prétendue intelligence de notre époque aille jusqu’à présenter un Christ de ce genre.
Là encore, je ne vous parle pas de choses abstraites. Voici un roman de Gerhart Hauptmann, Emanuel Quint, le fou en christ qui raconte ce que viens de vous résumer. On ne peut pas nier que Gerhart Hauptmann ait écrit autrefois des pièces et quelques autres œuvres qui ont une certaine importance. Mais les temps sont mûrs pour que celui que l’on considère, dans de nombreux cercles, comme le plus grand écrivain du moment, se serve d’un imbécile pour représenter un Christ ! Je sais que beaucoup me reprocheront de condamner le roman de Hauptmann parce que je me place au plan religieux, ou philosophique, et que je ne comprend rien à l’esthétique pure ! Disons qu’au plan de l’esthétique, c’est du bien méchant ouvrage, et qu’au lieu de lire cette pâle imitation des Frères Karamazov, je préfère encore lire directement Dostoïevski. Et je recommande à ceux qui aiment se plonger dans ce genre d’atmosphère de faire de même. Même dans les détails, on retrouve les Frères Karamazov : le « fou en Christ » est accusé d’un meurtre, et comme il est reconnu innocent, on le relâche. Se prenant pour le Christ, il erre de par le monde et frappe à toutes les protes selon son humour : chez des pasteurs, des cardinaux, des évêques…. Il frappe partout, puisque les gens doivent évidemment accueillir le Christ, mais chaque fois on le jette dehors en le traitant de fou. La fin de l’histoire est assez pathétique. Après avoir encore frappé chez différentes personnes, notre homme arrive chez un professeur qu’il connait en fait depuis longtemps.
« C’est ainsi qu’Emanuel Quint parvint à la demeure de ce maître où, lorsqu’il était écolier, il avait écouté les sermons de carême de frère Nathanaël » Tous les noms contiennent des allusions ! « Les gens étaient à table, et un vent d’automne glacial soufflait dehors dans la nuit. On entendit un pas sur le seuil et des coups contre la porte. La femme avait bien trop peur d’aller ouvrir. Le pieux maître, non sans avoir d’abord recommandé son âme à Dieu, entrouvrit la porte et demanda : « Qui va là » ? « Le Christ ! » entendit-il répondre tout bas. Aussitôt la porte lui échappa des mains et claqua avec une force qui ébranla toute la maison. « Il y a un fou dehors ! », dit-il à sa femme en revenant tout tremblant. »
Cela continue ainsi, et à présent voici la fin :
« Une semaine plus tard le même remue-ménage se reproduisit dans l’ancienne ville impériale de Francfort. Entre-temps, de Berlin à Francfort, des centaines et des centaines de porte s’étaient claquées devant ce mendiant qui se prenait pour le Christ. Un Francfortois, qui prit la chose en plaisantant, prétendit même que tout ce vacarme de portes claquées avait certainement attiré l’attention du Seigneur dans le ciel. »
« On remerciait alors le ciel – et voici le fait proprement révoltant – que ce voyageur ne soit pas le Christ en personne, mais un pauvre hère d’ici-bas, car sinon des centaines d’ecclésiastiques catholiques et protestants, d’ouvriers, d’employés, de marchands, de généraux, de surintendants, de nobles et de bourgeois, bref d’innombrables pieux chrétiens se seraient damnés à jamais.

Mais comment savoir, bien que nous disions dans nos prières « Ne nous induis pas en tentation ! » si pourtant en fin de compte, le vrai Sauveur n’avait pas voulu vérifier, sous l’habit d’un pauvre idiot, si la graine semée par Dieu depuis le Royaume des cieux avait mûri ? »
Le Christ aurait donc pu s’incarner dans ce fou pour venir contrôler ce qui se passe sur terre. Quand on est quelqu’un d’aussi intelligent que Gerhart Hauptmann, on n’imagine pas que le Christ puisse faire cela depuis le monde spirituel !
« Le Christ aurait poursuivi sa route, c’est du moins ce que l’on raconte, vers Darmstadt, Karlsruhe, Heidelberg, Bâle, Zurich, Lucerne, jusqu’à Göschenen et Andermatt, et partout il n’aurait pu parler à son Père dans le ciel que de portes claquées. Finalement le fou qui se prenait pour le Christ partagea le pain et le grabat de deux pauvres bergers charitables dans les montagnes au dessus d’Andermatt et, depuis personne ne l’a revu. »
Si vous avez regardé les annonces dans les journaux-car cela aussi est intéressant -, vous aurez peut-être remarqué une grande annonce qui occupe presque une plein page :
« La nouvelle édition bon marché du roman Emanuel Quint, le fou en Christ de Gerhart Hauptmann, vient de paraître. Un livre de 540 pages, auquel on peut facilement prédire un rapide succès, puisqu’il a déjà connu en peu de temps un grand nombre de rééditions et sera bientôt traduit dans toutes les langues. D’ores et déjà considéré comme un glorieux classique du roman religieux, il est encore lu par des générations entières. Je n’exagère pas, car ce livre recèle des valeurs d’une grandeur éblouissante. C’est le roman du combat religieux de notre époque, qui met en scène un visionnaire exalté, un fils du peuple, qui se hisse jusqu’au statut de fils de Dieu. Tout homme religieux sera fortifié et élevé par cette magnifique profession de foi du plus grand de nos écrivains vivants. Avec ce livre, Hauptmann nous offre son œuvre la plus accomplie. »

Cette annonce n’est pas seulement signée par l’éditeur, Samuel Fischer, mais par un monsieur fort intelligent, qui est membre de la rédaction des Berliner Neweste Nachrichten (Dernières nouvelles de Berlin) !
La science de l’esprit doit d’abord guérir le penser, en donnant à nos pensées une forme juste. Si quelqu’un, aujourd’hui, affirmait carrément que l’homo sapiens est une notion dépassée et que l’homo oeconomus doit aujourd’hui prendre sa place-, on devrait le tenir pour un fou, n’est-ce-pas ? Or on ne le tient pas pour un fou. Lorsqu’il apparaît dans la figure de l’homoncule Dr Renner, on le tient au contraire pour un grand civilisateur, qui va résoudre l’énigme de l’existence !

Beaucoup, beaucoup d’efforts ont ainsi été mis en œuvre, chers amis, pour éloigner les hommes d’un penser sain et pour les écarter d’un penser conforme à la réalité. Vous trouverez le concept de « penser conforme à la réalité » exposé dans le livre que je viens d’écrire, et qui va bientôt paraître. Songez que nous n’avons pas seulement, aujourd’hui, le veille Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant, qui explique aux hommes que la « chose en soi » est inaccessible et que tout n’est qu’apparence, mais nous avons aussi une Critique du langage grâce à fritz Mauthner. Cette Critique du langage a été accompagnée de bruyantes fanfares journalistiques. Les trompettes de la renommée on fait ce qu’i fallait pour qu’une foule de gens voient dans cette œuvre un des monuments de notre temps, alors qu’il ne s’agit en réalité que de dilettantisme philosophique épouvantable. Mauthner ne parvient même pas à comprendre qu’il ne suffit pas de connaître le nom d’une chose pour se la représenter, et qu’un mot n’est jamais qu’une sorte d’indication, un geste vers la chose.

Ceci est certes, encore plus difficile à comprendre en ce qui  concerne les choses spirituelles. Là aussi, il faut bien voir que le mot n’est qu’un geste et qu’il est stérile de se livrer à toutes sortes de critiques à propos du mot lui-même, puisque ce mot n’est finalement rien d’autre qu’un geste pour désigner une chose, et ceci aussi bien quand celle-ci est physique que quand elle est spirituelle. Comme Mauthner n’a aucune idée de ce qu’est vraiment un mot, il se lance dans une critique du mot. Il croit que les hommes s’accrochent seulement , après coup, au mots qu’ils ont fabriqués, et qu’il n’y a derrière eux aucune réalité. Or on ne peut pas faire la critique des réalités en faisant simplement celle des mots. Un exemple frappant vous montrera ce que je veux dire. Mauthner a écrit trois gros volumes : Sa Critique du langage est complétée par un dictionnaire en deux volumes où il a rassemblé des concepts d’existence, de connaissance, etc. Tout cela est traité, chaque fois, à partir du mot : son origine, le premier endroit où il est apparu, la façon dont il se modifie d’une langue à l’autre, etc. Et quand il a montré comment un mot se retrouve avec quelques variantes dans plusieurs langues, il croit qu’il peut dire quelque chose du concept correspondant. Voici un exemple : imaginons que Mauthner, en parcourant l’Autriche, découvre par exemple l’existence de l’expression böhmischer Hofrat (conseiller à la cour de Bohême). C’est une expression courante. Là-bas, on traite facilement quelqu’un de böhmischer Hofrat. Comment notre critique du langage devrait-il procéder s’il suivait la méthode de Mauthner ? Il devrait commencer par consulter son Dictionnaire philosophique à la lettre H pour analyser de façon critique le terme Hofrat et en déduire le concept de conseiller à la cour. Puis il devrait chercher à la lettre B et faire de même avec le terme böhmisch en analysant soigneusement cet autre concept. C’est ainsi qu’il chercherait à comprendre la réalité du böhmischer Hofrat. Or il s’avère qu’en Autriche un böhmischer Hofrat n’a besoin d’être ni conseiller à la cour, ni de Bohême ! S’il est conseiller, ce sera vraiment par le plus grand des hasards, et de même s’il vient de Bohême ! En Autriche, on appelle böhmischer Hofrat quelqu’un de sournois, qui a un certain talent pour écarter les gens qu’il veut dépasser dans l’ordre hiérarchique et trouve toutes sortes de combines pour parvenir à ses fins. Bref, cela n’a rien à voir ni avec un conseiller ni avec la Bohême. Un fonctionnaire qui serait né en Styrie pourrait fort bien être qualifié de böhmischer Hofrat. Vous voyez quel est le lien entre la façon dont le mot c’est formé et la réalité ! Or tous les mots sont formés de cette façon. Si l’on cherche les réalités derrière les mots, on ne les trouve pas plus qu’on ne trouve la réalité derrière le böhmische Hofrat quand on se contente de chercher le sens du mot dans le contenu dru mot lui-même.

Vous voyez, chers amis, dans quelle confusion notre époque est tombée, et quel degré de confusion et d’arrogance on a atteint, au point de voir dans cet ouvrage un monument qui marque notre époque. Il importe de savoir que l’on publie dans des éditions populaires quantité d’œuvres comme ce Fou en Christ de Gerhart Hauptmann, qui empoisonnent l’imagination. Il n’est pas indifférent non plus que l’on plonge la pensée des hommes dans la confusion comme c’est le cas lorsqu’on écrit une Critique du langage ou d’autres choses de cet acabit. Ce sont là des débordements d’arrogance de cet intellect qui s’oppose à une vraie compréhension du Mystère du Golgotha. Or on aurait tellement besoin de cette compréhension ! Je voudrais encore, pour terminer, vous dire ceci. De même qu’il a fallu que le Christ soit crucifié, il faut que le concept de Christ, tel qu’il pénètre actuellement dans l’humanité, soit, lui aussi, crucifié. Et il l’est par un livre comme Emanuel Quint, Le fou en Christ de Gerhart Hauptmann. Certes, Gerhart Hauptmann se trouve lui-même très intelligent parce qu’il a montré comment des évêques, des pasteurs, des juges, etc…, ont rejeté le pauvre Quint qui prétendait être le Christ. Il ajoute même, comme une sorte de plante douloureuse, qu’à la rigueur le Christ aurait bien pu être dans ce fou, qu’alors ils l’auraient tous rejeté, et que lui voulait peut-être seulement s’en assurer…. Mais moi, chers amis, j’ai encore une autre idée. Si le véritable Christ s’était, d’une façon ou d’une autre, transporté dans cet homme, et s’il avait frappé chez Gerhart Hauptmann pendant qu’il écrivait son Emanuel Quint, la porte aurait claqué devant son nez, et il aurait été proprement éjecté pendant que Gerhart Hauptmann consignait sa sagesse dans le Fou en Christ !

Il y a aujourd’hui beaucoup de choses qui empêchent les hommes de pénétrer jusqu’à la triple compréhension du Christ : celle du Christ « historique » qui est entré dans la nature christique par l’âme de Zarathoustra ; celle du Christ « terrestre » qui n’a cependant rien pris en lui de la vie de la Terre, le Jésus qui est venu vivre dans l’enfant de la lignée de Nathan ; et celle du Christ lui-même, la puissance qui est descendue des hauteurs spirituelles et a fécondé toute vie terrestre. Cette triple compréhension doit être acquise, chers amis ! Elle le sera si la science de l’esprit réussit à passer à travers l’égoïsme et la suffisance de ceux pour lesquels le « but sublime de la connaissance » est le silence et qui, pour atteindre ce but, nous expliquent gravement que la droite peut être aussi la gauche, elle le sera en dépit de tous ces homoncules qui veulent fonder un nouvel ordre social, et aussi de ceux qui blasphèment en écrivant de prétendus romans comme ce médiocre Fou en Christ. Malgré tout cela, il se trouvera des cœurs humains pour s’approcher de la compréhension du triple Christ.

Et si nous pouvons nous réunir de nouveau, je vous apporterai encore quelques éléments qui pourront compléter tout ceci.
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Re: L’Homo Œconomus Douzième conférence, 30 mai 1916. Rudolf STEINER

Message par Archange le Dim 10 Mai - 13:07

obsidienne a écrit:une conception historique du devenir de la Terre. Quand on comprend vraiment le Mystère du Golgotha, en effet, on parvient à distinguer le temps qui a précédé et préparé cet évènement et le temps qui le suit. L’Orient ignore le concept d’évolution et de progression historique, parce qu’il ne peut pas acquérir de compréhension du mystère du Golgotha. L’orient ne connaît qu’une vérité valable pour tous les temps. Il ignore tout d’un développement et d’une évolution de la vérité.

Il est certes encore difficile, même à notre époque, de concevoir qu’il existe une évolution des connaissances. C’est parce que nous ne nous sommes pas encore suffisamment pénétrés du sens du mystère du Golgotha. Imaginez que quelqu’un veuille parler, à notre époque, comme l’auteur de la Bhagavad-Gîtâ ou bien comme le Bouddha. Il voudrait alors faire aujourd’hui quelque chose qui était juste à l’époque qui précéda de plusieurs siècles le Mystère du Golgotha. Si ce qu’il veut apporter à présent, il l’avait apporté au temps où la Bhagavad-Gîtâ a été écrite, il aurait accompli un acte juste au sens de l’évolution. Celui qui parle aujourd’hui de la même façon que parlait la Bhagavad-Gîtâ accomplit un acte luciférien, car ce qui aurait été valable et aurait dû se faire à une époque passée se trouve transporté à notre époque. Celui qui agit ainsi efface en fait de son système de pensées tout ce que l’évolution a apporté à l’humanité depuis lors.


les esprits qui ont développé la nouvelle conception idéaliste en sont arrivés, pour l’essentiel, à faire l’expérience du moi, à vivre dans leur moi. Après le Mystère du Golgotha, il faut qu’il en soit ainsi. Or le but de la sagesse orientale n’était pas de faire l’expérience du moi, mais de dominer, d’effacer le moi. Omar al Raschid Bey renouvelle cette ancienne sagesse indienne lorsqu’il écrit :


« Pour celui qui cherche son salut dans le moi, l’égoïsme est un commandement, un dieu. »


Oui, chers amis, pour celui qui cherche son salut dans le moi, l’égoïsme est bien un commandement, et même un dieu. L’égoïsme, la recherche du moi, précède en effet la découverte du moi. Tant que l’on cherche le moi, on développe son égoïsme, et c’est seulement en trouvant le moi que l’on se libère de l’égoïsme. Quand on l’a trouvé, on ne peut plus être tourmenté par l’égoïsme. La seule victoire véritable sur l’égoïsme consiste à trouver le moi. Et celui qui, aujourd’hui, après le Mystère du Golgotha, veut encore fuir le moi et continue de dire ce que l’on disait autrefois en Inde est rejeté en arrière, hors du moi, dans la soif du moi, et entretient précisément son égoïsme.


C’est la raison pour laquelle les livres de ce genre font sur nous une telle impression qui nous montre comment les personnes concernées se retirent du monde et ne veulent pas chercher ce qui est immortel et spirituel dans la réalité, mais partent en quête d’une connaissance dans leurs propres rêves, en se détournant frileusement de cette réalité. Cet égoïsme de la connaissance, qui s’ignore lui-même, est le pire. Voilà pourquoi tout ce livre est un livre égoïste. Aussi longtemps que le moi n’avait pas pénétré dans l’évolution de l’humanité, c’est-à-dire avant le Mystère du Golgotha, il fallait ennoblir l’égoïsme. La sagesse orientale était alors à sa place. Mais parler encore ainsi aujourd’hui veut dire que l’on repousse apparemment le moi devant soi, tandis que Lucifer vous attrape par derrière et vous pousse cette fois pour de bon dans l’égoïsme. Et on ne s’en aperçoit pas.



Merci Obsidienne , très très intéressant  à méditer tout ça... ça clarifie certaines choses...
il me semble que certaines différences entre les maîtres orientaux et l'ésotérisme occidental ne sont qu'apparentes, que tout devrait se compléter, il est vrai que la sagesse de l'orient peut mener à un rejet luciférien du monde, au lieu de faire corps avec celui-ci, de l'inclure, de l'accueillir totalement en pleine conscience, mais tout dépend de ce qu'on entend par "moi".... si l'on vit dans ses rêves, fantasmes, éloigné du monde, on est clairement happé en arrière par Lucifer, mais pas si l'on fait corps avec ce qui est, d'instant en instant... et cela nécessite impérativement de se libérer du parasite qu'est l'ego, ce faux "moi", ce "moi" au rabais, conditionné, et de ses projections mentales incessantes... de fait rien de luciférien en un Krishnamurti par exemple qui n'enseigne rien d'autre que de trouver ce qui est immortel et spirituel en ce monde, en faisant corps avec ce qui est, en épousant le mouvement de la vie; évidemment dans un tel processus le "moi" compris comme tout le background mental conditionné qui fait parasitisme à la perception pure (et qui n'est pas le vrai "moi" dont parle Steiner) est un obstacle, une prison, un parasitisme, un chancre dont il faut se libérer pour retrouver liberté et dignité humaine (cesser de servir de bétail aux Flyers)

La vérité évolue... difficile ce concept. Dans l'univers de la réalité tout fluctue et évolue oui, mais la Vérité n'en est pas. Elle ne peut être capturée par la pensée. Cependant selon Krishnamurti il peut y avoir contact avec "Cela", avec cette Vérité si le cerveau se fait complètement silencieux, Cela peut entrer en contact avec nous mais pas nous avec Cela; il faut que le moi se taise pour que la Vérité soit.

Quel sens à la vie de n'avoir connu que la réalité bas de gamme, projection de nos esprits conditionnés, car la réalité c'est ce que la pensée façonne, sans jamais avoir établi de contact avec "Cela" ?

La réalité, l'évolution, le temps, des choses artificielles, élaborations de la pensée? (Krishnamurti dit que tout l'univers est pris, régi par le processus de la pensée...) Ou bien un processus nécessaire pour élaborer des formes toujours plus capables de recevoir cette Vérité? Qui n'est pas tributaire du temps...

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Re: L’Homo Œconomus Douzième conférence, 30 mai 1916. Rudolf STEINER

Message par obsidienne le Lun 11 Mai - 12:26

Je pense que ceci va répondre à tes questionnements Archange :

La civilisation Perse qui a vu naitre Zarathoustra nous donne une vision différente au sein même de l'Asie. Cela nous montre comment les religions évoluent au fil des époques. Zarathoustra tournait son regard vers le monde extérieur. Tandis que le bouddha nous instruit avec perspicacité sur la manière dont l'homme peut perfectionner sa vie intérieure. Nous trouvons chez Zarathoustra de grands et profonds enseignements au sujet du cosmos, enseignements qui visent à nous donner la clé de l'univers du sein duquel nous sommes issus. Alors que le regard du Bouddha était dirigé vers l'intérieur, celui du peuple de Zarathoustra se tournait vers le monde extérieur, afin de le pénétrer spirituellement.

(Extrait du livre : "L'évangile selon Luc" Rudolf Steiner. Editions : Triades).
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Re: L’Homo Œconomus Douzième conférence, 30 mai 1916. Rudolf STEINER

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